Samedi 9 novembre

Ca tourne. Le fait continue à garder pour nous toute sa valeur, si réduit qu’il soit en fin de compte, et motivé seulement de ce que la terre tourne et qu’il nous semble par là que c’est la sphère céleste qui tourne. Elle continue bel et bien à tourner, et elle a toutes sortes d’effets, par exemple que c’est par années que vous comptez votre âge. La subversion, si elle a existé quelque part, et à un certain moment, n’est pas d’avoir changé le point de virée de ce qui tourne, c’est d’avoir substitué au ça tourne un ça tombe.

Il y a belle lurette que ces mots de Lacan dans le Séminaire Encore (p.42/43) m’ont assez frappé pour que j’en fasse, non pas une boussole, ce qui reviendrait finalement à mettre le Nord au centre, mais pour que j’en fasse, comme dans l’alpinisme, lieu électif de chutes vertigineuses, une sorte de corde de rappel. Et je me rappelle toujours avec tendresse la tête effarée d’une amie , révolutionnaire patentée,  à qui j’avais lu ce passage.

Quand ça cesse de tourner rond, c’est que ça tombe. Quelque chose tombe, nous tombons. Dans quoi? Dans rien justement, rien de de connu, rien de prévu, rien d’imaginé. C’est en quoi, remarque Lacan, Kepler est autrement subversif que Copernic, qui ne fait guère plus que substituer un centre à un autre.  Kepler découvre dans le mouvement en ellipse des planètes un foyer, auquel il n’est pas de point symétrique stable. Quand ça ne tourne pas rond, quand ça tourne mal, vilain, aigre ou vinaigre, en général d’ailleurs suite à quelque chose qui vous tombe dessus, eh bien : ça tombe. D’où vient que l’angoisse ne cesse  souvent qu’en ce moment où ,enfin,  vous avez le sentiment de toucher le fond, soit un point d’appui pour rebondir.

Mon copain Gérard Wajcman- ce vieux tombeur se fait trop rare ces derniers temps- prépare une exposition sur Tout ce qui tombe. Ce qui tombe, c’est un peu de tout, et même beaucoup plus : c’est le Tout lui-même, le monde comme tout, comme Un, comme Uni-vers, le monde de l’Universel, réglé par le Signifiant Maître, ordonnateur de la musique des sphères. Dans celui-ci, si chute il y avait, c’était la sanction d’une fausse note. Le monde continuait de tourner. La chute d’Icare, peinte par Bruegel, n’émouvait pas le laboureur qui traçait son sillon dans un champ voisin. La chute des  anges rebelles confortait l’ordre des choses.

Qui doutera qu’aujourd’hui, ça ne tourne plus ainsi? Mais du même coup, ça tombe autrement aussi. Ca tourne, mais comme une vis sans fin, sans point de capiton saisissable,  de sorte que, dans le même mouvement ça tombe, et dans le vide.  Celui qu’a immortalisé, dans un arrêt sur image célèbre, le Saut dans le vide d’Yves Klein, l’Icare des temps modernes.

Gravity, que j’évoquais dans mon précédent billet, est à cet égard, plus que significatif. L’espace n’y est que la métaphore de ce monde où ça tourne en tombant, et où ça tombe en tournant. Où ça ne cesse pas de tomber, et où ne tombent  du ciel rien d’autre que des objets chus, déchets de capsules spatiales explosées, qui tournent selon des orbites folles.

C’est aussi le thème de  Heldere Hemel Ciel bleu ),  un roman de Tom Lanoye, récemment traduit en français sous le titre Tombé du ciel (éditions de la Différence), qui ferait un formidable scénario de film. Il est inspiré d’un fait authentique: la chute le 4 juillet 1989, en pleine guerre froide, d’un MiG 21 russe, sur une maison de la banlieue de Courtrai. L’avion, dont le pilote s’était éjecté au-dessus de la Pologne, avait déclenché l’alerte maximale de l’état-major de l’OTAN. Tom Lanoye nous conte la vie des habitants de cette maison, sur laquelle l’avion va absurdement s’abattre, au cours des heures qui précédent sa chute. Le rideau de fer tombé, on a oublié cette histoire. Erreur. Pas Tom Lanoye.

 

2 réflexions au sujet de « Samedi 9 novembre »

  1. Beau texte, cher Yves, et qui me parle : la chute infinie est un topos de la musique moderne.
    Tu sais par ailleurs combien je suis soucieux de ton éducation musicale, et j’aimerais te faire entendre ce chef d’oeuvre récent, « An Index of Metals » de Fausto Romitelli. Longue pièce pour chanteuse et ensemble, 50 minutes – écoute-la le quand tu auras le temps et l’humeur mélomane, l’ampli sur 11 – structurée en plusieurs épisodes, reliés par ceci que la musique semble ne jamais cesser d’y chuter.
    http://www.youtube.com/watch?v=J1I5J0Cuvfk
    (Spécialement réussi de 5:00 à 12:30, tour de force d’orchestration en chute libre.)
    C’est par ailleurs assez pop, plein de guitare électrique, l’instrument du glissando par excellence. La première mesure donne le ton : un extrait de Pink Floyd (Shine on you crazy diamond) lancé par on ne sait quel DJ, lequel freine subitement la platine après quelques secondes. Tout chute et s’arrête, et à vrai dire tout semble rater, mais le compositeur fait de tout cela une véritable symphonie électrique.
    Groeten, JL

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