Mercredi 12 mai

 

Parmi les hommages à la mémoire de Jacques Bouveresse, disparu il y a quelques jours, celui de Maggiori dans Libération m’a quelque peu surpris. Il en fait certes un portrait élogieux,  rendant justice à cet homme d’une totale probité intellectuelle d’avoir « fait découvrir un continent philosophique inexploré » en France, celui du Cercle de Vienne et de la philosophie analytique. Mais en sa description d’un ours mal léché, grincheux, irritable, intransigeant et terreur de ses étudiants à la Sorbonne, je ne reconnais pas l’homme simple et souriant dont j’ai conservé le souvenir, un des rares maîtres assistants avec qui il était possible de passer un moment à converser à la cafétaria de Censier.

Les T.P. (travaux pratiques) avec Jacques Bouveresse furent pour moi des plus formateurs. Au sortir de l’école secondaire, je m’imaginais à jamais débarrassé de l’étude des sciences et des mathématiques, que de piètres enseignants m’avaient fait prendre en horreur. Quelques cours d’épistémologie de Canguilhem eurent tôt fait de me faire reconsidérer cette aversion. Mais c’est surtout la rencontre  de Bouveresse, seul à nous initier à la logique formelle, qui fut salvatrice. Et loin de m’apparaître comme un enseignant terrifiant, Jacques Bouveresse m’apparaissait comme un éclaireur. Les connecteurs logiques devenaient la clé de compréhension de toutes les obscurités !

A la Sorbonne, j’eus la chance d’avoir quelques autres jeunes maîtres assistants remarquables: ceux réunis autour de Vladimir Jankékévitch. Il y avait Hélène Politis, qui me fit découvrir Soren Kierkegaard,  Catherine Backès Clément, qui nous parlait de Lévi-Strauss et de Lacan, et puis Jean Maurel, un homme délicieux, que je choisis comme directeur de mémoire de maîtrise. Maurel, dont les cours étaient un feu d’artifice d’intelligence malicieuse,  publia fort peu hélas, hormis de très originaux travaux sur Victor Hugo philosophe.  Plus austère, il y avait aussi Rivelaygues, dont les cours sur Kant étaient très forts.

Souvenirs, souvenirs !

Mercredi 5 mai

 

Avec un culot sensationnel, le responsable de la fermeture du Musée d’Art Moderne de Bruxelles, vole au secours de Philippe Geluck. Lui aussi, Michel Draguet,  a eu affaire aux mêmes « grincheux » !  Une solide contre-attaque s’organise contre ces derniers et leur « fatwa » lancée contre le Musée du Chat. Les grincheux ne comprennent donc pas que le Musée du Chat va ruisseler »  -dixit Geluck lui-même- sur le Mont des Arts et les institutions voisines.  Ruisseler ! Ce maître-mot du néolibéralisme dit bien la nature de l’entreprise .

Bon, je ne reviendrai plus sur cette histoire grotesque.

 

 

Conçue dans l’urgence par un collectif d’amis, une exposition des dernières oeuvres réalisées par Claude Panier autour de La bataille de San Romano se tient, je le rappelle,  à partir de demain, et pour 3 jours seulement, à l’Abbaye de la Cambre.  Je ne connais qu’un équivalent à cette extraordinaire reprise de l’oeuvre d’Uccello: les tableaux de Cy Twombly à partir de La bataille de Lépante de Véronèse.

Véronique Bergen, Eric Clemens et moi-même avons pour l’occasion écrit un texte. Voici ma contribution:

Claude l’Oiseau

Ce fut un des multiples affrontements entre Florence d’une part, Sienne et Milan de l’autre, une bataille âpre,  violente, qui fit de nombreux morts en quelques heures. Mais elle n’eut guère de conséquences historiques. C’est un peu plus tard à Anghiari  ( bataille à laquelle Vinci consacra une œuvre perdue), que Florence prendra le dessus sur sa vieille rivale.
En vérité, la bataille de San Romano serait  oubliée aujourd’hui, comme tant d’autres, si n’en était resté le témoignage de Paolo Uccello.
A bien des égards, ce ne fut donc qu’une bataille de pur prestige. Paolo Uccello lui consacra trois tableaux, à la demande de Cosme de Médicis. Un seul se trouve encore à Florence, aux Offices. Les deux autres se trouvent à la National Gallery et au Louvre.

