Jeudi 16 février

Mercredi prochain, 22 février, aura donc lieu le vernissage de One + One + , l’exposition réunissant Marcel Berlanger et Evariste Richer aux Abattoirs de Bomel. Ce sera aussi l’occasion d’entendre Jean-Luc Plouvier interpréter un morceau très étonnant de Philip Glass qui s’appelle One + One, tout comme le film de Jean-Luc Godard.

J’ai évoqué un aspect du travail d’Evariste Richer dans le texte qui suit, paru dans Myway, la Newsletter électronique de l’Eurofédération de psychanalyse consacrée à la préparation du colloque Pipol 8 -qui se tiendra à Bruxelles les 1 et 2 juillet prochain sur le thème La clinique hors les normes.

Le signifiant mètre et sa subversion
Alexandre Koyré datait de l’horloge de Huyghens le passage du monde de l’à peu près et de l’observation à l’univers de la précision et de l’expérimentation scientifique.  Jusqu’au XVIème, siècle, nous sommes encore dans ce que Lucien Febvre appelait le royaume de l’oui-dire, dans lequel iI n’y avait ni nomenclature ni étalon de mesure universelle.

Qu’avons-nous gagné à cette mutation fondamentale? Dans Fonction et champ de la parole et du langage , Lacan reprenant  l’article de Koyré consacré à Huyghens (Une expérience de mesure), souligne combien le malaise de l’homme moderne n’indique pas  que cette précision soit pour lui un facteur de libération.
Pour preuve: la férule quotidienne de l’employé sous les espèces de l’horloge pointeuse. Mais l’impératif catégorique le plus commun n’est-il pas d’être à l’heure?
Et il n’est pas fortuit que le fascisme ait pu être défini sous sa forme la plus élémentaire comme le régime sous lequel les trains arrivent à l’heure.

A l’ère de la science, la mesure de l’espace ne se fait  pas moins contraignante que celle du temps. Du diamètre de la pomme de terre à la hauteur des plafonds, notre univers est millimétré, cartographié, calibré de façon de plus en plus  fine et  du coup  de plus en plus réglementé .   Le signifiant maître s’y dénude sous sa forme la plus simple du signifiant mètre, ou normo-mètre.

C’est ce qu’avait parfaitement compris Marcel Duchamp,qui en 1913, réalisa une oeuvre intitulée 3 stoppages étalon. Il s’agit de 3 fils à coudre, chacun d’une longueur d’un mètre que Duchamp a laissé tomber aléatoirement d’une hauteur d’un mètre pour les coller ensuite sur un papier en respectant les courbes qu’ils ont prises dans leur chute.
Il réalisa trois règles de bois selon les mêmes formes, obtenant ainsi trois mètres , qui représentaient autant de démentis de l’idée selon laquelle le plus court chemin pour aller d’un point à un autre serait la ligne droite.

Cette joyeuse subversion de la mesure métrique a été récemment prolongée par un artiste de mes amis, Evariste Richer, qui est , de façon générale, un virtuose du décalage . Ainsi a-t’il conçu un mètre de mémoire, un mètre à sa mesure, un mètre lunaire et enfin un mètre vierge.

Le mètre de mémoire consiste en un dessin d’un mètre tracé et gradué de tête et à main levée.  A contrario du mètre-étalon, conservé au bureau International des Poids et mesures à Sèvres et universellement reproduit à l’identique , le mètre de mémoire d’Evariste Richer, ou toute autre essai d’en renouveler la tentative,  sera toujours légèrement plus court ou plus long que ce modèle, en dépit de son effort d’exactitude.

Le mètre à sa mesure est un mètre réévalué à l’aune de la taille de l’artiste. Il substitue donc un étalon à un autre, histoire de rappeler que l’espace est habité par des corps, par nos corps dans leur singularité.

Le mètre lunaire, toutes proportions gardées et nulle chose n’étant égale par ailleurs  mesure 27, 27 cm !

