Vendredi 1 novembre

Gravity mérite les éloges dont on le couvre. Mais est-ce  un film sur l’espace ? Qu’il s’y déroule n’en fait pas pour autant son objet essentiel. Il me semble qu’il s’agit aussi et peut-être d’abord d’un film sur le temps, ou plutôt sur le gel du temps.

Dans l’espace, c’est-à-dire dans le vide, règne bel et bien ce silence éternel dont s’effrayait Pascal. Rien n’y est audible: comme pour la colombe de Kant, qui s’imagine voler plus vite sans la résistance de l’air, celui-ci est indispensable au son. C’est pourquoi l’astronaute ne fait véritablement l’expérience de l’espace comme vide qu’une fois coupé de toute transmission sonore avec la terre. Certes, l’apesanteur lui permet-elle d’appréhender le vide avec son corps, mais subjectivement, il n’y atteint complétement que retranché de la parole qui le relie à l’humanité. Ce cordon coupé, il n’est plus rien d’autre qu’une espèce de  pièce détaché qui gravite, ou plutôt qui tombe, qui ne cesse pas de tomber.

Kowalski (Georges Clooney)  et Ryan (Sandra Bullock), les deux astronautes du film d’Alfonso Cuaron font cette épreuve. Encore ne la font-ils d’abord qu’à demi, parce qu’ils la font ensemble, et surtout parce que, si les liaisons avec la terre s’interrompent progressivement, ils peuvent toujours parler entre eux. C’est leur bouée commune, précaire et irremplaçable. Kowalski est plus expérimenté. Paternaliste en diable, il soutient Ryan, dont c’est le premier vol, et qui panique, suffoque, part en vrille. Lui, le sang froid, elle les vapeurs! Peu à peu elle apprivoise sa peur. Ils plaisantent. On sent venir la romance. Il l’interroge sur sa vie. Alors survient autre chose: Ryan confie avoir perdu un enfant. Un deuil impossible. Le temps s’était arrêté.  Après cet accident, tous les soirs, elle errait sans but au volant de sa voiture. Rien de très différent en somme à ce qui se passe là, dans cet espace, qui n’est que n’espace, selon l’équivoque lacanienne, n’espace mélancolique du temps et des paroles gelées, dans lequel Ryan se retrouve bientôt sans  Kowalski.

Bien sûr, l’action reprend ses droits. Miraculeusement, Ryan survivra. Elle ne voguera pas pour l’éternité dans le vide sidéral. Le spectateur, qui s’est identifié à elle, reprend pied en sa compagnie sur le plancher des vaches. Ouf! C’était une fable. Retour dans le temps et la parlotte.

 

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