La reconstitution de leur disposition originelle fut du coup fort longtemps l’objet de spéculations et de controverses.
Il y a l’assaut, l’affrontement  crucial, la contre attaque. Une tragédie en trois actes. Un charivari étrangement ordonné de lances, d’épées,  d’arbalètes, de cuirasses, de heaumes, d’éperons, d’étendards, et de chevaux.
Entre les trois panneaux, initialement destinés  au palais Médicis, le regard devait aller et venir, reconstituant le choc en ses trois épisodes héroïques. Leur séparation a irrémédiablement figé chacun d’eux en une sorte de pose photographique au mépris du mouvement bouillonnant qui les anime quasi cinématographiquement.
Chacun d’eux n’en continue pas moins à opérer une sombre fascination. Claude Panier y devine même une version de la « nuit sexuelle », selon l’expression de Pascal Quignard
Mais a-t-on jamais mieux représenté la guerre, la fascination de la guerre  qu’en  ce triptyque ?

Il y a une histoire de la peinture européenne à penser à partir des manières diverses d’appréhender la guerre, de la tapisserie de Bayeux à  Guernica  de Picasso.
Mais peut-être, toute peinture est-elle foncièrement peinture de bataille. Telle était d’ailleurs  la thèse de Jacques Lacan.
Claude Panier ne serait certainement pas en désaccord avec cette manière de voir. Son projet , ancien déjà, et donc profondément mûri, de reprendre en ses trois moments  La Bataille de San Romano , m’apparaît en tous cas d’une évidence limpide. Comment d’autres peintres avant lui n’ont-ils pas eu cette idée simple mais lumineuse ?

Certes Uccello a inspiré d’autres artistes dans la modernité , à commencer par Marcel Duchamp, dont le  Nu descendant un escalier  descend d’abord de la partie gauche du tableau du Louvre. Mais aucun, à ma connaissance, n’a entrepris l’étude systématique, du triptyque, et du « discours de la guerre » qu’il inaugure par-delà son imagerie médiévale.

Tenu par Vasari pour un doux original, puis pratiquement oublié, Uccello fut jusqu’il n’y a pas si longtemps tenu pour un peintre mineur par nombre d’historiens de l’art. Même Berenson ne lui trouvait guère de génie. Pour lui,  ses tableaux n’étaient guère plus que des cartes de géographie colorées et La Bataille de San Romano un assemblage de pantins, d’automates et de chevaux de bois.

Mais n’est-ce pas que dans la Florence lumineuse de la Renaissance, Uccello représente, comme le dit très bien Philippe Sollers, dans La guerre du goût,  « l’ exception rebelle et énigmatique d’un peintre qui ne parle pas de rédemption ou de contemplation, mais qui explose dans la prédation, le combat, la chasse , le crime rituel (…) prenant sur lui tout le négatif de l’époque, qu’il refuse d’aboutir, d’embellir, d’idéaliser (…) il s’agit d’un art stratégique, qui ne s’éteint jamais dans le Bien, mais s’accroche à la nuit tendue, rouge et noire  du Mal. ».
Nous rejoignons ici l’intuition fondamentale de Claude s’agissant de cette « nuit sexuelle » et  de la « joie sauvage de la guerre » dont parlait Homère , qu’un puissant motif érotique anime, celui du corps d’Hélène de Troie. Mais les orgies sanglantes, auxquelles se livrent si souvent  les armées en campagne, n’ont pas cette noblesse. Les corps féminins qui hantent le triptyque de Claude – de la Venus de Wullendorf à L’origine du monde- en sont le mémorial.

Là où Machiavel voyait dans les guerres civiles une nécessaire épreuve pour ranimer la virtu tous les dix ans (!), Claude a su lire la vengeance sordide des viols de masse, qui n’appartient à nulle préhistoire. Qu’on songe de nos jours à la Bosnie, au Kivu, au Kurdistan, au Haut Karabakh.

