Dimanche 21 mars

 

Sur le site du Conservatoire de Paris, on peut voir en ce moment , dans une mise en scène impressionnante de Brigitte Jacques-Wajcman, The turn of the screw - Le tour d’écrou- , opéra en deux actes de Benjamin Britten, adapté de la célèbre nouvelle d’Henry James.

Quel tour de force que ce tour d’écrou. Je ne parle pas ici du texte ô combien troublant de James, mais de la musique de Britten, qui distille sur le spectateur le même envoûtement angoissant que celui qui  touche les protagonistes de l’histoire, de la mise en scène, limpide, aussi intense que dépouillée, du  décor, minimaliste et parfait à la manière d’une oeuvre de Joseph Albers,  de la lumière qui irrradie la scène de ses bleus subtils, des costumes si sobres et si justes, de la grâce des chanteurs, et du contraste permanent entre la beauté de l’ensemble de ces éléments et l’horreur de cette cérémonie de l’innocence pervertie.

Sur le site de la Comédie Française à présent, est en ligne l’adaptation théâtrale de Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman par Julie Deliquet.  Une adaptation ma foi très réussie, tout à fait  fidèle à l’esprit de Bergman, sans lui être servile. A l’invitation de L’envers de Paris, j’aurai le plaisir de dialoguer ,via zoom évidemment, avec Julie Deliquet ce dimanche 28 mars à 18h . Cf.  le lien ci-dessous.

 

Jeudi 11 mars

Pure coïncidence avec mes propos d’hier, mais j’apprends ce matin à la radio que nous sommes au jour du dizième anniversaire du tsunami qui entraîna la catastrophe de Fukushima. Selon un récent rapport d’experts commandité par l’ONU, ses conséquences en matière de santé seraient limitées, en tous cas au regard des nombreux cas de cancer observés à Tchernobyl. Les experts semblent quand même oublier facilement les 350.000 personnes déplacées du jour au lendemain et toute la détresse qu’on peut imaginer chez ceux-ci. Par exemple, celles des femmes repoussées parce que suspectées de stérilité.

Il est très troublant d’observer l’opacité qui entoure l’usage de l’énergie nucléaire, s’agissant de sa production comme de ses déchets. Cécile Massart a mille fois raisons de s’en alarmer. Ce matin, j’entendais par exemple qu’il n’existait aucun plan d’évacuation prévu des populations aux alentours de Fukishima. Mais dix ans plus tard, il n’en existe pas davantage autour d’Anvers ou de Liège, deux agglomérations proches de centrales pas toujours rassurantes en activité. Et on attend toujours la distribution préventive de pastilles d’iode (avec quelques bonbons?), promise il y a quelques années.

Restons au Japon, où commence l’ère du nucléaire de la façon que l’on sait,  avec Tsubaki, un très beau livre d’Aki Shimazaki, écrit en français car elle vit au Québec. Paru chez Actes Sud en 2005, il a été republié en 2018 dans la collection Babel. C’est l’histoire d’une jeune femme pendant la seconde guerre mondiale, vivant à Nagasaki . Quelques heures avant la destruction de sa ville, à laquelle elle a chancheusement survécu,  elle a tué son père. De longues années plus tard, dans une lettre laissée après sa mort, nous en apprenons les motifs secrets. C’est un conte cruel, digne de Kawabata. Il débute par un dialogue  stupéfiant  entre cette femme et son petit fils  peu de temps avant sa mort :

Grand-mère, pourquoi les Américains ont-ils envoyé deux bombes atomiques sur le Japon ?  -Parce qu’ils n’en avaient que deux à ce moment-là. -Vous voulez dire que s’ils en avaienteu trois, ils auraient largué la troisième sur une autre ville? -Oui, je crois que cela aurait été possible. -Mais les Américains avaient déjà détruit la plupart des villes avant de lâcher les bombes atomiques, n’est-ce pas? – Oui, pendant les mois de mars, avril, presque cent ville avaient été mises en ruine par les B-29.-Donc,  pour eux il était évident ue le Japon n’était pas en mesure de continuer le combat.(…)alors pourquoi ont-ils quand même lâché ces deux bombes, grand-mère? Les victimes étaient pour la plupart des civils innocents. (…) -C’est la guerre. On ne pense qu’à gagner. -Mais ils avaient déjà gagné la guerre ! Pourquoi les bombes atomiques étaient-elles nécessaires ? (…) -elles n’étaient pas inutiles pour eux. Il y a toujours des raisons ou des avantages à une action. -Alors dis-moi , grand-mère, quels avantages ont-ils eu en lançant ces deux bombes atomiques ?  -Menacer un plus grand ennemi. La Russie. -Menacer la Russie ? Alors pourquoi une seule bombe atomique ne suffisait-elle pas ?  -Je crois que les dirigeants américains voulaient montrer aux Russes qu’ils avaient plus d’une bombe atomique.


