Lundi 7 novembre

Retour de Paris, et des Journées de l’ECF sur le thème de « L’objet regard ». Beaucoup d’excellents travaux. Pour ma part, j’y ai planché sur le « donner à voir », beaucoup thématisé par Lacan dans son Séminaire 11, et dont j’ai eu la surprise de découvrir que l’expression n’était attestée dans aucun dictionnaire. Ni Littré, ni Robert, ni Larousse, ni Quillet ne la mentionnent, au contraire de donner à entendre, à rire, à penser. Lacan l’emprunte à Paul Eluard, qui a ainsi titré en 1939 un de ses recueils.

Le moment le plus excitant de ces journées: l’entretien de Serge Toubiana avec Gérard Wajcman. Comment la passion du cinéma nait-elle chez Toubiana? Avec Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, qu’il découvre à 15 ans. Ca me parle beaucoup. Moi aussi j’ai eu le sentiment que le monde m’était donné à voir autrement avec Godard.

Mais Toubiana origine aussi cette passion d’un moment plus trouble: celui, datant de ses 11 ans, où ses parents l’emmènent voir La Strada de Federico Fellini, et où le spectacle de la misère humaine lui est insupportable. Il ne pourra se faire à l’idée de revoir ce film que 50 ans plus tard.

Le premier film que j’ai souvenir d’avoir vu: Spartacus de Kubrick !  J’avais une dizaine d’années. Je ne l’ai jamais revu depuis. Ce n’est pas nécessaire. Il est resté gravé de façon indélébile au fond de ma rétine.

J’ai par ailleurs été visiter au Jeu de paumes l’exposition conçue par Didi-Huberman intitulée Soulèvements. Je n’y ai pas traîné, tant je l’ai trouvée déprimante, comme un livre d’histoire jauni, ne soulevant aucune émotion, et certainement pas celle de se soulever!

 

Dimanche 30 octobre

François de Callataÿ, dont j’étais l’hôte mardi dernier au Collège Belgique, est l’auteur de très savantes études numismatiques sur le monde gréco-romain, qui font autorité internationalement. Mais ayant pris de la graine de Salomon Reinach, auquel il consacra une thèse de doctorat, c’est aussi un esprit curieux de tout, doté d’une fort belle plume, comme en fait foi son livre le plus récent: Cléopatre, usages et mésusages d’une image, dont la lecture ce week-end m’a enchanté.

Toute la face de la terre eut-elle été changée, comme le suggère Pascal, si son nez eût été plus court? Qui sait ? Mais ce qui est sûr, c’est que la face -et le profil- de Cléopâtre elle-même n’a cessé de changer au cours des âges, tant dans ses représentations plastiques que littéraires, au fil des conceptions successives que son personnage a inspirées, depuis les Vies parallèles de Plutarque au 1er siècle ap.J.C., au film de Joseph Mankiewicz avec Elisabeth Taylor dans le rôle de Cléopâtre en 1963, en passant par l’Antoine et Cléopâtre de Shakespeare.

Par sa beauté légendaire, ses amours avec César et Marc-Antoine, sa fin tragique, Cléopâtre est une figure éminemment romanesque. Mais il convient d’abord de rappeler ceci: Cléopâtre, toute reine d’Egypte qu’elle fût, n’était nullement égyptienne, mais grecque. Elle appartenait à la dynastie macédonienne des Ptolémée, qui va s’éteindre avec elle. L’image aujourd’hui largement reçue d’elle est donc très loin de correspondre à la vérité historique.

Francois de Callataÿ retrace dans son livre toutes les métamorphoses de cette image. Et d’abord, comment, dès l’Antiquité, elle est infléchie à des fins politiques. Toute une rhétorique romaine vise à dénier sa grécité pour en faire une barbare lubrique et cruelle. Cependant sa mort tragique lui vaut à la Renaissance une réhabilitation complète, qui font de Cléopâtre une figure héroïque et sublime, dont la passion amoureuse vire au mysticisme.  Sa figure se croise alors aussi bien avec celle de Venus que de Marie-Madeleine, mais à cette idéalisation se mêle une puissante érotisation, ô combien sensible dans la Cléopâtre de Guido Cagnacci, de la galerie Salamon à Milan.