Quelques mots pénétrants de Barnett Newman interrogé par Pierre Schneider, devant le panneau du  Louvre, pour finir : Prodigieux ! Totalité absolue ! Une seule image. Je suppose qu’il en est ainsi parce que la lumière est égale d’un bout à l’autre du tableau. Pas de coup de projecteurs –exactement comme Courbet. Monet, par exemple, utilisait toujours des éclairages théâtraux, sauf dans sa dernière période. Physiquement, c’est une peinture moderne, une peinture plate. On la saisit d’emblée. Quelle échelle fantastique !
-Par échelle, questionne Schneider, vous entendez dimension ?
-C’est au-delà du problème de la dimension. Le tableau a l’air grand. Contour et forme y sont inséparables, c’est ça l’échelle. C’est une peinture rigoureusement symétrique. D’où sa tonalité. Elle est comme la symétrie de l’homme. Elle n’a pas de couleur. Elle n’est ni noire ni rouge. Sa couleur est la pure lumière –lumière nocturne, peut-être, mais lumière.

Ces propos résonnent de façon si frappante avec ce qui  s’impose à la vue du cycle de la Bataille de San Romano revisité par Claude, qu’ils viennent en somme vérifier combien celui-ci a su saisir l’essentiel dans le triptyque d’Uccello, et nous ouvrir vers lui un chemin sans égal.

 

 

Samedi 1 mai

 

Daniel Cordier, qui fut le secrétaire de Jean Moulin, rapporte dans son autobiographie Alias Caracalla, les propos de son patron au cours d’une de leurs dernières conversations avant son arrestation par la Gestapo. Après la guerre, lui demande Cordier, quelle sera selon vous la tâche la plus urgente ? La réponse de Jean Moulin fuse: Ouvrir un musée d’art moderne.

Je laisse ces propos à la méditation de Mrs Vervoort, Smets et Close, auxquels les noms de Jean Moulin et Daniel Cordier ne diront peut-être pas grand chose, non plus que ceux des artistes d’hier ou d’aujourd’hui, l’immense  Philippe Geluck excepté.

Ce dernier se dit estomaqué par l’opposition manifestée à l’annonce de son Musée du Chat. Une seule explication à ses yeux:  cette levée de boucliers vient d’artistes contemporains qui estiment que la B.D. n’a pas sa place sur le Mont des Arts. Facile. La polémique opposerait donc les tristes tenants d’une culture élitaire au représentant plébiscité d’un art populaire. Ben voyons. La vérité est qu’elle oppose le représentant d’un commerce envahissant aux créateurs méprisés plus que jamais par les pouvoirs publics pour qui ils sont par essence non essentiels.

 

 

 

Samedi 24 avril

 

Mon « Tintin / Le Chat, même combat » du 16 avril dernier suscite des réactions variées. Ce n’est pas la presse de cette semaine qui me fera changer d’avis. On s’y émerveille en effet  du permis de bâtir accordé au futur Musée du Chat et de son ouverture promise pour 2024.

4000 m2 sur 7 étages ! Rien moins. Et où donc? Rue Royale, adossé au Palais des Beaux-Arts. De quoi en rendre jaloux Hergé lui-même, qui certes a son musée, mais à Louvain la Neuve, pas dans le prestigieux périmètre de la place Royale, à deux pas du Musée Magritte. Les Champs Elysées, la rue Royale, où s’arrêtera donc le Chat? Quelles pompes lui seront refusées ? Il gonfle , le Chat, il gonfle…

Ce qui est particulièrement indécent, c’est d’entendre le Ministre Président de la Région et son Secrétaire d’Etat à l’Urbanisme se réjouir de cette « importante concrétisation d’un projet culturel ambitieux » quand, de l’autre côté de la place Royale, le Musée d’Art Moderne reste désespérément fermé depuis 10 ans. Je sais bien que celui-ci dépend de l’Etat fédéral et non de la Région bruxelloise. Il n’empêche, on ne peut qu’être atterré par cette indifférence, il est vrai très significative de l’air du temps. Trois cent mètres plus loin, c’est le Conservatoire de Musique qui s’écroule.

Revenons à Hergé, dont je ne conteste en rien le talent, même si de tout temps, j’en ai déjà parlé ici, j’ai préféré Spirou, Fantasio le Marsupilami  et Gaston la Gaffe à Tintin et Milou. Cela ne m’empêchait pas d’apprécier les injures savoureuses du Capitaine Haddock ou les facéties involontaires des Dupont et Dupond.

Mon ami Alain Geronnez m’en voulait beaucoup de « noircir son enfance » , enchantée par les aventures de Tintin, quand j’évoquais le passé trouble de Hergé. M’enfin!, comme dirait Gaston, ce n’est pas le point. C’est la célébration d’Hergé, et l’occultation délibérée de son passé collaborationniste, qui m’est toujours apparue comme un symptôme très écoeurant d’une certaine « belgitude », mot exécrable par ailleurs, dont le Chat, « ambassadeur de Bruxelles à l’étranger » (dixit Pascal Smet)  devient peu à peu le nouvel emblème .

