Samedi 17 mars

 

Je me suis souvenu d’images d’un film d’Atom Egoyan, De beaux lendemains, qui m’avaient fort impressionné: elles montrent un accident d’autocar transportant des enfants dans le Nord canadien. Elles se mêlent à celles du drame de Sierre, qui continuent à me poursuivre.

Dans mon précédent billet, j’ai évoqué D’autres vies que la mienne, le livre d’Emmanuel Carrère. Philippe De Georges, collègue niçois que  j’apprécie beaucoup, n’est pas tendre avec le Limonov  de Carrère dans le dernier numéro de la revue de l’Ecole de la Cause Freudienne, rebaptisée La Cause du désir. La cause freudienne, c’est l’objet a lacanien, version logifiée de l’objet perdu autour duquel gravite la libido; ergo c’est la cause du désir. J’aime beaucoup le logo en forme de tampon  du nouveau titre.

Philippe De Georges donc, d’une plume alerte, descend sans pitié le livre de Carrère. Je ne suis en désaccord sur rien de ce qui soutient son propos: ne pas parier sur l’innocence des biographes qui se penchent sur les vies de Chardonne, Brasillach ou  Drieu, pas plus que sur celle de Limonov, tenir avec Canguilhem avec Cavaillès que l’action avant d’être la soeur du rêve doit être fille de la rigueur, se défier de tout relativisme historique cynique, surtout quand il échange allégremment les places de la victime et du bourreau ou celles des héros et des traîtres, bref en un mot ne jamais s’aveugler sur le fait qu’un salaud est un salaud, et entre chiens et loups savoir choisir.

Je suis d’autant plus sensible à ces remarques qu’elles m’ont retenu un certain temps avant de me décider à entreprendre cette lecture, de la même manière que je n’avais naguère ouvert Les Bienveillantes qu’avec répugnance à l’idée de passer 800 pages en compagnie d’un nazi. Limonov est pourtant un grand livre, Philippe d’ailleurs en convient. A bon droit, il le met en perspective avec Un roman russe, livre dans lequel Carrère nouait avec l’histoire tue dans la famille de son grand père collabo liquidé à la Libération avec celle de sa relation difficile à sa mère et sa fascination pour la Russie.

Je tiens pourtant qu’il y a d’avantage dans ce Limonov qu’un nouveau chapitre de cette descente dans le secret de famille et la honte qu’il a fait peser sur l’auteur. Et à cet égard il n’est pas fortuit que son écriture, qui prit 5 années à Carrère fut interrompue un an, au moment où il  lui fallait raconter les années passées par Limonov aux côtés de Karadzic et Arkan en Bosnie. C’est dans cet intervalle qu’il écrivit précisément D’autres vies que la mienne, comme pour se laver d’une souillure. La honte a fait place ici au dégoût. Et quand Carrère revient à Limonov, ce n’est plus, me semble-t-il, avec cette empathie que lui reproche Philippe De Georges, il n’est plus en rien le masque de l’auteur. Limonov n’est plus rien d’autre que le prisme grossissant au travers duquel nous pénétrons dans la Russie d’aujourd’hui, et pénétrer dans celle-ci c’est nécessairement découvrir une face sombre, inquiétante, grimaçante de notre monde à nous occidentaux, aux dirigeants aplatis devant Poutine comme nos vedettes du show biz ou nos footballeurs vendus à prix d’or à à Kadyrov en Tchétchénie.

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