Samedi 3 août

Les géniales Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon sont  heureusement rééditées en poche (éd. Libretto). Dandy anarchiste, ami de Mallarmé, de Mirbeau, d’Apollinaire, de Breton, rédacteur en chef de la mythique Revue blanche, critique d’art grand découvreur de talent, Fénéon rédigea de février à novembre 1906 pour le journal Le matin de brêves dépêches dans une langue administrative parfaitement impersonnelle, qui sont autant de perles d’humour noir.

Quelques exemples, piqués vraiment au hasard

Le canonnier Ruffet s’est enfui de la prison de Brest avec la sentinelle. Lui seul a été rattrapé.

Toujours, on empêchait Madame Couderc, de Saint ouen, de se pendre à son espagnolette. Exaspérée, elle s’enfuit à travers champ. 

Comme son train stoppait, Madame Parluccy, de Nanterre, ouvrit, se pencha; Passa un express, qui brisa la tête, et la portière.

Son képi de forestier s’étant envolé, Christian, qui dévalait en char la pente de la Vologne, sauta, et , tombant, se tua

A Verlinghem (Nord), Madame Ridez, 30 ans, a été égorgée par un voleur, cependant que son mari était à la messe.

Monsieur jules Kerzezo présidait une société de gymnastique, et pourtant, il s’est fit écraser en sautant dans un tramway, à Rueil.

L’ex-maire de Cherbourg, Gosse, était en proie à un barbier, quand il cria et mourût, sans que le rasoir y fût pour rien.

Les Blanquer suaient l’alcool. Un cabaretier osa leur refuser à boire. Ils le frappèrent d’un poignard indigné.

Lefloch, Bataille et Bernard n’avaient encore recueilli que 2kilomètres de fil téléphonique quand on les arrêta. 

Cet éventail désopilant m’a inspiré. Alors voilà, ce que j’ai cueilli dans la presse de ces derniers jours :

A Baer le Duc, la doyenne de la frontière sert la bière. Elle aimerait finir sa vie dans son café.  De préférence derrière son comptoir.

Trop de plans de sécurité; la police s’y perd. Face aux nombreux plans à l’échelle locale, nationale, européenne, la police n’en sort plus.

Des jeunes d’un mouvement de jeunesse de Zonnergem affirment u’un agriculteur leur a tiré dessus, alors qu’ils traversaient un champ de maïs. L’agriculteur était furieux et les jeunes très affectés.

« Je ne comprends pas pourquoi se donner tant de peine pour briguer la présidence , juste pour parler de ce qu’on ne peut pas faire sans vouloir se battre ». La sénatrice Elisabeth Warren a ainsi recadré le député  du Maryland, Delanney , sous un tonnerre d’applaudissements.

A Brasilia, Bolsonaro annule un rendez-vous avec Jean-Yves Le Drian pour se faire couper les cheveux. après ce rendez-vous manqué, ce dernier a « gardé le calme des vieilles troupes ».

Le père de Boris Johnson supplie l’UE de faire un geste. Europhile, Stanley Johnson juge que la position des 27 sur le Brexit précipite le Royaume-Uni  « du haut de la falaise « .

La réglementation pour les trottinettes se durcit à Paris. Pour « en finir avec l’anarchie » et calmer la grogne des Parisiens, la maire , Anne Hidalgo, a annoncé des mesures destinées à encadrer l’essor des trottinettes.

Dans les Pyrénées arriègeoises, la haine de l’ours gronde. Face à la colère des éleveurs, l’Etat a, pour la première fois, mis en place des mesures d’effarouchement de l’animal.

« Je me sens plus éleveur qu’avant la robotisation ». Benoit boivin se félicite d’avoir investi dans un robot de traite pour ses vaches.

En moins d’une heure, j’en ai relevé encore bien d’autres. Je recommande vivement cet exercice édifiant.

 

 

Mardi 23 juillet

 

Cet appel n’est pas autorisé ! : voilà le message sec que l’ai reçu en formant le numéro de téléphone de Marcel Broodthaers, que l’artiste espagnol Mario Garcia Torres, qui expose actuellement au Wiels, avait prétendûment réactivé. Illusion brought me here,  son exposition porte bien son titre. 