Quant au mètre vierge, il s’agit d’un mètre enrouleur Stanley  type Powerlock avec son boitier chromé. Mais ce mètre ruban standard est dépourvu de toute graduation. L’idée même de tout référent à un étalon  de mesure est abolie !

Quelle est, se demandait un jour Salvador Dali, la taille de Dieu? Voici sa réponse, définitive :  Dieu est tout petit. Le maximum qu’on puisse lui attribuer, c’est…un mètre! Ou: comment, du monde de la fable et de l’à peu près à l’univers de la science et de la précision, on passe du Signifiant Maître entre tous (Dieu) au signifiant maître le plus con: le mètre !

 

Mercredi 4 janvier 2017

One+ one: Marcel Berlanger / Evariste Richer : Tel est l’intitulé de l’ exposition dont le commissariat m’a été confié -quel bonheur!-  par  sa directrice Marylène Toussaint au  Centre Culturel de Namur (Anciens Abattoirs de Bomel) et qui se tiendra du 22 février au 25 mars. (on trouvera tous les renseignements pratiques sur le site  web du centre ). Il n’est sans doute pas inutile  de l’annoncer avec un peu d’avance. En voici quelques mots de présentation:

One + one , c’est d’abord un film réalisé par Jean-Luc Godard en 68 . C’est Jean-Luc Godard + les Rolling Stones, qui répètent Sympathy for the devil . Le + s’y offre à toutes les lectures: avec, contre, choc,  précipitation (au sens chimique du mot), entrelacs, duo…Toutes sauf le parallèle  ou, pire, l’identité.

Idem pour cette rencontre Berlanger/ Richer. C’est Berlanger sur l’échelle de Rich(t)er, ou inversement.

Elle s’est inaugurée à partir de deux oeuvres :  Le saule, peinture de Marcel / Avalanche, installation d’Evariste , au travers desquelles s’est concrètement nouée  entre eux la conversation que j’ai initiée.

Leur langue commune: l’espace, dont l’un et l’autre, avec leurs moyens propres, déjouent subtilement la mesure.  L’infiniment grand ou petit où celle-ci s’irréalise, la trame avec ses vides et ses pleins, le paysage et ses fulgurances. Et ces objets nouveaux que  nous révèle la science et qui remanient chaque jour un peu plus ce que nous pouvons imaginer du réel.

Tous deux appartiennent à la même génération, à la charnière de deux siècles. Exit celui de l’art qualifié de moderne, place à celui de l’art contemporain.  Mais contemporain de quoi? Sans doute d’abord d’un aveuglement,  paradoxal, né de la multiplication invasive et exponentielle des techniques de l’image. A quoi Evariste et Marcel, chacun à leur manière, opposent des expériences qui restituent une voie au regard, à l’exercice du regard.

Pour Evariste, il s’agit toujours d’introduire dans le champ du visible un écart, un aléa, une variation, une incertitude -celle que condense la figure du dé, ou qui se déploie dans les phénomènes météorologiques.  C’est un virtuose du décalage. N’est-ce pas d’ailleurs ce qui est en cause très littéralement dans une de ses oeuvres inaugurales: La cale du musée d’art moderne, remake en bronze de la cale en bois qui bloquait la porte du musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, subtilisée par lui! Marcel Broodthaers aurait adoré ça.

Face aux tableaux de Marcel, le regard est sollicité d’une manière directement sensitive à travers l’effet physique de vibration que produit son emploi de la fibre de verre pour support, de même que par l’usage de la bombe ou encore par les trous -pas du tout métaphoriques- forcés dans la représentation. Mais l’expérience du regardeur confine au vertige quand il est appelé à se mesurer, littéralement là aussi, à la série de ses optotypes subvertis en tableaux et animés d’un souffle mallarméen.

