Mardi 10 septembre

J’ai fait connaissance avec Jean-Philippe Toussaint  il y a une dizaine d’années à bord du Thalys. Et c’est dans le Thalys que j’ai lu ce week-end avec délectation son dernier roman: Nue, qui est en lice pour le Goncourt. On voyage beaucoup dans les livres de Jean-Philippe Toussaint, de préférence au Japon. Un wagon de chemin de fer ou  un aéroport, voilà  des endroits idéaux pour s’y plonger.

Des romans de gare donc. Les meilleurs, les plus intelligents, les plus subtils, les plus parfaits romans de gare qui soient, si vous voulez bien considérer avec Kundera – la thèse est historiquement plus sérieuse qu’il n’y parait- que le genre romanesque nait précisément avec l’essor du rail et des gares.

Nue est la quatrième pièce d’une série. La série MMMM des quatre initiales de la femme entre centre et absence (selon l’expression de Michaux) , qui est tout autant  le point d’aimantation que le point de fuite de l’histoire. Marie en effet ne cesse pas de disparaître, de s’échapper, de sortir de la scène. Qui est Marie en vérité? C’est quand le narrateur imagine le savoir qu’elle se fait le plus insaisissable. Marie se promène volontiers nue, mais la vérité nue sur Marie est semblable aux saisons de la haute couture dont les collections printemps-été se découvrent en automne-hiver, et inversement.

En prologue de Nue, Jean-Philippe Toussaint nous conte précisément un extravangant défilé de mode. Pour celui-ci, Marie a conçu une robe d’ambre et de lumière: une robe en miel. Nue et en miel, l’ultime mannequin du défilé surgit, suivie d’un essaim d’abeilles qui lui fait cortège, telle une Venus de Cranach. A travers  cette parade soigneusement orchestrée mais qui tourne mal, Jean-Philippe Toussaint nous délivre une manière d’Art Poétique. La conclusion inattendue du défilé lui fit prendre conscience que, dans cette dualité inhérente à la création -ce qu’on contrôle, ce qui échappe-, il est également possible d’agir sur ce qui échappe, et qu’il y a place, dans la création artistique, pour accueillir le hasard, l’involontaire, l’inconscient, le fatal et le fortuit.

Au départ de Nue, nous retrouvons la même conjoncture que celle de Faire l’amour, qui ouvrait le cycle: une séparation. Marie et le narrateur ne cessent pas de faire l’amour pour la dernière fois. Mais attention. Là où tant d’autres romanciers nous racontent le drame de l’amour qui se lézarde et va à sa perte, Jean-Philippe Toussaint a construit l’histoire d’un amour issu de cette lézarde même, et au ressort de laquelle il y a un empêchement répété.

La psychologie des personnages n’est jamais chez Jean-Philippe Toussaint explorée dans leurs intentions et leurs mobiles profonds. Elle n’est pourtant pas absente, mais elle se dessine au travers de touches subtiles, de détails insignifiants en apparence, voire hors sens, au détour d’un mot ou d’un geste fortuit, à la faveur d’une manifestation d’humeur qui échappe, symptôme d’un « état d’esprit » singulier. Que le narrateur, par exemple, déambulant dans Tokyo perdu dans ses pensées, croie lire le mot SORRY au lieu de SONY sur une enseigne lumineuse, et c’est une sorte d’aveu subliminal qu’il livre au lecteur de son anxiété à y retrouver Marie ( ce qui n’arrivera pas).

La profondeur chez Toussaint se reflète dans les miroitements de la surface. Elle s’insinue dans une parenthèse (chez Michel Houellebecq, c’est dans les italiques. -curieux, je me mets à faire des parenthèses , moi aussi !). Elle se drape dans l’ironie ou se travestit dans la description d’un lieu  banal  (chambre d’hôtel, bistrot, bureau de douane, peu importe) ou d’un moment indifférent d’attente, de flottement ou de vide, de ceux où l’on mesure combien les journées sont affreusement longues et la vie désespérément trop courte.

Le Goncourt: c’est tout le mal que je souhaite à Jean-Philippe.

 

 

 

 

2 réflexions au sujet de « Mardi 10 septembre »

  1. Entièrement d’accord. Je rajouterais que le ressort de son style se trouve dans un usage particulier de la description qui ne rompt pas la narration comme souvent chez Balzac, mais la nourrit. Il ne procède jamais par analogie – pas ou très peu de « comme » – ne construit pas de représentation mais parvient à faire vivre l’objet sur la page. Bref, il parvient à produire un effet de réel auquel peu de romanciers accèdent. en outre, et c’est un bonheur de plus, la description remplace la psychologie. Décrire une femme éveille plus le désir de ceux qui les aime que les arcanes psychologiques qui ne sont jamais que des clichés.

  2. Il y a ce sentiment océanique aussi, de Marie,  son goût pour la nudité. Sa facilité à faire une, nue, avec la nature, dont aurait répondu le défilé en robe de miel, révélant, pourtant, avérant, questionnant la possible face d’horreur (de la nue dans la nature). Comme s’il avait fallu, pour elle, Marie, que la haute couture repondît de la grandeur, de la beauté de ce « sentiment océanique » que le narrateur dit donc observer chez elle. Et que ce soit au départ de la faille, de la faillite, alors de cette correspondance, du recouvrement « nature/culture » pour le dire très grossièrement -peut-être on aurait pu dire aussi « femme /robe », « nue/non-nue, vêtue « ,  » une nue/une vêtue »- que quelque chose se révèle de la raison du travail de la jeune femme, et de leur couple.
    VM

Répondre à Véronique M Annuler la réponse.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>