A la sensualité de ces représentations, succède à partir du XVIIème siècle une théâtralisation de l’histoire de Cléopâtre.  Et c’est l’épisode conté par Pline l’Ancien de la perle d’une valeur incomparable qu’elle fit dissoudre dans du vinaigre pour l’avaler à la stupéfaction de Marc-Antoine, qui devient l’image phare de son empire sur les hommes. Cette image politique de Cléopâtre en femme forte s’amplifiera encore au XVIIème siècle. Dans le courant du XIXème par contre, l’iconographie de Cléopâtre bascule à nouveau du côté de la dépravation, et sous la double influence, politique et esthétique,  des tropismes de l’époque, colonialiste et orientaliste, à son identité de souveraine hellénistique est substituée celle d’une intrigante prêtresse d’Isis. Sa récupération contemporaine au titre d’une grande figure féministe ou d’un symbole de l’africanité n’arrangent naturellement rien au malentendu historique.

 

 

 

 

 

Il

 

Lundi 17 octobre

Il ne faudrait pas imaginer, parce que j’ai oublié ce blog depuis quatre semaines, que je glandais tant que ça. A dire vrai, j’étais même complétement dépassé. Enfin, pas beaucoup plus qu’à l’accoutumé, mais je peinais à retrouver le rythme !

Comme je commençais à préparer le cours-conférence auquel je me suis engagé le 25 octobre prochain au Collège Belgique ( en duo avec Laurent de Sutter ), et qui tournera autour de la vision lacanienne du droit,  se tenait ce qui devrait être le dernier procès d’assises en Belgique.  Mais pourquoi passionnait-il ainsi le public ? Il y avait bien des raisons à cela, pas toutes très respectables, mais il y en avait au moins une que je tiens pour très légitime. La suppression de cette juridiction, pour des raisons économiques essentiellement, s’inscrit en effet dans un mouvement plus ample qui tend à l’effacement du corps parlant. Le  sujet du droit abstrait est un sujet muet sur sa jouissance de vivant. Lors d’un tel procès, il en allait bien sûr tout autrement.

Je ne serai pas traîné en assises pour cela, mais bon, je plaide coupable. Mea culpa, mea culpa maxima. Je me suis emballé voici quelques mois à propos sur ce blog d’une soi-disant lettre de Magritte à Lacan , l’interrogeant sur son tableau « La Reproduction interdite ». J’ai même cru bon d’envoyer  un papier à ce propos à « Matuvu », le blog préparatoire des prochaines Journées de l’ECF sur l’objet regard. Et à l’occasion de la présentation récente du livre de Marcadé sur Magritte, j’ai remis ça, en interpellant le président de la Fondation Magritte à propos de l’existence d’une correspondance plus régulière, qui sait?, entre ces deux-là. Eh bien , j’aurais bien fait d’être plus prudent et de vérifier mes sources, car il s’agissait d’une lettre apocryphe, fort bien tournée il faut le dire. Mais après tout, vu que Magritte a commis pas mal de faux (et même de la fausse monnaie !) , c’était bien son tour.

 

 

 

 

Mercredi 14 septembre

Voici 7 ans, quand parut Un musée imaginaire lacanien, j’eus le bonheur d’être accueilli à la Cambre par Caroline Mieurop pour une présentation de l’ouvrage dans le superbe Hôtel Van de Velde. J’y avais conçu une exposition rassemblant Jean-François Boclé, Lionel Estève, Bernard Villers, Marcel Berlanger, Claude Panier et Bénédicte Henderickx. Myriam Saduis en lut quelques extraits. Il y avait aussi un somptueux  ikebana des oeuvres de ma fille Milena. Une réédition augmentée de ce livre me donne l’occasion de réunir à nouveau quelques artistes qui m’importent dans les locaux de la Lettre Volée.  Ce sera au cours du premier week-end de décembre (les 3, 4 et 5) .Je solliciterai  encore Marcel et Claude, plus Walter Swennen, Benoit Felix, Emilio Lopez Menchero, Pierre Buisseret, Cécile Massart, Evariste Richer.

D’ici là, il faut que je m’attelle à la préparation d’une conférence au Collège Belgique fin octobre, et d’une autre à Rome en novembre à l’invitation du Service Culturel de l’Ambassade de France en collaboration avec l’Istituto Freudiano. A Bruxelles, il s’agira de plancher sur le thème du « partage de la jouissance », à partir d’un dit de Jacques Lacan dans son séminaire XX ( Encore) selon lequel l’objet du droit n’est aucunement la justice, mais la répartition de la jouissance. Le genre de choses qui sonnent comme une évidence; n’empêche que personne n’avait jamais dit ça comme ça avant. J’ai convié Laurent de Sutter à en discuter avec moi. A Rome, Antonio Di Ciaccia m’a proposé de parler de Raymond Queneau. Eric Laurent et Philippe Hellebois seront aussi de la partie. Deux perspectives très joyeuses donc.