La réunion de ces deux artistes a tout, elle aussi, d’une expérience. Elle sera propice, tel est mon pari, à rendre sensible ce dont témoignent ces deux oeuvres plastiques d’une exceptionnelle cohérence. soit  d’un effort  de pensée qui ne pouvait emprunter d’autres chemins.

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Mardi 27 décembre

Aie aie aie. Pour avoir imprudemment relevé quatre mots dans le discours de candidature de Manuel Valls -Rien n’est écrit-, me voilà soupçonné par quelques-uns, et pas toujours très aimablement de faire campagne pour celui-là.

Moi, j’observe une chose claire:  ça craque de partout sur la planète bleue, et le fond de l’air n’est pas rouge mais brun. Et je dis ça d’un pays aux frontières de la France, où, sans qu’on ne semble trop s’en aviser chez nos voisins, le pouvoir est aux mains d’une formation politique flamande idéologiquement identique au Front National, menée par un stratège très habile qui a réussi une OPA magistrale sur un pays qu’il déteste. Il lui a suffi pour cela de l’aide d’un seul parti francophone de droite, auquel est revenu le  poste de premier ministre, occupé depuis deux ans et demi par un fantoche qui ne cesse de se coucher devant son marionnettiste.

Donc, au regard de cette situation lamentable, que rien ne soit écrit quant à ce qui arrivera à l’occasion des élections françaises, j’aimerais le croire. C’est la période des voeux, isn’it.

Mais élargissons un peu l’horizon. Que se passera-t’il avec Trump à la Maison blanche? Que veut-il ? Reynders , notre ministre des Affaires étrangères, ne s’inquiète pas. Selon lui, Trump veut la même chose que nous. C’est-à-dire ? Faire du commerce évidemment. Du commerce, du commerce, encore du commerce, à tout prix avec n’importe qui. Bref, il veut faire  la même chose que ce que font déjà les Chinois, et laisser Poutine jouer à la guerre.

Celui-ci risque bien de ne pas se le faire dire deux fois. L’occasion serait belle de poursuivre la reconquête de l’Ukraine, et pourquoi pas des pays baltes. Comment l’Europe, si mal en point, réagirait-elle? On peut parier qu’elle  se diviserait plus que jamais. Est-il pensable que l’Otan laisse faire ? Trump y a-t’il pensé ? Et Fillon ?

On a beaucoup reproché à Obama sa non intervention en Syrie. Tout de même étrange, ces plaintes de ne plus voir les Etats-Unis en gendarmes du monde, comme on  leur en a tant de fois fait le procès. Obama, à peine un pied hors d’Afghanistan et d’Irak, et à qui n’avait pas échappé non plus le chaos lybien, ne se refusait pas à intervenir, mais avec un mandat de l’ONU. C’est fort beau de dire qu’il ne fallait pas s’embarrasser pour si peu.

Une seule chose est sûre, et à propos de l’ONU précisément:  le Portugais Gutteres, son nouveau Secrétaire général, qui semble avoir fait  du bon travail au Haut Commissariat aux réfugiés, enfin le mieux qu’il put, aura encore bien des soucis à se faire à  propos de ces derniers. Car qui sait comment endiguer l’embrassement entre Sunnites et Chiites ? Il ne faut pas oublier que c’est aussi ça le sens de la bataille d’Alep.

Au début du XXème siècle, cette ville -Alep- fut un lieu d’asile pour d’autres réfugiés: les Arméniens fuyant le génocide dans la Turquie voisine. Heureux leurs descendants qui en repartirent vers d’autres cieux.

 

 

 

 

 

 

Dimanche 18 décembre

Regarder des séries me fait-il oublier qu’il existe encore un art qui s’appelle le cinéma, avec des salles conçues pour lui ? Je dois bien convenir que ce n’est pas faux, et je me désapprouve, au sortir de Paterson, le délicieux dernier film de Jim Jarmush.

