Mercredi 13 janvier

Plus d’une personne m’a demandé  pourquoi, jusqu’ici, je n’avais rien dit sur mon blog à propos de Charlie Hebdo . Jacques-Alain Miller m’a épargné cette peine par deux articles excellents sur le Le Point  en ligne: L’illusion lyrique et L’amour de la police. On les trouvera aussi  sur www.lacanquotidien.fr , auquel j’ai pour ma part adressé le billet qui suit:

Michel Houllebecq au Métropole

Tout a basculé en un jour – exactement le 30 mars 2013; je me souviens que c’était le week-end de Pâques. Je vivais à l’époque à Bruxelles et j’allais de temps en temps boire un verre au bar du Métropole. (…) Le matin du 30 mars, je passais devant par hasard et j’ai vu une affichette qui indiquait que le bar du Métropole fermerait définitivement ses portes le soir même. J’étais stupéfait; je me suis adressé aux serveurs. Ils ont confirmé; ils ne connaissaient pas les raisons exactes de la fermeture. Penser que l’on pouvait jusque là commander des sandwiches et des bières, des chocolats viennois et des gâteaux à la crème dans ce chef-d’oeuvre absolu de l’Art Nouveau, que l’on pouvait vivre sa vie quotidienne entouré par la beauté, et que tout cela allait disparaître, d’un seul coup, en plein coeur de l’Europe!… Oui, c’est à ce moment-là que j’ai compris: l’Europe avait déjà accompli son suicide. (…) J’ai donc passé cette dernière soirée au Métropole, jusqu’à sa fermeture. Je suis rentré chez moi à pied, traversant la moitié de Bruxelles, longeant le quartier des institutions européennes – cette forteresse lugubre, entouré de taudis. Le lendemain, je suis allé voir un imam à Zaventem. Et le surlendemain – le lundi de Pâques – en présence d’une dizaine de témoins, j’ai prononcé la formule rituelle de conversion à l’islam. [1]

 Comme l’a très bien dit Emmanuel Carrère dans Le Monde des livres [2] ,  ce  n’est pas de ce qui arrivera demain que nous parle Michel Houllebecq dans Soumission mais bien de ce qui se passe aujourd’hui.  Il ne prédit pas plus l’avenir que ne l’ont fait  Aldous Huxley avec Le meilleur des mondes , ou  Georges Orwell  avec 1984. Mais comme ces  deux romans,  Soumission est une fable,  qui tel un prisme grossissant, donne à voir les contradictions, les fractures, les ambiguités, les fantasmes, les peurs et les changements profonds qui sont à l’oeuvre dans nos sociétés occidentales.  Ainsi, à l’image de la France imaginée en 2022 selon Michel Houellebecq, la Belgique voit accéder au pouvoir un parti musulman, solution providentielle, mais improbable, au différent entre flamands et  francophones!

C’est qu’en 2022, Houellebecq fait se jouer le second tour de l’élection présidentiel entre la fille à Jean-Marie et le représentant d’un nouveau parti, la Fraternité musulmane, Mohamed Ben Abbes. Champion  d’un islamisme soft,  celui-ci obtient le raliement de l’UMP et du PS, l’un et l’autre  en pleine déliquescence.  Ben Abbes n’entend pas seulement réformer la France. Il a aussi de grands desseins pour l’Union Européenne, qu’il entend élargir à tout le bassin méditérannéen.

Que , dans ce contexte, la bascule qui conduit François vers l’islam se situe à Bruxelles,  capitale de l’Union – que Ben Abbes rêve d’ailleurs de délocaliser – ne tient  pas de  l’anecdote.  Elle prend même toute sa portée au vu de certains  penchants de l’Europe démocratique dont la petite amie juive de François s’est souvenue en émigrant vers Israël.  François se consolera aisément de ce départ par la grâce des trois épouses que lui autorise les nouvelles lois familiales , entrées en vigueur à la satisfaction générale.

Revenons au bar du Métropole.  Celui-ci  a fort heureusement été réouvert voici quelques mois.  C’est un lieu cossy,  particulièrement agréable pour y lire.  Dans ce décor fin de siècle conçu par Alban Chambon, on imagine sans peine le Des Esseintes d’A rebours  de J.K. Huysmans, dont la figure se superpose explicitement à celle de François, l’antihéros de Soumission.  François se convertit à l’islam à rebours de Huysmans – dont il est un spécialiste universitaire -se convertisant au catholicisme. On voit à ce jeu de miroir littéraire très médité combien le roman de Houellebecq se situe à une hauteur dont n’ont pas soupçon les critiques hâtives à la Joffrin, pour qui Houellebecq  installe Marine Le Pen,  non pas au bar du Métropole, dieu merci, mais au Café Le Flore.

 A Bruxelles, où  en 1876, il édita son premier roman Marthe,histoire d’une fille… afin d’échapper à la censure, Huysmans vint fort régulièrement.  Je ne sais s’il y fréquenta le bar du Métropole, mais il en  apprécia beaucoup les bordels en compagnie de ses amis Hannon, Rops et Lemmonier. [3]

La décadence européenne esr décidément une vieille affaire.

 



[1] Michel Houellebecq, Soumission, Paris, Flammarion , 2015, p.255-257

[2] Article d’Emmanuel Carrère  dans Le Monde des livres (5/1/2015)

[3] Cf. Christian Berg,  J.-K.Huysmans et le mysticisme des riddecks, in  J.-K.Huysmans (études réunies par Marc Streels) , Amsterdam, CRIN 42, 2003

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