En attendant, ne boudons notre plaisir avec cette canicule tardive, et glandons encore un peu.

 

 

Mardi 6 septembre

On n’ose pas trop y croire, mais selon Guy Duplat qui en faisait l’annonce hier dans La Libre, le  projet de Musée d’Art Moderne et Contemporain promis par la Région Bruxelloise dans l’actuel bâtiment Citroën se concrétiserait d’ici 2020 en partenariat avec une grande institution étrangère (il serait question de Beaubourg ). Evidemment, les collections du défunt Musée d’Art Moderne ne s’y retrouveront pas. Mais comme il est de plus en plus évident que rien n’est à attendre du côté du fédéral, d’où ne sont venues que fausses promesses et dérobades, il est clair qu’autre chose était à imaginer. Reste à savoir à qui serait confiée la direction de ce navire. Et comme le notait Duplat, voilà le point décisif. En attendant, ne manquez pas la double rétrospective de Benoit Félix et Bernard Gaube , qui s’ouvre le 12 septembre au Botanique.

Le 26 , je serai l’invité de Laura Sokolovsky pour une soirée de la bibliothèque de l’ECF à Paris « Autour de la guerre », au départ de mon livre L’envers du décor, qui se tiendra sous la forme d’une conversation avec mon ami Wajcman. Si je me réjouis de cette rencontre, ce sera cependant  la dernière fois que je ferai quoi que ce soit qui pourrait ressembler à  la « promotion » de ce bouquin. Il convient de savoir en effet que les excellentes éditions Cécile Defaut, en difficultés financières, ont été reprises par une autre maison qui, sans vergogne, fait fi de ses engagements tant  à l’égard de Madame Defaut qu’à l’égard des auteurs.

Dimanche 21 août

Mais qu’est-ce qui m’a pris de parler de cette otite sur ce blog ?  Depuis, me voilà assailli de conseils compassionnels de toutes sortes: repos, huiles essentielles, poudres de perlimpin, régimes, adresses de spécialistes, appareils auditifs, précautions diverses … Bon, qu’on se le dise, ça va nettement mieux, et je n’en mourrai pas!

N’empêche, comme Catherine Stef ne s’est pas fait faute de me le notifier, un psychanalyste aux portugaises ensablées relève du plus haut comique. La surdité fait rire, c’est bien connu. Mon entourage ne s’en est pas privé. Elle irrite aussi, autant qu’elle rend irritable. On soupçonne aisément celui qui entend mal d’une sournoise mauvaise volonté. L’intéressé est persuadé de la même chose: on se refuse à l’effort de lui parler distinctement, comme s’il était l’unique responsable du malentendu, pourtant universel. Bref un bien triste sort que la surdité, loin des prestiges de la tuberculose, l’ulcère ou la sciatique !

 

Dimanche 7 août

Petit bulletin de santé!  Dix jours que ça dure, et ça ne va pas encore franchement mieux. Avec cette double otite et la tête comme dans une cloche, je vis au ralenti et j’ai le sentiment d’être coupé du monde. J’ai repoussé des visites, annulé des rendez-vous et arrêté de regarder des séries, qui me filaient la migraine. Bref, je consens à être malade, bon gré mal gré.

Le moment était bien choisi pour lire la biographie …d’un musicien! Celle du jazzman René Urtreger par Agnès Desarthe. De vingt  à trente ans, Urtreger a joué  avec les plus grands noms du be bop: Bud Powell,  Lester Young, Stan Getz, Chet Baker,  Dexter Gordon, René Thomas, John Lewis, Miles Davis (avec qui il enregistra la musique d’Ascenseur pour l’échafaud). Paris était alors la capitale mondiale du jazz. Il fut le premier jazzman français à signer une exclusivité chez Barclay (en 55). Puis Urtreger a sombré dans la came. Il s’est retrouvé à la rue. Avec le rock et la pop, le jazz aussi connaissait un long purgatoire. Pour survivre, Urtreger s’est perdu dans la musique de variété la plus débile. Il a fini par rebondir. Au sortir de longues années d’autodestruction. Il était moins une.