C’est moins palpitant qu’ Under the dome sans doute, ou que The bridge (vu dans sa version originale suédoise). Il ne se passe rien dans Paterson, enfin ni crime, ni viol, ni adultère, ni grande catastrophe, ni scandale politico-financier. c’est le récit d’une semaine de la  vie bien réglée d’un chauffeur de bus dans une petite ville  proprette du New Jersey et de sa compagne, qui repeint tout en noir et blanc et cuisine des cookies. Ils s’adorent, ils roucoulent tendrement. Ils ont un chien, un affreux bouledogue anglais  qui s’en prend bêtement à la boite aux lettres dès qu’il le peut.

Il se trouve que Paterson est la ville d’où est originaire le poète William Carlos Williams. Et c’est le titre qu’il donna à son recueil le plus célèbre.  Paterson est aussi le nom propre de notre chauffeur de bus; lui aussi écrit des poèmes, dédiés à son aimée et consigné dans un carnet, qui est leur trésor commun, leur livre secret, aussi précieux que celui destiné à Laura par Pétrarque. Ils sont très beaux, au fait , ces poèmes, empruntés à un certain Ron Padgett, et qui prennent pour objet les plus banales observations de la vie quotidienne. D’autres vocations poétiques éclosent par ailleurs à Paterson !

Tout de même il va y avoir un drame. A la fin d’une semaine pas complétement tranquille – une panne du bus le jeudi ! – , les toutereaux vont au cinéma, voir , en noir et blanc bien sûr, L’île du Docteur Moreau de Charles Laughton.  Mais au retour, aie aie aie,que trouvent-ils ?  Le cher carnet de poèmes, déchiqueté en mille morceaux par le cabot. Le choc est rude, mais l’amour est bien au-delà de ça, et renait dès le lundi matin  le doux et simple bonheur des réveils à deux.

Jarmush signe là une de ces fables dont il a le secret, avec ces personnages lunaires, décalés, qui ne semblent rien connaître des passions tristes, grands enfants candides qui traversent le monde comme un sortilège qui se défait sous leurs pas. Et qu’est-ce qui opère là, sinon la singulière magie du cinéma ?

 

 

 

Samedi 10 décembre

Une phrase m’a plu dans le  discours de candidature à la présidence de la République. de Manuel Valls: Rien n’est écrit. Est-il pour autant l’homme qui empêchera la fille Le Pen de se hisser au second tour, c’est à voir. Il parait que Benoit Hamon n’était pas mal jeudi soir pendant deux heures sur la 2. Mais Valls a un avantage certain, celui d’incarner naturellement de l’autorité, et c’est ce que les Français -et pas seulement les Français- demandent aujourd’hui. Taubira inspire la sympathie certes, mais c’est l’adversaire rêvée des chantres de l’identité rance. Macron sonne creux. Et Melanchon ?  Grande gueule, il fera un tabac dans les débats, comme Marchais naguère, mais les résultats suivront-ils?, pas sûr du tout. On parle aussi d’une possible candidature de Vincent Peillon, que j’ai croisé il y a une dizaine d’années. Il ne m’avait pas fait forte impression.

Malgré ses reniements, je ne me fais pas à l’idée de voir la gauche française balayée.  Je n’applaudis pas à la politique du pire, celle qui fait Zizeck se délecter de la victoire de Trump, comme naguère Sloterdijk de celle de Bush Jr.

En Belgique, l’écoeurante campagne de la NVA contre les demandeurs d’asile soulève, Dieu merci, des protestations jusque dans les rangs libéraux. Et Manuela Caselli, présidente de l’Association syndicale  de la magistrature, a dénoncé les mesures du Secrétaire d’Etat à la migration comme des atteintes caractérisées à l’état de droit. Ce ne seront pas les dernières. Son acolyte Jambon, ministre de l’Intérieur, atteint des sommets dans les sondages de popularité. Pensez donc: il déboulonne même la merveilleuse Maggy De Block!