Implacable leçon de stratégie politico-militaire dont ceci n’est d’ailleurs encore qu’un aperçu.


 

 

 

Mercredi 10 mars

Voici quelques jours des vents venus du Sahara jusqu’en Europe du Nord déposaient sur le sol une mince pellicule de sable orangé.  Le phénomène, qu’on observe en particulier sur les pare-brises des voitures, n’est pas rare. Ce qui est moins banal est d’apprendre la composition de ce sable. On y a détecté en effet la présence de Celsium, trace des essais nucléaires français des années 60. Aucun danger, parait-il. Alors quoi ? Sans doute un salut météorologique à l’exposition Sarcophagi Radioactiv Wave de Cécile Massart, qui se tient pour l’heure à Bruxelles au Botanique . A voir absolument.

Le titre de l’exposition de Cécile fait naturellement directement songer au sarcophage recouvrant le réacteur de la centrale de Tchernobyl, dont les radiations étaient censées ne pas passer les frontières !

Les centrales nucléaires sont un peu comme les volcans . En 1815, eut lieu en Indonésie l’explosion spectaculaire du Tambora, qui rejeta dans l’atmosphère des gaz formant un véritable écran solaire sur toute la planète, et fit chuter brutalement la température en Europe du Nord pendant une année.

Plus lourdes que ces particules de Celsium venues du Sahara, les cendres retombées ces jours-ci de l’Etna en éruption n’ont cependant pas quitté la Sicile. A l’été 2019, c’est le réveil du volcan qui m’avait décidé à aller rejoindre des amis pour quelques jours à Noto, jolie ville baroque toute proche. Je n’avais guère aperçu qu’un gros nuage gris, alors qu’à présent il crache le feu avec fougue. Je suis très frustré !

 

 

 

Dimanche 27 février

 

Plutôt que le xième album du Chat, je ne saurais trop recommander la lecture du Hors série de Charlie Hebdo: Janvier 2015 Le procès, à propos du récent procès des attentats contre la rédaction de Charlie et l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. J’ai déjà ici même évoqué les percutants compte-rendus quotidiens qu’en rédigeait Yannick Haenel sur le site web de Charlie Hebdo. Ce volume les rassemble, accompagnés des dessins de François Boucq.

Ce n’est pas pour rien que j’oppose cette lecture à celle du Chat. Levé trop tôt et de mauvaise humeur ce matin, j’ouvre la télévision, histoire de me détendre en retrouvant la charmante Charlotte Dekocker sur Week-end première. Mais que vois-je? De grâce, Charlotte, ôte-moi ce masque du Chat, que je ne supporte plus !

Et pourquoi donc cette détestation ? J’aimais bien Philippe Geluck à ses débuts, et mes gosses aussi qui le regardaient présenter une émission pour enfants, assez joyeuse: Lollypop ! Nous avons même eu un chat, un gros matou, que nous avions appelé Geluck! Pauvre Geluck qui s’est perdu, et que nous n’avons pas retrouvé. Comme son homonyme en somme ! Ce dernier est-il récupérable, comme sa lampe de bureau ? J’en doute beaucoup depuis  la visite de son stand solo il y a 3 ou 4 ans à la Foire d’Art Contemporain (à moins que ce ne fût à la Braffa) , persiflage facile et putassier de l’art contemporain. Mais surtout j’en doute depuis ses déclarations impardonnables à propos des attentats de Paris, à travers lesquelles il se désolidarisait lâchement des caricaturistes massacrés par les frères Kouachi.

Mercredi 10 février

 

A dangerous method était le titre du film de David Cronenberg réalisé en 2011, qui retraçait la tumultueuse histoire de Sabina Spielrein. Celle-ci fut au coeur de la rupture entre Freud et Jung. Il pourrait parfaitement convenir à la série En thérapie, qui connait un succès assez phénoménal ces temps-ci.