 

 

Jeudi 22 avril

 

Mon cher ami Claude Panier vient de mourir.

C’est presque jour pour jour l’anniversaire de la mort de Joao de Azevedo, peintre lui aussi, l’an dernier à Lisbonne. Claude et lui se connaissaient un peu. Deux êtres flamboyants, comme Isabelle, sa compagne,  me le disait si justement de Claude tout à l’heure. Deux amis irremplaçables que je perds à un an d’intervalle.

Sa peinture aussi était flamboyante. Ses derniers tableaux, inspirés de La bataille de San Romano de Paolo Uccello, brûlent d’un feu violent, âcre; ils sont traversés d’un souffle puissant, ils sidèrent.

Ils seront l’objet de sa prochaine exposition, prévue dans deux semaines à l’Abbaye de la Cambre. Il savait fort bien que ce serait la dernière et je pense qu’aucune ne lui a jamais autant importé. Non pas parce que ce serait la dernière, mais parce qu’elle est l’aboutissement d’un travail médité près de quinze ans, et qui a trouvé son accomplissement dans une hâte fiévreuse ces derniers mois.

Adieu Claude l’Oiseau , adieu céleste ami.

Vendredi 16 avril

Le Chat, Tintin, même combat !

200.OOO euros: voilà ce que la S.A. Moulinsart réclame en justice à Christophe Texier, alias Peppone, pour avoir détourné l’image de Tintin, sur laquelle elle veille avec un soin jaloux et lucratif à travers tous les produits dérivés dont elle a le monopole. D’autres, avant Peppone, en ont fait les frais.

Oui, mais voilà: Hergé est-il véritablement le créateur du personnage de Tintin ? Question sacrilège, que les avocats de Peppone, ont soulevée, non sans quelques arguments. En effet, le dessinateur français  Benjamin Rabier (1864-1939), plus connu aujourd’hui  par l’immortel dessin de La Vache qui rit, croqua dans les années 20 dans le journal Le Rire un personnage baptisé Tintin-Lutin, dont Hergé s’inspira à l’évidence, et pas seulement pour son nom mais aussi pour sa silhouette. C’est aussi à Rabier qu’Hergé doit ce qui est à tort considéré comme sa marque de fabrique stylistique, à savoir la ligne claire. Rendons-lui justice, il a, au moins une fois, dit son admiration pour Rabier.

Le marketing Tintin a-t-il donné des idées à celui du Chat ? Celui-ci ne manque en tous cas pas une occase de faire son business sous des formes variées. La dernière en date: à l’heure où musées et galeries sont fermées en France,  de gigantesques (et hideuses)  sculptures à l’effigie du Chat ont envahi…les Champs-Elysées ! Coup de pub parfaitement réussi naturellement. Voici Geluck et ses produits dérivés à lui, rejoignant Koons, McCarthy et Kapoor dans la galerie des stars de la provocation. Sauf que ce ne sont pas les tenants d’une esthétique compassée qu’il divise, pas plus que ce n’est  le grand public qu’il consterne, mais la communauté des artistes réduits au silence. Faudra-t-il que l’un d’eux détourne le personnage du Chat et que Geluck lui entame un procès, pour avoir droit à un peu d’attention ?

Si Hergé a, disons, emprunté Tintin à Benjamin Rabier, il n’en va pas de même pour Milou, Celui-ci ne sort pourtant pas de nulle part. Le régiment dans lequel servit  Adolf Hitler avait en effet pour mascotte un petit clebs qui ressemblait étonnamment au fidèle compagnon de Tintin.

 

 

 

 

 

Dimanche 28 mars

 

Julie Deliquet était donc ce soir l’invitée du Collectif Théâtre et psychanalyse de  l’Envers de Paris  pour sa mise en scène de Fanny et Alexandre à la Comédie Française. L’occasion pour moi de dire tout le bien que j’ai pensé de son adaptation, sentiment que partageaient Philippe Bénichou et Clothilde Leguil. Voici les quelques mots que j’avais préparé pour introduire à cette sympathique discussion.

