Mercredi 25 mars

 

 

Dans mon Musée imaginaire lacanien ( La Lettre Volée, 2009), j’ai dit tout le prix qu’a eu pour moi La tempesta de Giorgione, un des tableaux tenus pour les plus énigmatiques de l’histoire de l’art, source de multiples exégèses et commentaires savants. Paul Veyne, dans son bel ouvrage Mon musée imaginaire (Albin Michel, 2010),  y va à son tour d’une hypothèse dont je viens de prendre connaissance et qui m’amuse, car elle va en sens exactement inverse de la mienne.

Selon Paul Veyne, la source du tableau de Giorgione pourrait être une légende oubliée, qu’il imagine. Jupiter aurait fait un enfant à la fille du roi d’une cité – représentée dans l’arrière-plan. Apprenant la grossesse de sa fille, le roi l’en aurait bannie. Un berger, découvrant la malheureuse, lui aurait apporté sa protection et s’en  serait épris, à la satisfaction de Jupiter, ce dont fait signe la foudre qui éclate.

Cette lecture est assurément séduisante.  Même si elle ne rend pas compte de certains éléments qui demeurent  énigmatiques, et que Paul Veyne mentionne cependant, telles les deux colonnes brisées près desquelles se tient le berger, elle inscrit cette scène dans le fil limpide d’une narration dans un style familier à l’Italie de  la Renaissance.

La tempesta  m’a accompagné depuis ma prime adolescence. Ce tableau, que je ne connaissais pourtant qu’à travers des reproductions,  me fascinait J’ai évoqué  dans mon livre l’émoi  érotique où m’avait plongé un rêve qui la reconstituait. J’ai compris, plus tard, les coordonnées fantasmatiques de ce rêve. Mon intérêt pour l’oeuvre ne s’en est pas éteint. Mais il s’est déplacé. J’y ai vu  la mise en forme la plus exemplaire de l’énigme en tant qu’énigme. Le tableau ne demande pas à être interprété parce qu’il est énigmatique. Il est énigmatique parce qu’il représente l’énigme dans son caractère de pure énigme, résistante à toute entreprise herméneutique. Mais ce n’est pas dire qu’il ne comporte pas une signification profonde, l’énigme n’étant jamais que le comble du sens.

Quelle pourrait donc être cette signification sur fond d’énigme ? J’ai avancé qu’elle touchait au mystère de la paternité. Giorgione est né en effet de père inconnu. De sorte que ce berger secourable selon Paul Veyne, loin de s’apprêter à rejoindre la  femme donnant le sein à l’enfant, leur jetterait en vérité un dernier regard avant de disparaître. L’histoire reconstruite par Veyne invalide-t’elle cette analyse? Après tout ce n’est peut-être le cas qu’en apparence. Car si Giorgione a effectivement voulu représenter un récit oublié proche de celui-là, ne serait-ce pas parce que s’y retrouvent les éléments de son drame personnel en les retournant et en leur apportant une résolution providentielle?

 

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