Ce n’est pourtant pas qu’elle fasse scandale. Au contraire, il semble qu’elle vaille à la psychanalyse une sorte de retour en grâce dans l’opinion. Selon Stuart Schneiderman, dans Libération, le contexte actuel de la pandémie et du confinement y contribue beaucoup, chacun dans l’isolement où il est tenu éprouvant de plus en plus vivement une véritable soif de parole. Ce n’est certainement pas faux. L’horizon de la série est d’ailleurs un autre lockdown, celui qui suivit l’attentat meurtrier du Bataclan.

Le psychanalyste mis en scène dans En thérapie, le très empathique Dr Dayan, ne vit pas très loin de là.  Il n’a pourtant rien vu ni entendu. Il dormait. Des patients vont le tirer de son sommeil, en particulier deux d’entre eux, qui en sont autrement secoués:  Ariane,une jeune et fort jolie urgentiste chirurgienne, et  Adel, un policier d’origine algérienne. La première a prodigué les premiers soins à de nombreux blessés et vu mourir certains; le second a participé à l’assaut donné par les forces spéciales d’intervention et découvert le carnage.

Dans la même période, Dayan est sollicité par deux autres situations un peu atypiques. Il y a Camille, adolescente de seize ans qui, suite à un accident de vélo qui a toutes les allures d’un passage à l’acte suicidaire, ne veut au départ de lui qu’une chose: un rapport pour une assurance qui la mettrait hors cause. Et puis il y a  Léonora et Damien, venus solliciter une thérapie de couple, qui se déchirent sous ses yeux de plus en plus violemment.

Dayan a un sens clinique certain. Cependant, à travers ces situations très différentes , il se retrouve invariablement en butte aux mêmes impasses. A trop vouloir le bien de ses patients, il exacerbe leur agressivité. Et comme il en redemande, car il n’en tire aucune conséquence, le moins qu’on puisse dire est qu’il est servi.

Là est la ligne de partage entre la psychothérapie et la psychanalyse: en aucun cas, le psychanalyste ne prétendra jamais savoir où est le bien pour l’analysant. Par contre, il est requis à l’occasion d’intervenir avec énergie quand celui-ci va droit dans le mur. La psychothérapie ramène au pire, disait Lacan dans Télévision. Cette série en donne à plus d’une occasion la démonstration. Avec Adel, son patient flic, Dayan en fait l’épreuve douloureuse. A ses interprétations précipitées, Adel répond par une série de réponses dans le réel qui le conduisent finalement à une mort sacrificielle en Syrie, simple métonymie de son Algérie natale.

La figure la plus pathétique de cette galerie de cas n’est en vérité autre que celle du Dr. Dayan. Celui-ci ne perd pas pied seulement à cause de l’onde de choc des attentats islamistes, c’est là l’occasion scénaristique dont il use volontiers pour laisser éclater le désarroi où il se trouve tant dans sa pratique professionnelle que dans sa vie privée. Or ces deux sphères se mélangent soudain à travers sa relation avec Ariane et le  transfert de nature érotomaniaque auquel il va progressivement succomber. Au propre comme au figuré, il est réduit à faire profession d’impuissance.

Car Dayan n’est pas pervers pour un sou. Ni une canaille, comme Jung, qui se défaussa de son désir pour Sabina Spielrein et noya son ressentiment vis-à-vis de Freud dans un différend prétendûment théorique quant à l’étiologie sexuelle des névroses -pur déni du réel en cause. Avec Ariane, Dayan ne reçoit que de manière troublante son propre message sous un forme inversée. A interprêter en effet tous les dits de ses patients en termes de résistance à la vérité inconsciente, il n’a pour boussole de son action que la perspective du transfert conçu comme pure répétition imaginaire, et pour la direction de la cure, pas d’autre mesure que l’examen de son contre-transfert. Pourtant, quand celui-ci lui est renvoyé de plein fouet par la collègue qu’il a sollicitée comme contrôleuse – collègue avec qui il a quelques comptes à solder de longue date !- il ne s’en insurge pas moins violemment. Où l’on voit qu’il n’est en vérité de résistance que de l’analyste, comme Lacan le formulait dès les années 50 pour mettre en garde contre cette réduction de la psychanalyse à l’analyse des dites résistances et une conception peu dialectique du transfert.