De l’adaptation de Fanny et Alexandre proposée par Julie Deliquet , je soulignerai d’abord combien elle est respectueuse de l’oeuvre de Bergman. En tous cas elle est profondément  fidèle à l’esprit de celui-ci; . il faut dire que passer de l’écran à la scène, ou dans l’autre sens du théâtre au cinéma, n’a jamais représenté une difficulté pour Bergman. Conjuguer les deux lui permettait de ne pas mettre en veilleuse sa soif permanente de création. Sa recette de départ était des plus simples: faire du théâtre l’hiver et faire du cinéma l’été, pendant la saison de fermeture des théâtres !

Peut-être Julie Deliquet  a-t-elle déjà songé, elle aussi,  à faire du cinéma l’été….

Respectueuse de l’oeuvre qu’elle adapte au théâtre,  J.D ne l’est jamais servilement. Elle en est respectueuse,  même quand elle s’en émancipe, comme par exemple, dans la scène de la répétition d’Hamlet rencontrant le spectre de son père, et où nous voyons Denis Poladylès littéralement décoller dans une scène géniale, formidable numéro d’acteur. incarnant l’acteur jouant le rôle du spectre et s’empêtrant dans le costume trop grand dans lequel il ne retrouve plus ses mains ! La scène est irrésistiblement drôle, et pourtant elle est aussi tragique en son dénouement  que celle, légendaire, de Molière mourant sur les planches  en jouant Le Malade imaginaire.
La scène est très différente de celle filmée par  Bergman, mais elle est parfaitement fidèle à son esprit. Y résonnent les  allusions innombrables de  Bergman au lien complexe, ambigu et amplificateur du théâtre et de la vie. Bergman lui-même s’est d’ailleurs livré à l’exercice dans un certain nombre de films mettant en scène des comédiens.

 Fanny et Alexandre tient d’une manière de chiasme original. Si  l’action se déroule pour une grande part dans un théâtre, sur la scène ou dans ses coulisses, elle est aussi truffée d’allusions à des épisodes de l’enfance de Bergman. Cependant,  s’ effectue  ici une torsion. Ce n’est pas dans un théâtre que fût élevé le petit Ingmar, mais dans le presbytère où son père exerçait comme pasteur. Fanny et Alexandre n’est en somme rien d’autre qu’une version élaborée du roman familial que le petit Ingmar s’était inventé quand il racontait à un de ses  camarades d’école qu’il avait été vendu à une troupe de bohémiens pour y devenir acrobate  et surtout le partenaire d’une femme de rêve (cf.son autobiographie: Laterna Magic, p.22). Trahi par ce camarade, Ingmar fut, comme Alexandre, sévèrement puni pour ce soi-disant mensonge.

A ce moment se joue pour lui quelque chose qui n’est pas sans rappeler la « fin du bonheur enfantin » selon les Confessions de Jean-Jacques Rousseau quand il est  accusé injustement du vol d’un peigne. Il y a l’avant et l’après cet  instant où l’innocence est comme poussée aux abois et où se creuse pour Bergman le lit d’une angoisse irrésorbable.

Un voeu puissant est  à l’oeuvre dans  un autre souvenir d’affabulation  très proche, rapporté dans Laterna Magica (p.110),  : à l’amie d’enfance dont il s’était follement épris peu avant la puberté, il avait raconté que le pasteur Bergman n’était pas son père, que celui-ci le haïssait,  et qu’il était le fils d’un comédien célèbre, dont on pouvait entendre la voix à la radi, non pas le soir de Noël, mais  le soir de Nouvel An. Sa mère était secrètement toujours amoureuse de cet acteur du Théâtre Dramatique, où sitôt qu’il en aurait fini avec l’école, il irait le rejoindre.

Cette filiation imaginaire touche un point de réel,  dont Bergman  prend tôt la mesure: celui de la haine qui ravageait le couple de ses parents.  Après la mort de sa mère, il découvre  son  Journal intime et la chronique de leurs déchirements . C’est  sur une page terrible de ce Journal que se clôt Laterna Magica , page datée de juillet 1918, soit du mois de la naissance d’Ingmar Bergman (p.380), où sa mère,  malade et incapable de s’occuper du nouveau-né malade lui aussi, se désespère à propos de son mariage, devenu un enfer.

Quant au soupçon de l’ histoire de l’amour empêché de la mère, il est  certainement pour beaucoup dans le trait névrotique le plus douloureux dont Bergman a fait état, à savoir sa jalousie dévorante, insupportable  pour lui-même, mais pas moins pour les femmes qui en étaient l’objet.

