Dimanche 1 mars

Il est des livres qu’on achèterait rien que pour leur titre. Alors, Brouillon d’un baiser - quel plus beau titre pour un livre ? C’est celui que Marie Darrieussecq a donné à la traduction qu’elle a établie de cinq textes inédits de Joyce retrouvés récemment, quatre textes ô combien précieux puisqu’ils constituent les premières ébauches connues de Finnegan’s wake, le premier pas du phénoménal work in progress joycien après Ulysses. 

Un brouillon donc. Un brouillon dont Joyce trouve l’idée en 1922 à partir de la lecture d’un numéro d’une revue littéraire (Criterion) , dans laquelle parait une critique  d’ Ulysses de la plume de Valéry Larbaud, ainsi que des extraits du Wasteland de T.S.Eliot. Mais c’est un article consacré au mythe de Tristan et Yseult qui retient surtout l’attention de Joyce, qui rédige aussitôt le premier des cinq textes traduits par Marie Darrieussecq.

Tristan et Yseult vont être accommodés à une bien curieuse sauce, dont il est fascinant de suivre la fabrication depuis cette première mouture jusqu’au cinquième texte où il n’en reste d’ailleurs pratiquement rien. Tout tourne autour du premier baiser de Tristan et Yseult, sorte de réplique anticipée de celui du Bloomsday,  le 16 juin 1902 entre Joyce et Nora. Au coeur de cette célébration, le ravalement, voire le scatologique,  sera donc au rendez-vous.

Joyce dresse d’abord le  portrait des  tourtereaux. Pour Yseult , cela donnera: Côté prudence, elle laissait toujours la clé de son armoire dans la serrure de son armoire, la plume de son encrier dans le col de son encrier, le pain sur la plaque tiède; (…) Côté instruction, en géog, elle savait que l’Italie est une botte courbée, l’Inde un jambon rose et la France un plaid en patchwork; (…) Côté charme, elle savait faire la démonstration de ses jambes aux bas couleur chair avec une jupe aussi courte que possible dans la position d’une Sainte Nitouche … Quant à Tristan: Lui le gentleman avait une tête de bicarbonate. D’abord c’était un martyr de l’indigestion, plutôt enclin aux hémorroïdes (…). D’une pâleur fièvreuse, où se lisait l’action des hautes mers sur un estomac abstinent, il contemplait les saints fantômes de ses amours estudiantines, Henriette au sommet de la botte de foin, Nenette de l’Abbaye derrière la porte de la buvette, Marie-Louise toute de plaisir et de puces, Suzanne pompette attrape-moi si tu peux, et la dernière, mais pas la moindre avec ses os pointus, la bonne du curé de la paroisse locale. 

Premier récit de la rencontre : Epouvantablement, il la passamoura de l’oeil avec une expression bordée de noir. Elle leva les yeux suprêmement satisfaits. Car désormais elle tirait plutôt plein pot de son persiflage qu’il était un esclavamour à vie (…) -Johnny qui sourit, quémanda-t’elle gynélexicalement, est-ce que tu mêmemême un titi pou ? (…) Toutefois, et avant toutes chose, avant qu’il teste son triangle afin d’éprouver si elle était ainsi que le rapportaient les journaux, une virgo intacta, il lui demanda si elle ne s’était jamais complue à la fornication clandestine avec ou sans contraceptifs. 

Description du baiser: Quand il eut clos son clabec la vive filleréunifia lacteusebouchement la sienne et la sienne et leurs lèvres désunies et le champion breton aussi vif qu’un éclair huilé poussa son émissaire d’amour d’un viril coup de langue au-delà de la double ligne d’avants et d’arrières facétés d’ivoire pleinmilleboum das le goulet de son gosier. (…) Si la vérité réelle doit être dite, elle amouravala son pulpeux propulseur et tous deux ensemble sous une météo des mieux assorties ils y allèrent d’un mélimélomélange tremblitremblant trépitressautant miammiam. Après quoi avant que les traditionnelles dix secondes fussent terminées le prévenant Tristan autorisa quelque détente à sa glorieuzissime prise d’étranglement et retira précautionneusement l’instrument de la parole rationnelle de la procathédrale de la séductivité amoureuse. 

Où l’on voit que tout corps plongé dans un bain de langage reçoit une poussée libidinale au moins égale au poids du liquide verbal déplacé. Car tout cela se complexifie progressivement. La scène est finalement observée au travers du prisme voyeuriste de  quatre vieillards lubriques, créatures bisexuées identifiés aux vagues  traditionnellement prophétiques de la mer d’Irlande. Et dans Finnegan’s wake, ces quatre personnages tiendront une place essentielle.

Comment dire / Où se mettre : ce titre-là n’est pas mal non plus. C’est celui d’un spectacle mis en scène par Léa Drouet à la Balsamine, inspiré de quelques lignes de Danièlle Collobert dans Meurtre (P.O.L., 2004). Il reste encore quelques jours pour le découvrir et il le mérite. A son issue, le spectateur a fait l’expérience percutante et topologiquement unheimlich d’être délogé de sa place en même temps que l’espace de la représentation lui-même s’est comme invaginé, curieusement retourné  de l’intérieur vers l’extérieur.  Un oxymore condense l’opération : la place est COMPLETEMENT… déserte.  

 

 

 

 

 

 

 

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