 

 

 

Vendredi 2 décembre

Donc, ce soir à la Lettre Volée (146, avenue Coghen à Uccle), c’est le vernissage d’ « Après coup », l’exposition des oeuvres de neuf artistes de mes amis, que j’ai le bonheur de réunir pour l’espace d’un week-end, à l’occasion de la nouvelle édition de mon Musée imaginaire lacanien. Leurs noms: Marcel Berlanger, Pierre Buisseret, Benoit Felix, Alain geronneZ, Cécile Massart, Claude Panier, Milena Pels, Evariste Richer et Walter Swennen.

Ce dernier, qui expose aussi en ce moment à la galerie Hufkens, m’a dit il y a quelques jours qu’il voulait débattre avec moi, parce qu’il considérait le concept de musée imaginaire comme une aberration ! Voilà qui promet pour ce soir !

 

Vendredi 24 novembre

Epatante soirée hier soir à la Balsamine: Iwona, opérette électronique conçue par Françoise Berlanger au départ de la pièce géniale de Witold Gombrowicz : Yvonne princesse de Bourgogne.

Complètement  casse-gueule, cette adaptation. La sauce met un peu de temps à prendre d’ailleurs. Il y a des éclairs, et puis des moments où , pour ma part, j’ai décroché un peu, un rien saoûlé par la musique.  Celle-ci, très convaincante par la suite, prenait, dans la première partie, le pas sur le jeu des acteurs,  exception faite avec  l’entrée en scène magistrale d’Ywona -Chloé De Grom, formidable dans sa présence mutique. Et puis ça décolle, dans un mélange improbable d’émotion et de grand guignol, où Iwona fait songer au personnage de Grâce interprété par Nicole Kidman dans le seul film que j’aime de Lars Von Trier: Dogville. 

Je serai samedi à Rome pour un colloque à l’Institut Français de Rome sur le thème Letteratura et letterarieta in Jacques Lacan. J’y parlerai de Raymond Queneau sous l’intitulé « Raymond Queneau et la chanson du néant ». Un titre dont je suis spécialement content, car, quelques temps après avoir donné ce titre sans autre idée précise de mon exposé, j’ai découvert un poème de Queneau que je ne connaissais pas, intitulé Je crains pas ça tellment. En voici les derniers vers:

Un jour je chanterai Ulysse ou bien Achille /Enée ou bien Didon Quichotte ou Pansa / Un jour je chanterai le bonheur des tranquilles/ les plaisirs de la pêche ou la paix des villas/ Aujourd’hui bien lassé par l’heure qui s’enroule/ / tournant comme un bourin tout autour du cadran / permettez mille excuz à ce crâne -une boule- /de susurrer plaintif la chanson du néant

 

 

 

Lundi 7 novembre

Retour de Paris, et des Journées de l’ECF sur le thème de « L’objet regard ». Beaucoup d’excellents travaux. Pour ma part, j’y ai planché sur le « donner à voir », beaucoup thématisé par Lacan dans son Séminaire 11, et dont j’ai eu la surprise de découvrir que l’expression n’était attestée dans aucun dictionnaire. Ni Littré, ni Robert, ni Larousse, ni Quillet ne la mentionnent, au contraire de donner à entendre, à rire, à penser. Lacan l’emprunte à Paul Eluard, qui a ainsi titré en 1939 un de ses recueils.

Le moment le plus excitant de ces journées: l’entretien de Serge Toubiana avec Gérard Wajcman. Comment la passion du cinéma nait-elle chez Toubiana? Avec Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, qu’il découvre à 15 ans. Ca me parle beaucoup. Moi aussi j’ai eu le sentiment que le monde m’était donné à voir autrement avec Godard.

Mais Toubiana origine aussi cette passion d’un moment plus trouble: celui, datant de ses 11 ans, où ses parents l’emmènent voir La Strada de Federico Fellini, et où le spectacle de la misère humaine lui est insupportable. Il ne pourra se faire à l’idée de revoir ce film que 50 ans plus tard.

