Samedi 24 mai

Deux jours et une nuit est à mes yeux le plus accompli des films des frères Dardenne. Au premier abord, il reprend le problème de Rosetta: comment survivre à un licenciement brutal? comment ne pas se faire éjecter du marché du travail? comment échapper à la précarité promise? Mais Sandra n’a pas, ou n’a plus, la fougue bagarreuse décidée de Rosetta. Elle relève d’un congé de maladie pour dépression; il n’est pas sûr qu’elle ait repris le dessus, elle est toujours sous Xanax; elle n’a plus fait l’amour avec son mari depuis quatre mois; sa voix se brise.

Nous sommes un vendredi. Elle doit reprendre le boulot lundi matin. Coup de téléphone d’une collègue: elle apprend qu’elle est virée, suite à un vote organisé par le contremaître dans son atelier. Un beau coup monté avec la bénédiction des  « Ressources humaines ». Les seize collègues de Sandra sont priés de choisir: soit son retour parmi eux, soit leur  prime de productivité annuelle de 1000 euros. La saloperie pure d’un patron qui charge ses employés de ses calculs sordides . Le vote est sans pitié: quatorze voix pour la prime. Beau week-end en perspective.

Soutenue par Juliette, une des deux  collègues qui n’a pas voté sa mise à l’écart, et par son mari, elle obtient du patron que le vote, influencé par les manoeuvres d’intimidation du contremaître – si ce n’est pas elle qui prend la porte, ce sera un autre- soit recommencé le lundi matin. Elle a deux jours et une nuit pour contacter ses collègues et tenter de leur arracher un autre choix. Deux jours et une nuit pour faire l’état du monde.

Ce qui est sublime dans ce film, c’est le tissage subtil de cette situation sociale hélas  banale avec la vacillation subjective de Sandra et la radiographie de ce dont l’une et l’autre font signe: cette « politique des choses » selon l’expression de Jean-Claude Milner qui réduit les êtres parlants à des marchandises. Ce n’est pas pour rien que la voix de Sandra se brise.

Pourtant, mieux que Rosetta à cet égard, Sandra donne à  entendre quelque chose de précieux: en allant trouver un par un ses collègues de travail, elle ne sollicite aucune pitié, mais de chacun elle attend une parole. Que l’un persévère dans son choix cynique, que l’autre soit tenaillé par le remords, le suivant paralysé par la peur, est en définitive secondaire. L’inadmissible, c’est le silence de celui qui se refuse à répondre de son acte, la lâcheté de celle qui refuse de lui ouvrir la porte. De même, inadmissible sera la promesse perfide du directeur de l’entreprise: dans un « esprit d’apaisement », il offre à Sandra de reprendre, après deux mois de chômage technique, le contrat temporaire venant à échéance d’un jeune collègue. Sans doute, ironie de l’histoire,  bénéficiait-il du contrat dit Rosetta ! Le refus de Sandra sera sa véritable victoire.

Il se dégage du  jeu tout en retenue de Marion Cotillard une émotion rare. Mais il faut aussi souligner la justesse de Fabrizio Rongione, passant avec une évidence absolue de son rôle de résistant communiste sous l’Occupation allemande dans  la belle série Un village Français, à  celui du mari aimant de Sandra dans la banlieue liégeoise, où résister n’est pas davantage un vain mot.

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>