Le décepteur (ou le trikster) est une figure dont les anthropologues ont saisi toute l’importance dans de nombreuses cultures. Dans nos sociétés contemporaines, les artistes tiennent souvent ce rôle essentiel, malicieux et fort salubre, incarné dans les mythes ou la littérature par un animal (le renard, le coyotte, la corneille,…) ou un enfant (le lutin, le gnôme, le troll, Tyll l’espliègle, Poucet,..). Il est rusé, farceur, irrévencieux, se joue des lois, des institutions, des conventions, des idéaux et des illusions.

En dépit de son usage de la provoc, ce n’est pas la pente de Castellucci, qui avait déjà réussi la prouesse de transformer ce chef-d’oeuvre de légéreté qu’est La flûte enchantée en un cauchemar. Mozart est décidément sa victime favorite, il s’attaque à présent au Requiem, retransmis par Arte il y a quelques jours depuis Aix en Provence. Quel est le propos de Castellucci? L’extinction de tout: des espèces, des civilisations, des  langues, de l’art, des planètes, du temps, de l’espace, du vent, …C’est lourd, ennuyeux, prétentieux, et d’un goût plus que douteux. Le comble: cette scène gratuite où un jeune garçon de 7 ou 8 ans joue au football avec un crâne. Scène insupportable, inspirée d’un fait réel filmé en son temps (où ça? En Bosnie, en Afghanistan, au Rwanda, je ne sais plus au juste).

Comme c’est facile de s’emparer de la plus belle musique du monde pour nous faire avaler ses fantasmes les plus morbides sur fond de l’air décliniste du temps !  Alors un conseil en ces jours d’été: installez-vous loin de votre téléviseur sous un parasol;  choisissez un bon enregistrement du Requiem; prenez si vous voulez cependant vous instruire du devenir incertain du monde une très bonne lecture : L’événement Anthropocène de Bonneuil et Fressoz (Seuil, coll.Points); et si d’aventure de petits enfants jouent au ballon dans les parages, réjouissez-vous de ce spectacle  de lutins.

 

 

Dimanche 21 juillet

Dans Libération de ce week-end, interview de Lionel Naccache, auteur du livre Le nouvel inconscient, qu’avait  notamment commenté Eric Laurent au cours du récent congrès Pipol 9, à propos de son nouvel essai intitulé Nous sommes tous des femmes savantes. (ed.Odile Jacob).

Lionel Naccache y développe le concept de « névrsoe cognitivo-sexuelle ». De même que dans Les femmes savantes de Molière, les deux soeurs Henriette et Armande s’opposent en se réfugiant l’une dans la connaissance et l’autre dans la sexualité, un clivage est à l’oeuvre chez nos contemporains qui conduit à cloisonner la sexualité et la connaissance, alors que  que la sexualité est elle-même une modalité de la connaissance. Or, à suivre Lionel Naccache,  il  est une formule de la connaissance: XyX’ , qui décrit l’expérience de la rencontre d’un « système subjectif » (X) avec une information extérieure (Y) qui va produire une transformation plus ou moins radicale de X. Appliquons cette formule à la sexualité, et nous avons le sésame qui fait de la rencontre entre deux partenaires sexuels le lieu d’une double mutation dans l’inter-pénétration de deux intimités subjectives. Eureka !

Le mot clé dans l’affaire est celui d’inter-pénétration: elle concerne aussi bien les hommes que les femmes. Il s’agit pour l’un comme l’autre  de se laisser pénétrer par une « information » susceptible de les transformer.  Affaire de cognition , la sexualité s’épanouit dans un savoir échangé:  (XyX’) 2.  Mais voilà depuis le siècle de Molière, il y a une perte de contact entre la connaissance et la sexualité. La névrose moderne cognitivo-sexuelle tient à l’armure intérieure qui protège le X de tout risque de transformation, à un refus de cette inter-pénétration, dont la formule est pourtant simple, que diable!

Dans cette interview, se dénude ainsi avec une naïveté confondante le fantasme du savant neurocognitiviste, recouvrant ce qui fait le b.a.ba de l’expérience analytique, soit que   la sexualité fait  trou dans le réel, et qu’aucun savoir n’en donne la clé.

 

 

 

Vendredi 14 juin

Ce jeudi soir, s’ouvrait au Musée Juif de Bruxelles une exposition, la première depuis les odieux attentats d’il y a trois ans. C’eut été une double faute que de ne pas s’y rendre. En effet, outre que saluer cette réouverture s’imposait, il s’agit d’une exposition Stéphane Mandelbaum, dans la suite de celle de Beaubourg.