Pénétrer l’énigme de l’âme féminine, voilà ce qui n’a cessé d’agiter Ingmar Bergman.

Il semble qu’aucune femme ne pouvait  être épargnée du soupçon de désirer  plus ou moins secrètement un autre, de préférence un autre qui l’aurait précédé dans son cœur. Bergman  a  plus d’une fois mis en  scène cette jalousie rétrospective, spécialement pénible pour le partenaire. Dans la relation à une femme, Bergman se tient à la place de ce père haï et trompé, et  en même temps il s’identifie à la femme malheureuse  qu’il tourmentait de sa « jalouissance » selon le mot de Jacques Lacan. Les hommes et les femmes peuvent s’entendre, oui, ironisait Lacan, ils peuvent s’entendre…crier.  Chez Bergman, le malentendu entre les sexes est sans issue. Mais en définitive,  il fait foncièrement  preuve à l’égard des femmes d’une compassion qu’il refuse le plus souvent aux hommes, ces êtres juste bons à « maltraiter les femmes et leur faire des enfants sans arrêt », disait-il !  Bergman a eu neuf enfants…

Faire des enfants n’est peut-être pas ce que les hommes font de pire cependant.  Dans  la famille Ekdal, des deux beaux-frères d’Helena, Carl et Gustav Adolf, le pire n’est pas Gustave Adolf  qui trompe allègrement son épouse et engrosse aussi allègrement la bonne, mais Carl, atroce tourmenteur d’une femme  qu’il accuse de stérilité alors qu’il la repousse et qui se se montre d’autant plus abject qu’elle se révèle servile.

Mais que dire de la figure noire de l’Evêque dans Fanny et Alexandre ? Son sadisme ne le délivre pas de la douleur d’exister, qu’il rejette dans l’Autre.  « La vie n’est qu’une succession de rôles. Marguerite, Juliette, la femme, la mère, la  grand mère… » dit la grand mère  de Fanny et Alexandre.  « Moi je porte un masque qui me colle à la chair si bien qu’il ne peut se décoller de mon visage », dit l’Evêque. On songe là au célèbre portrait de Sade muraillé par Man Ray, qui figure en couverture du Séminaire 7 de Jacques Lacan.   Dans le film de Bergman, on voit le visage incendié de l’Evêque, comme la grimace du réel imprimée sur sa face.
On  voit aussi dans l’Epilogue, resurgir son fantôme aux yeux d’Alexandre: « Je ne te lâcherai pas » , lui dit-il. J.Deliquet n’a pas repris cette séquence, dans son adaptation théâtrale et en somme c’est heureux.

Car  ce qui est merveilleux dans  Fanny et Alexandre, c’est que le théâtre,  la fiction, le jeu, et à travers le théâtre, la vie, le jeu de la vie l’emportent sur la destructivité qui mène le bal,  et  sur la danse de mort qui fait de chacun infirmes affectifs et  pitoyables marionnettes.  Cette grande fresque est une réconciliation avec cette vie dans laquelle Bergman est entré si douloureusement, une célébration de la vie, dans ses va et vient entre l’horreur et la grâce. Et c’est surtout un hymne à l’enfance, à ses joies sans mélange, ses peines muettes et son innocence traversée de violence pulsionnelle. Dans le making off de Fanny et Alexandre  (documentaire réalisé par Bergman lui-même) il est très touchant de voir  avec quel plaisir intense il dirige ses acteurs, et en particulier les enfants, et avec quel émotion il manipule le petit théâtre de marionnettes d’Alexandre de la scène d’ouverture du film: « J’en ai la chair de poule, dit Bergman.  C’est un sentiment extraordinaire de reconstituer des bribes de son enfance dans les moindres détails ,60 ans plus tard ». Toute la magie de Fanny et Alexandre est là en effet en raccourci , dans cette image du petit  garçon manipulant les figurines de son  théâtre miniature.  Entre l’enfant jouant avec des soldats de plomb et ce qu’il fait à l’âge adulte, il n’y a aucune rupture.  C’est une célébration du théâtre,  de l’enfance et de la vie , et  où cela pouvait-il mieux  se dire, et puis, grâce à vous Julie, se redire , sinon  sur une scène, avec des comédiens et des magiciens?  De cette représentation sur la scène de la Comédie française , émane en tous cas  aussi l’ impression d’une jubilation qui traverse la troupe et que le spectateur est invité à partager.

