Samedi 21 septembre

Projection jeudi soir, au local de l’ACF-Belgique, de Qui lira le Kaddish, le dernier film de Marian Handwerker, consacré à l’artiste allemand Gunter Demnig et à ses « pavés de mémoire ». Marian a filmé la pose de ceux-ci au seuil des maisons où on été raflés des Juifs pendant la seconde guerre mondiale pour ne plus jamais y revenir. Il a aussi filmé les réactions, souvent effarantes,  des habitants actuels de ces maisons, ignorants de ce passé, ou celle des voisins, et celles des enfants de ces morts sans sépulture.

Tout comme dans son film Auschwitz voyage d’affaires, réalisé il y a une quinzaine d’années à propos des orpailleurs qui, quarante cinq ans plus tard, fouillaient sans vergogne le camp d’Auschwitz à la recherche des dents en or qui avaient échappé aux nazis, Qui lira le Kaddish ne commémore pas la Shoah, mais pose donc la question d’Auschwitz aujourd’hui. Ce n’est pas vraiment rassurant.

Bien sûr il s’agit d’abord d’un film sur le deuil. Le deuil à tout jamais impossible de ces enfants qui ont échappé à l’extermination mais dont les parents ont disparu sans laisser une seule trace. Les pavés de Gunter Demnig disent cette douleur, ils lui donnent un lieu, le lieu précis de la disparition, de l’effacement, du trou-matisme.  Le travail du deuil, disait Lacan dans Le désir et l’interprétation, mobilise tout le symbolique autour du trou qui s’est creusé dans le réel. ( En cela il est l’inverse de la forclusion, où dans la psychose, c’est dans le réel qu’est rejeté ce qui n’a pas été admis dans le symbolique). Gunter Demnig restitue une voie aux descendants, qui ouvre enfin une possibilité à ce deuil empêché, radicalement empêché : pas de cadavre, pas de tombe, pas de mots, pas d’images, rien.

C’est que les nazis n’ont pas seulement voulu exterminer les Juifs vivants. Ils ont aussi voulu exterminer les morts, et qu’il ne reste aucune trace, ni de ceux qu’ils ont massacrés, ni de ceux déjà ensevelis dans les 2146 cimetières juifs d’Allemagne,  qui furent systématiquement rasés. Avec des pavés, un autre artiste allemand, Jochen Gerz, a  conçu à Sarrebrück une oeuvre qui fait signe de cette destruction: la Place du Monument Invisible. Sous les dalles de cette place, ont été gravés les noms de ces cimetières disparus.

                      Marian Handwerker (photo de Jean-Claude Encalado)

Le film de Marian Handwerker est aussi une pierre dans la voie vers le deuil. Mais en montrant  les réactions dérangeantes, et parfois violentes à la pose de ces pavés de mémoire, il nous fait aussi comprendre que l’horreur n’est pas seulement derrière nous.

 

Une réflexion au sujet de « Samedi 21 septembre »

  1. Merci Yves pour ce beau texte sur le film de Marian Handwerker, film que malheureusement je n’ai pas vu.
    Ces petites pierres seront au moins une trace de cette affreuse période. Pas étonnant que ces traces dérangent puisqu’elles viennent rappeler ce que presque tout le monde , essaye d’oublier.
    Et comme Yad Vashem, le mémorial de Jérusalem, l’effroi qui nous saisit lorsqu’on l’a vu montre bien, dans un complet silence, cette tentative d’effacement des noms.
    Il doit être difficile de marcher sur ces petits pavés de mémoire, ils empêchent d’oublier.
    Annie

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