J’ai déjà dit il y a quelques semaines combien celle-ci m’avait touché. Dans l’exposition qui s’ouvre, on retrouve la plupart des oeuvres présentées à Paris, mais aussi bon nombre d’autres. L’ensemble est impressionnant, il nous immerge dans un Inferno où les camps de la mort  voisinent  avec  les bordels, un monde de blasphème et de perdition. Les portraits sont des ceux d’artistes qui , comme Pasolini, ont « jeté leur corps dans la lutte »: Arthur Rimbaud, Francis Bacon, Pierre Goldman, mais aussi les abjectes figures de Goebbels ou d’Ernst Röhm, ou celles de proxénètes et de prostituées. Et puis il y a les autoportraits, à commencer par ce bouleversant Stéphane suspendu au crochet de boucherie, et au sexe sanguinolant. Tout cela jeté le plus souvent sur de grandes feuilles de papier bon marché, mêlés à un fourmillement de  gribouillages, de phrases éparses en français , allemand ou yiddish, d’insultes, de citations et de collages divers.

Au centre de cette danse macabre, on perçoit un rire grinçant et une hâte fébrile. Et qui comme moi a connu ce gentil garçon à la figure d’ange, sent derrière ce théâtre de la cruauté battre un coeur pur et l’affirmation désespérée de la vie jusque dans la mort -formule de l’érotisme selon Bataille.

Vendredi 7 juin

 

C’est le grand jour à Roland-Garros:  Roger Federer, de retour sur la terre battue après trois ans d’absence, se retrouve en demie finale face à Rafael Nadal. Le match dont on rêvait depuis le début du tournoi. Le clou, le pied, le septième ciel, l’au-delà du plaisir, l’explosion sur l’échelle de Richter.   Coïncidence ? Voilà que parait aux éditions Navarin un ouvrage signé Theodor Saretsky qui nous révèle les écrits secrets de Freud sur le « sexe comme sublimation du tennis ». Où nous apprenons jusqu’où la folie tennistique peut entraîner.

Par exemple ce cas d’un jeune homme de vingt-sept ans qui souffrait d’une déperdition d’énergie libidinale ; il mettait des heures à ajuster son préservatif, si bien qu’il avait le sentiment que l’acte lui-même était une corvée imposée de l’extérieur. Une peur irraisonnée des maladies vénériennes lui gâchait le coït et l’éloignait progressivement des plaisirs sexuels. Après trois ans d’une analyse approfondie, il apparut que cet individu phobique jouait au tennis en oubliant d’enlever la housse de sa raquette. Naturellement, son jeu s’était considérablement détérioré, entraînant l’apparition de symptômes divers : apathie, dyspepsie, insomnie. L’interprétation des rejetons de son inconscient révéla que cet acte manqué, cet « oubli » significatif renvoyait à une réaction de défense intériorisée contre l’exhibitionnisme et à une névrose précoce de l’imperméable. » (p.61).

Bien, l’heure approche du choc attendu. Tous les services d’urgence sont, je l’espère, en alerte.

Jeudi 6 juin

J’avais supplié mon ami le pianiste Jean-Luc Plouvier, qui veille à mon éducation musicale, de m’obtenir une place pour Einstein on the beach hier soir au Kaaitheater. En vain. Pensez donc: pour cette unique représentation à Bruxelles, il fallait s’y prendre un an à l’avance pour s’assurer d’une réservation. De telles prévisions ne sont pas dans mes habitudes! En dernière minute, grâce à Janine Dath, j’ai par bonheur pu assister à la chose.

Créé à Avignon en 1976, l’opéra de Philippe Glass et Robert Wilson est en effet l’objet d’une reprise, épurée de toute théâtralité, par l’ensemble Ictus et le Collegium Vocal de Gand, avec la participation de Suzanne Vega.

On entre dans Einstein on the beach comme on entre dans une cérémonie, dont on redoute un peu la longueur. Philippe Glass concevait d’ailleurs très bien qu’on en sorte de temps à autre ou qu’on s’y assoupisse, ce que  favorise certes le caractère hypnotique de sa musique. Ceci m’est arrivé au cours de la première heure, jusqu’à ce que soudain – quand précisément je ne saurais le dire-, je sente le spectacle décoller, et l’apparente monotonie de cette musique répétitive nous entraîner dans une spirale fascinante, où des échos de Purcell glissaient étonnamment vers les volutes planantes de Pink Floydt à Pompéi, cependant que  de sa voix pure, à la diction parfaite, Suzanne Vega  achevait de nous envoûter.