Ce livre est aussi le récit d’une rencontre. Urtreger a trouvé en Agnès Desarthe une complice, qu’il entraînera même sur la scène! Ensemble ils remontent le temps. La vie commence durement pour le petit Juif d’origine polonaise né en 1936, dont la maman est raflée à Pau en 44 et expédiée à Auschwitz. Sans le savoir, René a sans doute dénoncé sa mère à un instituteur collabo. La culpabilité se loge de façon pathétique dans le remords d’avoir, dans la fuite du reste de la famille, emporté la boîte de crayons de couleurs qui lui avait été confiée dans sa troupe de scouts.

C’est en écoutant un disque de Charlie Parker quand il a 13 ans qu’Urtreger a la révélation d’un destin, qui prend forme cinq ans plus tard un peu par hasard dans une boite d’Auteuil, où il est engagé, alors qu’il a été recalé au concours d’entrée au conservatoire, et puis surtout à la faveur d’un concours radiophonique qu’il remporte et lui ouvre les portes du Ring Side, l’ancêtre du célèbre Blue Note. Mais sans doute les choses vont-elles un peu trop vite pour ce garçon mal dégrossi, moins sûr de lui qu’il n’y parait. La chute sera aussi vertigineuse que fulgurante l’ascension. La rencontre d’une femme le sort du trou. Quand il redémarre une carrière de jazzman, c’est tout en bas de l’échelle. Un signe ténu mais providentiel de Dizzy Gillepsie le ramènera au sommet.

Au travers de la figure de René Urtreger, ce que dessine de plus intéressant Agnès Desarthe concerne l’histoire du jazz. La descente aux enfers d’ Urteger va de pair avec la longue éclipse du be bop. Comme si le coeur n’y était plus. Ni le cerveau, ni les couilles, puisque tels sont les organes à l’oeuvre dans la musique à ses dires. Chopin, Charlie Parker, c’est les trois. La musique atonale n’a pas de coeur. La country seulement un coeur. Le hard-rock n’a que les couilles! Les musicologues jugeront de cette répartition! Reste qu’on n’a rien fait de mieux que le be bop. C’est le coeur du jazz, qui n’a jamais vraiment cessé de battre, sous des avatars divers.  Et le livre d’Agnès Desarthe est un hymne à la gloire du be bop, cette musique de fils perdus, semblable, dit-elle joliment, à une pluie d’été: inattendue, sauvage, nécessaire, folle,brève,euphorisante, une pluie qui porte en elle le souvenir de la chaleur, le souvenir du soleil. Les gouttes larges comme des soucoupes rebondissent sur le sol, si bien qu’on ne sait plus si l’eau se déverse du ciel ou jaillit de la terre. 

 

 

 

 

 

Jeudi 4 août

Il est d’expérience qu’être malade  est rarement pardonné au psychanalyste. I Est-ce pourquoi il s’y  laisse aller de préférence pendant des congés? Je ne peux pas m’empêcher d’en former le soupçon, cependant que je suis cloué au lit depuis quelques jours à la suite d’une otite carabinée. Mais aujourd’hui je dois reprendre du service, ce qui est bien problématique, tant mon audition est pénible.

A dire vrai, j’ai surtout le sentiment d’une sorte de régression, qui n’a rien d’agréable. Mon enfance a été en effet empoisonnée par des otites à répétition. Je me souviens encore du nom du médicament qui m’était proposé sous forme de gouttes: la ciloprine. Ce mot coulait dans mon oreille à la manière d’un miracle!

L’envers de ces moments pénibles, c’était la lecture. Je  dévorais tout spécialement les romans de ce grand feuilletoniste que fût Alexandre Dumas. Et bien semblablement ces derniers jours, je me suis repu de séries dont m’avaient parlé les uns ou les autres: The Driver, Breadchurch, Hinterland, River. Dans l’état fiévreux où je me trouvais, il n’y avait pas mieux!

Dimanche 3 juillet

A la Lettre Volée sort une réédition de mon Musée imaginaire lacanien, augmentée d’un chapitre intitulé « Après coup » et d’une postface reprenant un entretien réalisé pour La cause Freudienne n°71 avec Bernard Marcadé, Gérard Wajcman, Nathalie Georges-Lambrichts et Philippe Hellebois.  Je ne sais pas ce qu’il en sera, mais ça me donne tout à coup l’envie d’ écrire un autre livre dans le même fil.