Dangerous method que la psychanalyse, oui, comme Dayan l’apprend à ses dépens tour à tour avec Adel et Ariane. Avec Camille, l’adolescente suicidaire, Dayan tire mieux son épingle du jeu, mais avec Léonora et Damien, bien qu’ il ne s’agit certes pas de psychanalyse, les dégâts ne sont pas moins sensibles. A vouloir à toutes forces  sauver un couple, dans le même temps où le sien prend l’eau, comment pouvait-il en aller autrement?

Accordons-le à cette série, interprêtée par des acteurs magnifiques, elle est empreinte d’ accents de vérité. `Quelque chose de l’expérience analytique en ressort sans doute, Mais surtout elle rend sensible que ce n’est jamais sans danger qu’on fait remuer quelque chose dans cette zone de larves qu’est l’inconscient, comme Lacan le formulait dans son Séminaire Les 4 concepts fondamentaux de la psychanalyse (p.26) . Croyez bien, ajoutait-il, que moi-même,  je ne la rouvre jamais sans précaution.

 

 

 

 

 

 

 

Jeudi 4 février

 

Encore un mot s’agissant des violences policières à travers une évocation forte et juste du meurtre de la petite Mawda, la fillette kurde tuée par le tir d’un policier vers une camionnette de migrants le 17 mai 2018.  Je découvre en effet ce soir, sur Rtbf Auvio, la capture vidéo de Violences, le spectacle de Léa Drouet qui devait être créé au KunstfestivaldesArts dont la programmation est hélas à présent fort incertaine. Dans un dispositif scénique à la fois sobre et puissant, qui n’est pas sans rappeler celui du Dogville de Lars Von Trier, Léa Drouet retrace le fil de cette histoire épouvantable avec en contrepoint celle de Mado, sa grand’mère, enfant juive cachée deux ans par des paysans dans la France occupée.

Violence légitime, ce meurtre, pour lequel un procès bâclé eût lieu en décembre, dont le verdict  est attendu le 14 de ce mois? D’abord dissimulé, maquillé en accident, il fût aussi sans honte présenté comme un acte de…légitime défense! Rappelons-le, si l’attention d’un journaliste anglais, prévenu par l’un des migrants à bord de cette camionnette, n’avait été attirée sur cette affaire, nul n’en saurait rien aujourd’hui. Le corps de Mawda reposerait dans la fosse commune, où dès le lendemain il était décidé de l’y emmener, sans autre devoir d’enquête. Quant aux malheureux parents, après un gracieux séjour  à l’abri des regards dans un centre fermé, sans doute auraient- ils été sans tarder ramenés en Irak, où il fait si bon vivre, par les bons soins de Théo Francken.

Les violences policières commises la semaine dernière à l’endroit des jeunes qui manifestaient à Bruxelles n’ont pas fait de morts, elles n’en sont pourtant  pas sans écho avec cette histoire tragique . En effet, de même que le bourgmestre de Bruxelles stigmatisait l’irresponsabilité des parents qui avaient laissé leurs enfants participer à ce rassemblement, on se souviendra avec Léa Drouet des propos semblables de Bart De Wever à l’endroit des parents de Mawda. Que ne l’avaient-ils laissée  sous la protection des talibans plutôt que de l’entraîner dans ce périple incertain ! De bavures policières décidément, il ne saurait  jamais être question au royaume de Belgique. De responsabilités politiques moins encore.

 

Dimanche 31 janvier

J’ai déjà dit mon admiration pour la série flamande Overwater. J’ai découvert ces jours-ci une autre série flamande formidable: Undercovered. Si la première nous faisait découvrir la face glauque du port d’Anvers, porte d’entrée majeure de la cocaïne en Europe, la seconde nous révèle comment, dans l’autre sens, le monde est inondé d’ecstasy à partir des laboratoires limbourgeois. Juteuse industrie, qui apparente le Limbourg à une Colombie ignorée.

Mais que fait la police ? Conformément au titre de la seconde série -Undercovered- elle infiltre. Et naturellement, la balance des moyens penchant en faveur de cette pente-là, elle est aussi infiltrée. Et si c’était cela la vraie définition de la police dans les sociétés capitalistes: un filtre ?  Un filtre entre deux mondes économiques et financiers parallèles, mais profondément imbriqués, le trafic de drogue n’étant que la zone la plus visible de cet échange généralisé.