Mais ce qui m’a le plus soufflé, c’est la formidable performance de Jean-Luc Plouvier, qui,  plus de trois heures durant, n’a quasiment jamais abandonné son clavier. Et quand il le fit, ce fût…pour mêler sa voix au choeur, lors d’un des moments les plus forts de cette soirée mémorable.

Mardi 28 mai

De Flandre ou d’Europe, les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent.
Alors, j’abandonne sur une chaise le journal du matin, histoire de déjeûner en paix.

Entre le Belang et la NVA, la répartition est parfaite. Le deuxième se légitime comme parti respectable, le premier comme parti désormais respecté du premier. Ce schéma a de l’avenir.

La fausse symétrie populisme de droite/ populisme de gauche brouille parfaitement les cartes. Au bénéfice du premier évidemment.

Le salut par l’écologie: nouvelle arche de Noé.? Hum, face au camp de concentration…

Débats, commentaires, promesses, rétropédalages, autocélébrations, naïvetés,  canailleries, prophéties,  expertises, débilités, blabla de sociomanes à tire larigot; me revient cette phrase épatante de Jean-Caude Milner (in De la syntaxe à l’interprétation, Seuil) : le caquetage incessant de ces petits cénacles me transporte, paraphrase du dit célèbre  de Pascal : le silence éternel de ces espaces infinis m’effraye.

Mort de François Weyergans. Triste.  J’ ai adoré Le Pitre, récit hilarant de son analyse avec Lacan. Rien de mieux à lire après le déjeûner (en paix).

 

 

 

Mardi 21 mai

Le jeune Ahmed, le nouveau film des frères Dardenne était programmé hier soir au Festival de Cannes, et simultanément présenté en avant-première à Bruxelles au Palace. C’est un film…radical, si j’ose dire étant donné son propos.  Portrait d’un jeune garçon qui bascule dans l’islamisme, Le jeune Ahmed traite en effet de l’engrenage de la radicalisation, qui le mène au point de commettre une tentative d’assassinat.  Cependant le véritable objet du film n’est pas cet engrenage mais sa sortie fort problématique, l’impossible déradicalisation.

Rien n’entame la détermination d’ Ahmed, et certainement pas  les tentatives rééducationnelles ou la psychologie. Au contraire! L’attirance pour une jeune fille qui l’a troublé pas davantage. Sa haine se concentre d’ailleurs  sur la personne la plus bienveillante à son égard, l’institutrice qu’il a tenté d’assassiner, projet auquel il ne renonce pas.Quelle rédemption pourrait donc bien survenir ? Question récurrente dans les films des Dardenne. Par où un retournement subjectif peut-il s’opérer chez le jeune Ahmed, par quel miracle? Quelle chute, semblable à celle de Saint Paul sur le chemin de Damas, l’arrachera donc à la capture de son esprit? Eh bien, une chute précisément. Une chute dont son corps ne sortira pas indemne.

C’est en quoi le film des frères Dardenne est radical, de nous montrer qu’il n’y a rien à espérer contre les passions mauvaises, sauf à ce que le sujet touche au prix fort combien c’est à ses dépens qu’il s’y est rué.

 

 

Jeudi 3 mai

Le rapprochement du jeu d’échecs et de l’art remonte à loin. Deux des plus anciens traités concernant ce jeu portent d’ailleurs des titres très significatifs à cet égard. Le premier, en langue espagnole datant de 1497 et oeuvre de Luis Ramirez de Lucena, s’intitulait  Repeticiones de Amores y Arte de Ajedrez.  Le second  Trattato dell’inventione et arte liberale del gioco di sciacci  d’Alessandro Salvio est publié à Naples en 1604.

La revue Ligeia publie en son dernier numéro un dossier thématique volumineux et fort bien documenté sur le thème: Jeu d’échecs et art, dans lequel est retracé l’histoire de ce noble jeu, vraisemblablement né en Inde, en ses croisements avec l’art, la littérature,le théâtre ou le cinéma. Ainsi ce dossier s’ouvre-t’il par un texte posthume d’Hubert Damisch, commenté par Claire Salles,  qui voit dans le dispositif de l’échiquier une pièce essentielle à la construction au Quatrocento de la forme tableau, sur laquelle viendra s’inscrire l’istoria chère à Alberti.