Fut-ce, cette jubilation, le dernier mot de Bergman?  On n’oserait le dire, si l’on songe à l’atroce Sarabande avec laquelle se termine son parcours. Fanny et Alexandre tenait cependant une place toute spéciale dans le coup d’oeil rétrospectif qu’il jetait lui-même sur son oeuvre, une place partagée avec La flûte enchantée. Soit les deux films où il avait pu enfin exprimer toute sa joie., disait-il.  Une joie insouciante,  venue de l’enfance , une joie trop tôt empoisonnée par le cancer de la honte et de la culpabilité, et qui fait toute la grâce de la vie quand se rallume  sa lumière, même de manière fugace et vacillante, un soir de Noël.

« Crois-tu que nous sommes au théâtre, Alexandre? », demande l’Evêque .  « Je crois que l’Evêque me hait » répond Alexandre, qui a bien compris la noirceur cruelle à l’horizon de de cette question perverse.  Hors du théâtre, hors du jeu, point de salut. C’est tout le sens de l’annonce finale: celle d’une représentation du Songe de Strindberg.  Après la pièce, une autre pièce. Dites-nous donc quel est votre songe à vous, Julie.  Sans doute avez-vous reconnu en Ingmar Bergman quelque chose qui vous est propre. Quelle suite appelle pour vous Fanny et Alexandre ? Strindberg, Molière, une comédie musicale ?

(A cette question, Julie Deliquet ne put répondre , du fait d’un malheureux problème technique intervenu en fin de rencontre. Mais j’apprends à l’instant ce qu’elle a pour projet de monter la saison prochaine au Théâtre Gerard Philippe à St Denis, dont elle a pris la direction: ce  ne sera pas une comédie musicale! Ce sera une pièce adaptée d’un autre cinéaste : Fassbinder . )

Un métier louche, malpropre et cruel: c’est ainsi que Bergman a pu qualifier la mis en scène. Ca pourrait aussi convenir pas mal au  métier de psychanalyste. Je  souhaite  à Julie de l’exercer toujours avec le même bonheur.

 

Dimanche 21 mars

 

Sur le site du Conservatoire de Paris, on peut voir en ce moment , dans une mise en scène impressionnante de Brigitte Jacques-Wajcman, The turn of the screw - Le tour d’écrou- , opéra en deux actes de Benjamin Britten, adapté de la célèbre nouvelle d’Henry James.

Quel tour de force que ce tour d’écrou. Je ne parle pas ici du texte ô combien troublant de James, mais de la musique de Britten, qui distille sur le spectateur le même envoûtement angoissant que celui qui  touche les protagonistes de l’histoire, de la mise en scène, limpide, aussi intense que dépouillée, du  décor, minimaliste et parfait à la manière d’une oeuvre de Joseph Albers,  de la lumière qui irrradie la scène de ses bleus subtils, des costumes si sobres et si justes, de la grâce des chanteurs, et du contraste permanent entre la beauté de l’ensemble de ces éléments et l’horreur de cette cérémonie de l’innocence pervertie.

Sur le site de la Comédie Française à présent, est en ligne l’adaptation théâtrale de Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman par Julie Deliquet.  Une adaptation ma foi très réussie, tout à fait  fidèle à l’esprit de Bergman, sans lui être servile. A l’invitation de L’envers de Paris, j’aurai le plaisir de dialoguer ,via zoom évidemment, avec Julie Deliquet ce dimanche 28 mars à 18h . Cf.  le lien ci-dessous.

 

Jeudi 11 mars

Pure coïncidence avec mes propos d’hier, mais j’apprends ce matin à la radio que nous sommes au jour du dizième anniversaire du tsunami qui entraîna la catastrophe de Fukushima. Selon un récent rapport d’experts commandité par l’ONU, ses conséquences en matière de santé seraient limitées, en tous cas au regard des nombreux cas de cancer observés à Tchernobyl. Les experts semblent quand même oublier facilement les 350.000 personnes déplacées du jour au lendemain et toute la détresse qu’on peut imaginer chez ceux-ci. Par exemple, celles des femmes repoussées parce que suspectées de stérilité.