Selon Hegel, l’essence de l’Etat, c’est la police. La formule se vérifie certes encore aisément aujourd’hui dans les régimes totalitaires, la Chine en est l’exemple le plus solide. Mais à l’ère de la mondialisation et du néo-libéralisme détricotant progressivement les politiques publiques, quelle est la place de la police? La défense de quel ordre ? De même que des armées se privatisent – ce sont des armées organisées de mercenaires employés par des sociétés privées qui s’affrontent en bien des lieux du monde de nos jours-, la police aussi est en voie de privatisation, en vue de la défense d’intérêts particuliers, confiée à  des sociétés de surveillance ou de gardiennage qui constituent de véritables milices n’obéissant qu’à leurs propres réglements.

Les sociétés démocratiques sont nécessairement menacées quand leurs polices perdent  la seule fonction légitime qui est la leur: celle d’un service public. Que, dans les pays où leur privatisation n’est pas encore imaginable, elles soient  infiltrées par des éléments non démocratiques est un danger permanent. C’est pourquoi il est crucial que les violences policières ne soient jamais considérées, si peu que ce soit, comme légitimes. Ce concept de violence légitime, forgé par Max Weber, est aujourd’hui employé dans un sens dévoyé.  Il n’emportait pour Weber nulle légitimation de la violence. Il était seulement la formulation d’un rapport de forces, à travers lequel s’exprime le monopole d’une violence qui se qualifie elle-même de légitime .

Comme une démonstration par l’absurde de la formule de Weber, nous avons vu voici quelques jours à Bruxelles des manifestations contre les violences policières réprimées violemment par la police, et légitimées allégrement par le bourgmestre (socialiste) de la ville. Pour un peu, celui-ci déposerait plainte contre les parents des jeunes gens roués de coups par sa maréchaussée pour ne pas les avoir tenus en laisse à la maison. Il est vrai que cette manifestation était seulement tolérée. Ni interdite donc -soyons libéraux- ni autorisée -soyons fermes. Sans doute fallait-il donc entendre plus tôt l’encouragement à  la violence dite légitime que ce terme sous-entendait perversement.

 

 

Vendredi 1er janvier 2021

Les voeux ! C’est une convention le jour de l’an neuf. Mais la notion mérite d’en être élaborée. Ils tiennent de la prière, de la promesse, de l’aspiration, de l’incantation. Lacan les situe entre demande et désir: le voeu est un biais par lequel le désir s’accroche au circuit de la demande. Il est aussi toujours dans un rapport étroit au fantasme, ce dont Lacan donnait l’illustration au travers de ces vers charmants de Lise Deharme:

Etre une fille / blonde et populaire / qui mette de la joie dans l’air/ et donne de l’appétit / aux ouvriers de Saint Denis.

Cela s’appelle Voeu secret. Le voeu en tant que secret, fait signe de l’objet secret recelé en deça de la métonymie du désir. Il est à l’oeuvre dans le rêve comme réalisation du désir, selon la définition freudienne du rêve dans  sa traduction  reçue de l’allemand Wunscherfullung, littéralement réalisation d’un voeu.  J’ai naguère, du temps où je suivais le cours de DEA de Jacques-Alain Miller, écrit une petite étude là-dessus qui doit traîner dans mes tiroirs et dont je n’étais pas mécontent, je devrais peut-être me décider à la publier.

Cette nuit, j’ai rêvé que je revenais sur un lieu très ancien de mon enfance, une école je crois.  On ne m’y reconnaissait pas; cela m’étonnait d’abord un peu, puis me paraissait logique. Il y régnait une atmosphère de désarroi, et je ne voyais pas trop comment m’y prendre pour aller contre car j’étais embarrassé par des vêtements inconfortables. Je ne désespérais cependant pas d’y parvenir.

Quel est le voeu dont ce rêve fait signe ? D’accomplir quelle mission de sauvetage ? De retourner en arrière jusqu’où précisément ? De rajeunir ? Dans ce travail sur le Wunsch que j’évoquais à l’instant et auquel j’ai repensé hier soir, je commentais un rêve de Freud dans lequel  tout un courant de pensées irréprochables  recouvre la satisfaction de pensées moins nobles. C’est aussi le cas dans mon rêve de la nuit dernière. Oui bien sûr, il serait beau de persévérer dans cette tâche altruiste. Mais quelle reconnaissance cela me vaudrait-il ? Peut-être pas la moindre. Vite que je me débarrasse des habits du sauveur, et qu’ils se débrouillent! Bonne année, mon vieux !