Si la Renaissance a tenu le jeu d’échecs particulièrement en honneur, il est considéré comme prestigieux  en Occident dès le XIème siècle. Il est régulièrement évoqué dans les chansons de geste ou dans le roman courtois;  métaphore de la guerre ou du tournoi amoureux, c’est selon. Il est certes un temps prohibé par Saint Louis mais  Rutebeuf, son contemporain, puis Charles d’Orléans ou  Rabelais ne manquent pas de l’évoquer.

On trouve dans ce dossier plusieurs études fouillées sur la place du jeu d’échecs dans la littérature: les troubadours, Rabelais mais aussi Middleton, Lewis Caroll, Edgar Poe, Cocteau, Nabokov, Gracq, Stefan Zweig. Et bien entendu une place particulière est faite à Marcel Duchamp, pour qui la pratique du jeu d’échecs était une passion. En collaboration avec Vitaly Halberstadt, Duchamp écrivit même un traité: L’opposition et les cases conjuguées sont réconciliées, examen sur 200 pages de deux variantes d’une même fin de partie ! Il y a quelques années, j’ai acquis chanceusement un exemplaire de ce livre, typographiquement conçu avec un grand soin par Duchamp.

Pour le numéro à venir de Ligeia, un dossier, dont je ne dévoilerai pas le titre, est en préparation sur l’art et la psychanalyse, auquel j’aurai le plaisir de contribuer. Si j’avais été amené à le faire pour ce dossier échiquéen, j’aurais évidemment repris ces propos de Lacan en son Séminaire Le désir et l’interprétation: On devrait comparer tout le déroulement d’une analyse au jeu d’échecs […] parce que, ce qu’il y a de plus beau et de plus saillant dans ce jeu, c’est que chacune des pièces est un élément signifiant. Le jeu se joue en une série de mouvements en réplique, fondés sur la nature de ces signifiants, chacun ayant son propre mouvement caractérisé par sa position comme signifiant, et ce qui se passe, c’est la progressive réduction du nombre de signifiants qui sont dans le coup. Il s’agit, comme dans une analyse, d’éliminer suffisamment de signifiants pour qu’il en reste un nombre assez petit pour qu’on sente bien où est, entre eux, à l’intérieur de la structure, la position du sujet .

Mardi 23 avril

 

Hier, je relisais de Blaise Cendrars « Les pâques à New-York », un poème qui m’accompagne depuis mon adolescence, quand  je l’écoutais merveilleusement dit par Marcel Lupovici sur un vieux vinyl tout rayé à présent, avec aussi « La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France », et « La chanson du mal aimé » d’Apollinaire.

Je connais tous les Christs qui pendent dans les musées;
Mais Vous marchez, Seigneur, ce soir à mes côtés.

Je descends à grands pas vers le bas de la ville,
Le dos voûté, le cœur ridé, l’esprit fébrile.

Votre flanc grand-ouvert est comme un grand soleil
Et vos mains tout autour palpitent d’étincelles.

Faites, Seigneur, que mes deux mains appuyées sur ma bouche
N’y lèchent pas l’écume d’un désespoir farouche.

Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,
Peut-être à cause d’un autre. Peut-être à cause de Vous. (…)

Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.

D’immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.

Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.

Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.

C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance. (…)

Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce que l’on vit derrière, personne ne l’a dit.

La rue est dans la nuit comme une déchirure,
Pleine d’or et de sang, de feu et d’épluchures.

Ceux que vous aviez chassés du temple avec votre fouet,
Flagellent les passants d’une poignée de méfaits.

L’Étoile qui disparut alors du tabernacle,
Brûle sur les murs dans la lumière crue des spectacles.

Seigneur, la Banque illuminée est comme un coffre-fort,
Où s’est coagulé le Sang de votre mort. (…)

Seigneur, l’aube a glissé froide comme un suaire
Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.

Déjà un bruit immense retentit sur la ville.
Déjà les trains bondissent, grondent et défilent.

Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.
Les ponts sont secoués par les chemins de fer.

La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,
Des sirènes à vapeur rauques comme des huées.

Une foule enfiévrée par les sueurs de l’or
Se bouscule et s’engouffre dans de longs corridors.

Trouble, dans le fouillis empanaché des toits,
Le soleil, c’est votre Face souillée par les crachats.

Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne…
Ma chambre est nue comme un tombeau…

Joan Osborne s’est-elle souvenue de ce poème quand elle composa « One of us » ?

What if God was one of us?
Just a slob like one of us
Just a stranger on the bus
Tryin’ to make his way home?