Il est très troublant d’observer l’opacité qui entoure l’usage de l’énergie nucléaire, s’agissant de sa production comme de ses déchets. Cécile Massart a mille fois raisons de s’en alarmer. Ce matin, j’entendais par exemple qu’il n’existait aucun plan d’évacuation prévu des populations aux alentours de Fukishima. Mais dix ans plus tard, il n’en existe pas davantage autour d’Anvers ou de Liège, deux agglomérations proches de centrales pas toujours rassurantes en activité. Et on attend toujours la distribution préventive de pastilles d’iode (avec quelques bonbons?), promise il y a quelques années.

Restons au Japon, où commence l’ère du nucléaire de la façon que l’on sait,  avec Tsubaki, un très beau livre d’Aki Shimazaki, écrit en français car elle vit au Québec. Paru chez Actes Sud en 2005, il a été republié en 2018 dans la collection Babel. C’est l’histoire d’une jeune femme pendant la seconde guerre mondiale, vivant à Nagasaki . Quelques heures avant la destruction de sa ville, à laquelle elle a chancheusement survécu,  elle a tué son père. De longues années plus tard, dans une lettre laissée après sa mort, nous en apprenons les motifs secrets. C’est un conte cruel, digne de Kawabata. Il débute par un dialogue  stupéfiant  entre cette femme et son petit fils  peu de temps avant sa mort :

Grand-mère, pourquoi les Américains ont-ils envoyé deux bombes atomiques sur le Japon ?  -Parce qu’ils n’en avaient que deux à ce moment-là. -Vous voulez dire que s’ils en avaienteu trois, ils auraient largué la troisième sur une autre ville? -Oui, je crois que cela aurait été possible. -Mais les Américains avaient déjà détruit la plupart des villes avant de lâcher les bombes atomiques, n’est-ce pas? – Oui, pendant les mois de mars, avril, presque cent ville avaient été mises en ruine par les B-29.-Donc,  pour eux il était évident ue le Japon n’était pas en mesure de continuer le combat.(…)alors pourquoi ont-ils quand même lâché ces deux bombes, grand-mère? Les victimes étaient pour la plupart des civils innocents. (…) -C’est la guerre. On ne pense qu’à gagner. -Mais ils avaient déjà gagné la guerre ! Pourquoi les bombes atomiques étaient-elles nécessaires ? (…) -elles n’étaient pas inutiles pour eux. Il y a toujours des raisons ou des avantages à une action. -Alors dis-moi , grand-mère, quels avantages ont-ils eu en lançant ces deux bombes atomiques ?  -Menacer un plus grand ennemi. La Russie. -Menacer la Russie ? Alors pourquoi une seule bombe atomique ne suffisait-elle pas ?  -Je crois que les dirigeants américains voulaient montrer aux Russes qu’ils avaient plus d’une bombe atomique.


Implacable leçon de stratégie politico-militaire dont ceci n’est d’ailleurs encore qu’un aperçu.


 

 

 

Mercredi 10 mars

Voici quelques jours des vents venus du Sahara jusqu’en Europe du Nord déposaient sur le sol une mince pellicule de sable orangé.  Le phénomène, qu’on observe en particulier sur les pare-brises des voitures, n’est pas rare. Ce qui est moins banal est d’apprendre la composition de ce sable. On y a détecté en effet la présence de Celsium, trace des essais nucléaires français des années 60. Aucun danger, parait-il. Alors quoi ? Sans doute un salut météorologique à l’exposition Sarcophagi Radioactiv Wave de Cécile Massart, qui se tient pour l’heure à Bruxelles au Botanique . A voir absolument.

Le titre de l’exposition de Cécile fait naturellement directement songer au sarcophage recouvrant le réacteur de la centrale de Tchernobyl, dont les radiations étaient censées ne pas passer les frontières !

Les centrales nucléaires sont un peu comme les volcans . En 1815, eut lieu en Indonésie l’explosion spectaculaire du Tambora, qui rejeta dans l’atmosphère des gaz formant un véritable écran solaire sur toute la planète, et fit chuter brutalement la température en Europe du Nord pendant une année.

Plus lourdes que ces particules de Celsium venues du Sahara, les cendres retombées ces jours-ci de l’Etna en éruption n’ont cependant pas quitté la Sicile. A l’été 2019, c’est le réveil du volcan qui m’avait décidé à aller rejoindre des amis pour quelques jours à Noto, jolie ville baroque toute proche. Je n’avais guère aperçu qu’un gros nuage gris, alors qu’à présent il crache le feu avec fougue. Je suis très frustré !