 

 

 

Jeudi 31 décembre

 

Pour des raisons qui m’échappent, les échos que mes divagations suscitent  me parviennent rarement  sur ce blog lui-même. C’est ainsi, que mes propos d’hier m’ont valu un mail de Philippe Hellebois, grand dix-neuvièmiste devant l’Eternel, que je m’en voudrais de ne pas reproduire ici :

Très juste le pli Ricoeur-Macron. A propos de la violence des années Macron, peut-être rajouter une remarque sur l’orléanisme ? En 1834, ont lieu  émeutes et massacre de la rue Transnonain célèbre grâce à Daumier. Le centrisme (orléaniste en France) ouvre la porte à la violence parce qu’il est orienté par un réel inhumain: la plus-value. C’est son unique radicalisme. Et c’est sous la monarchie de juillet que la France commença à s’industrialiser et à rattraper l’Angleterre. Macron = Louis-Philippe, du moins c’est sa référence insue.

Voilà qui est très éclairant. C’est une erreur commune que d’identifier centrisme et souci d’équilibre, tradition de compromis, souci de modération, et mollesse. Rideau de fumée. Il y a une dureté du centrisme, une Realpolitik du centrisme qui, à l’occasion, ne doit rien à celles des extrémismes qu’il prétend repousser. Il existe un centrisme autoritaire, parfaitement  capable de passer par-dessus les corps dits intermédiaires (syndicats et autres relais de la société civile), de bafouer les droits de l’homme et du citoyen, de gouverner peu démocratiquement, à coup de lois d’exception.  Nous devrions en savoir quelque chose en Belgique après les années du gouvernement Michel. Libéralisme social, tu parles! Que celui-ci fut adoubé par Macron pour  présider à présent le Conseil Européen est à cet égard parfaitement logique. Il sera intéressant d’entendre leurs voeux ce soir.

                             Honoré Daumier, Massacre de la rue Transnonain

 

 

 

Mercredi 30 décembre

 

Une lectrice avisée  (merci Aude) a relevé un lapsus discret -un lapsus typographique- à la dernière phrase de mon texte précédent. Il se termine en effet sur une virgule, et non sur un point.  Sur le pli d’une virgule!

La formule « les plis de l’histoire », employée par Emmanuel Macron au cours de  son entretien du 17 décembre avec L’express, m’a frappée. Car s’il est vrai que l’histoire n’est pas linéaire, au sens où elle est complexe, l’analyse des courbes qu’elle emprunte n’emporte pas qu’on légitime tout propos au titre de la composante d’un discours plus vaste, moins encore qu’on tienne tel événement pour un détail de ladite histoire -suivez mon regard. Pour l’occasion, on peut saisir par quelle filiation douteuse le nom de Charles Maurras chemine dans une certaine narration historique française. Appelez cela des plis si vous le voulez, c’est fort joli un pli, l’esthétique baroque en est pleine, pli sur pli jusqu’à l’infini comme disait Deleuze dans son livre merveilleux  Leibniz et le baroque, mais décidément il y a pli et pli. Ceux qu’évoquent Emmanuel Macron n’ont pas la délicatesse d’un origami. De Pétain à Le Pen, de Barrès à Sarkozy et son honteux ministère de l’Identité nationale, la narration historique française version Maurras a la peau dure.

Jusqu’à quel point Emmanuel Macron s’inscrira-t-il dans cette filiation ? On ne peut qu’être troublé à cet égard par un « pli » caché dans le parcours de celui dont il se dit le disciple spirituel, épisode pétainiste décidé dont Paul Ricoeur est revenu sans doute, mais qu’il a cependant tenté d’occulter soigneusement. Et au ressort de la  conception  qu’il forgera d’ »identité narrative », mouvante et incertaine, il est permis de se demander s’il n’y a pas autre chose qu’un  refoulement de cette foi ancienne en une narration identitaire aux remugles tenaces.

Voilà ce qui était à dire sans l’ombre d’un pli,  au delà de la virgule.