Jeudi 2 avril

Je termine avec émotion La clarinette, le dernier livre de Vassilis Alexakis, et j’espère par dessus tout qu’il ne sera pas le dernier.  Car c’est une lettre d’adieu: adieu à son ami Jean-Marc Roberts qui fut son éditeur et qui vient de s’éteindre. Mais aussi adieu à la France qu’il s’apprête à quitter pour une Grèce qui cependant le désole et, en filigrane, comme une autre  lettre d’adieu adressée au lecteur. Là est la magie de l’écriture de Vassilis Alexakis, qui fait du lecteur une sorte de confident, et dont les livres se lisent comme on reçoit des nouvelles d’un ami, au point qu’on aimerait lui répondre; à celui-ci plus que tout autre, afin que ne cesse pas cette délicieuse conversation.

La clarinette aurait pu avoir un autre titre: La minute de silence. La musique l’a emporté, et on reconnait bien là l’élégance d’Alexakis, soucieux de préserver son lecteur de sa propre mélancolie. Mais en refermant le livre, quand l’ombre de la clarinette s’étend jusqu’à recouvrir la mer Egée, je ne m’en suis pas moins senti fort désemparé. C’est que La clarinette - un mot dont le narrateur n’arrivait plus à se souvenir- ressemble étrangement à ce dessin de Saul Steinberg représentant un bonhomme armé d’une gomme qui s’applique à s’effacer lui-même. La clarinette a quelque chose de cette gomme:  si son nom a été refoulé, comme celui de Signorelli dans un exemple célèbre analysé par Freud, c’est parce qu’il est associé par divers souvenirs à l’image de la mort. Quant à la mer Egée, elle porte ce nom en mémoire du père de Thésée qui s’y est noyé par désespoir, croyant perdu le combat de son fils contre le Minotaure.

La clarinette n’a cependant rien d’un livre noir; au contraire, c’est un très bel hymne à la vie, à ses joies comme à ses peines, un hymne à l’amitié, aux amours d’un jour comme ceux de toujours, au combat contre les puissants et la banalisation des injustices, un hymne généreux qui va à rebours de l’air du temps morose et résigné. C’est aussi , comme dans les précédents livres d’Alexakis - La langue maternelle, Les mots étrangers, Le premier mot, L’enfant grec, pour n’en citer que quelques-uns- une très fine méditation sur la langue et ses enchantements à travers mille et un aller-retours entre mots français et mots grecs, tissant au gré de leur fantaisie le portrait malicieux d’un merveilleux conteur.

 

 

 

 

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