La Lettre Volée publie aussi, de mon copain Juan d’Oultremont, un bouquin inclassable, à la couverture invraisemblable et au titre décalé : Rien ne va plus. Parallèlement, une exposition se tient en ce moment au Musée d’Ixelles, qui rassemble les pièces d’une de ces collections originales dont d’Oultremont a le secret et qui est l’objet de ce livre. De quoi s’agit-il donc ? Des Tableaux d’une exposition de Modest Moussorgsky. Inspirée par des oeuvres de son ami Victor Hartmann qui vient de mourir, cette oeuvre, le plus généralement jouée dans l’orchestration conçue plus tard par Ravel, a fait l’objet d’un nombre impressionnant d’enregistrements, plusieurs milliers parait-il. Du coup, Juan a rassemblé environ 300 pochettes de disques vinyl, et eu l’idée malicieuse de proposer à 36 artistes  (comme à la roulette) d’user de l’une d’entre elles – illustrée d’une palette-  comme d’une palette !

Il y a un côté potache, d’ailleurs parfaitement assumé, dans cette entreprise. Mais  j’aime beaucoup l’idée de construire une exposition autour de cette oeuvre de Moussorgsky. En effet les tableaux d’Hartmann qui l’a inspirée sont pour la plupart aujourd’hui perdus. Il s’agit donc d’une exposition autour d’un vide, non pour le combler mais pour en faire en quelque sorte le tour, ou plutôt des tours ( 33 a minima !) . Et pour ce qui est du livre, on découvre autre chose. C’est qu’à partir de cette collection aléatoire, commencée par jeu – d’où le titre Rien ne va plus-  Juan d’Oultremont finit, sans avoir l’air d’y toucher, par faire oeuvre de sémiologue, et des plus fins, en relevant et analysant dans le corpus de ces pochettes, les thématiques, les choix implicites et leurs significations variées tant esthétiques que sociologiques,  les traits récurrents, les écarts, les présupposés ou les trouvailles, les absurdités, les silences. Bref, on navigue allègrement entre Barthes et Broodthaers, et c’est épatant.

 

 

Jeudi 30 juin

Aujourd’hui a donc lieu au Parlement le vote de la loi sur l’exercice de la psychothérapie. La ministre de la Santé ne fait pas dans la dentelle. Outre les psychothérapeutes, les ostéopathes et les psychomotriciens sont dans son collimateur. Mais aussi les malades de longue durée.  Cela est parfaitement cohérent : il faut des thérapies efficaces et promptes à remettre les gens au boulot.

Rayer d’un trait de plume la reconnaissance de certaines professions, voilà bien un geste fort, conformément au lexique de ce qu’il convient de nommer le libéralisme autoritaire. Etrange alliage que celui-ci, qui prend volontiers prétexte de la référence aux Evidence based Practices, dont l’ Evidence based medecine n’ est qu’un exemple.  Toutes les sphères de la décision publique sont touchées par cette standardisation des pratiques. De l’éducation et la justice aux politiques de santé, de l’environnement ou de la coopération au développement, c’est le grand règne de l’Evidence based policy.

Mais avec la loi sur les psychothérapies de Mme De Block, un pas est franchi. Car nous voici d’un coup revenus au beau temps où sous Staline, le camarade Jdanov, non content de soumettre  les arts et les lettres au diktat du réalisme socialiste, décidait de ce qui était scientifique et de ce qui ne l’était pas. Au beau temps où les découvertes de Weisman, Mendel et Morgan, inaugurales de la génétique, étaient décrétées nulles et non avenues parce que contraire aux principes du marxisme-léninisme. Au beau temps où on célébrait le génie de Lyssenko.

Madame De Block prétend mettre au pas les charlatans psychothérapeutes. La belle affaire! Sa loi représente  en réalité une atteinte grave à la liberté de pensée, à laquelle on imaginait les libéraux autrement attachés que le camarade Jdanov. Sous couvert de rigueur scientifique  et de sérieux médical, elle est toute entière orientée par le cognitivo-comportementalisme, et d’ailleurs ne s’en cache pas. Qu’on se le dise: c’est aujourd’hui dans le royaume de Belgique le grand jour de l’avènement d’une Science Officielle !