Le premier film que j’ai souvenir d’avoir vu: Spartacus de Kubrick !  J’avais une dizaine d’années. Je ne l’ai jamais revu depuis. Ce n’est pas nécessaire. Il est resté gravé de façon indélébile au fond de ma rétine.

J’ai par ailleurs été visiter au Jeu de paumes l’exposition conçue par Didi-Huberman intitulée Soulèvements. Je n’y ai pas traîné, tant je l’ai trouvée déprimante, comme un livre d’histoire jauni, ne soulevant aucune émotion, et certainement pas celle de se soulever!

 

Dimanche 30 octobre

François de Callataÿ, dont j’étais l’hôte mardi dernier au Collège Belgique, est l’auteur de très savantes études numismatiques sur le monde gréco-romain, qui font autorité internationalement. Mais ayant pris de la graine de Salomon Reinach, auquel il consacra une thèse de doctorat, c’est aussi un esprit curieux de tout, doté d’une fort belle plume, comme en fait foi son livre le plus récent: Cléopatre, usages et mésusages d’une image, dont la lecture ce week-end m’a enchanté.

Toute la face de la terre eut-elle été changée, comme le suggère Pascal, si son nez eût été plus court? Qui sait ? Mais ce qui est sûr, c’est que la face -et le profil- de Cléopâtre elle-même n’a cessé de changer au cours des âges, tant dans ses représentations plastiques que littéraires, au fil des conceptions successives que son personnage a inspirées, depuis les Vies parallèles de Plutarque au 1er siècle ap.J.C., au film de Joseph Mankiewicz avec Elisabeth Taylor dans le rôle de Cléopâtre en 1963, en passant par l’Antoine et Cléopâtre de Shakespeare.

Par sa beauté légendaire, ses amours avec César et Marc-Antoine, sa fin tragique, Cléopâtre est une figure éminemment romanesque. Mais il convient d’abord de rappeler ceci: Cléopâtre, toute reine d’Egypte qu’elle fût, n’était nullement égyptienne, mais grecque. Elle appartenait à la dynastie macédonienne des Ptolémée, qui va s’éteindre avec elle. L’image aujourd’hui largement reçue d’elle est donc très loin de correspondre à la vérité historique.

Francois de Callataÿ retrace dans son livre toutes les métamorphoses de cette image. Et d’abord, comment, dès l’Antiquité, elle est infléchie à des fins politiques. Toute une rhétorique romaine vise à dénier sa grécité pour en faire une barbare lubrique et cruelle. Cependant sa mort tragique lui vaut à la Renaissance une réhabilitation complète, qui font de Cléopâtre une figure héroïque et sublime, dont la passion amoureuse vire au mysticisme.  Sa figure se croise alors aussi bien avec celle de Venus que de Marie-Madeleine, mais à cette idéalisation se mêle une puissante érotisation, ô combien sensible dans la Cléopâtre de Guido Cagnacci, de la galerie Salamon à Milan.

A la sensualité de ces représentations, succède à partir du XVIIème siècle une théâtralisation de l’histoire de Cléopâtre.  Et c’est l’épisode conté par Pline l’Ancien de la perle d’une valeur incomparable qu’elle fit dissoudre dans du vinaigre pour l’avaler à la stupéfaction de Marc-Antoine, qui devient l’image phare de son empire sur les hommes. Cette image politique de Cléopâtre en femme forte s’amplifiera encore au XVIIème siècle. Dans le courant du XIXème par contre, l’iconographie de Cléopâtre bascule à nouveau du côté de la dépravation, et sous la double influence, politique et esthétique,  des tropismes de l’époque, colonialiste et orientaliste, à son identité de souveraine hellénistique est substituée celle d’une intrigante prêtresse d’Isis. Sa récupération contemporaine au titre d’une grande figure féministe ou d’un symbole de l’africanité n’arrangent naturellement rien au malentendu historique.

 

 

 

 

 

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