Samedi 13 avril

Théorie du trou est un livre singulier à propos d’un film qui ne l’est pas moins.  Une sale histoire de Jean Eustache, le réalisateur de La maman et la putain, s’ouvre sur un bref dialogue entre un cinéaste (Jean Douchet) et un homme (Michael Lonsdale)  qu’il prie de reprendre un récit, dont il avait pensé tirer un scénario de film, ce à quoi il ne parvient pas. Il préfère décidément l’entendre raconter. Commence ainsi un film en 35 mm. où l’on ne verra rien d’autre que cette conversation,  à laquelle participent aussi trois femmes et un autre homme, autour du récit que recommence donc Michael Lonsdale. Mais celui-ci terminé, la même sale histoire est reprise dans la bouche de Jean-Noël Picq, ami de Jean Eustache, dans une version en 16mm. Celle-ci livre-t–elle donc le récit original, authentique, dont la première partie serait la mise en forme scénarisée? De  cette histoire impossible à montrer, que nous montre cependant cette réduplication  étrange?

L’histoire est impossible à montrer, parce que – c’est ce qui nous est subtilement indiqué dans le prologue – c’est son récit qui en donne l’essence. C’est une histoire, dont l’authenticité n’est en vérité attestée que dans le récit et par le récit, et cela au travers de l’effet qu’il produit sur les auditeurs, ceux de Lonsdale comme ceux de Jean-Noël Picq, et au-delà de ceux-ci, sur les spectateurs du film. Précisons : l’effet qu’il produit sur les auditeurs et spectateurs féminins. Une histoire que n’aime pas les femmes, disent de leur propre récit les deux narrateurs. Le montage sophistiqué du film d’Eustache, qu’analyse soigneusement Laurent de Sutter, vise ce point: la seule chose authentique, la seule certitude avérée dans cette histoire tient  là : dans l’effet de répulsion qu’elle inspire aux femmes. En cela, ce qui soutient le propos d’Eustache est en effet une théorie: une théorie rigoureuse de la perversion.

C’est quoi, cette sale histoire ?
Dans un bistrot de la Motte-Piquet, où le narrateur vient régulièrement pour téléphoner, un étrange manège a lieu: des clients vont et viennent à tour de rôle en direction des toilettes. Tout ça pour un trou, entend-t-il un garçon de café  dire moqueusement à son propos à un collègue,  alors qu’il se rend dans la cabine téléphonique, proche des W.C. Il comprend alors ce qui attire ainsi cette cohorte de ratés. Il y a dans les toilettes féminines une espèce de trou, un étrange espace creux  et biseauté au ras du sol, qui permet, à condition de se coller la joue par terre -dans la pisse, nous est-il précisé- et le cul en l’air, d’avoir une vue directe sur le sexe des femmes venues uriner. Le narrateur devient aussitôt le plus compulsif acteur de ce cérémonial, au point d’avoir le sentiment d’en devenir fou. Tout ne pouvait plus être vu que dans la perspective du trou. Le café, et au-delà de ce lieu, le monde tout entier, se révélait construit autour ce trou au bas de la porte des toilettes féminines. C’était sans issue.

Mais elle est charmante votre histoire! dit au narrateur une de ses auditrices, démentant apparemment l’idée qu’elle ne pourrait plaire aux dames. Mieux: elle inspire à l’une d’entre elles l’envie de s’exhiber. Le narrateur aussitôt s’insurge. Qu’est-ce qu’il y gagnerait alors ? Les femmes décidément ne peuvent pas comprendre. Leur consentement à l’affaire lui ôte tout intérêt. Rien de commun entre le sexe vu sans le savoir dans l’anonymat  et le sexe offert avec  une connivence domestique, proposé sans  la peine, l’humiliation, le travail requis dans l’expérience du café. Et à ce moment, le narrateur lâche le morceau: il y a plus fort que ce plaisir de voir. Et de citer Sade, pour qui le principal organe de la jouissance, c’est l’ouïe. C’est l’ouïe des femmes que le narrateur veut atteindre par cette histoire qui les angoisse, et dont elles ne veulent pas, dont il jouit qu’elles ne veulent pas.

L’angoisse, seul affect qui ne trompe pas selon Jacques Lacan, telle est la visée aveugle du pervers, et tout spécialement du sujet masochiste. Une sale histoire en fait l’impeccable démonstration. S’il était impossible  de faire un film à partir de ce récit, c’est que son récit était au cinéma ce que cette histoire se veut par rapport au voyeurisme commun: non pas une vue sur le sexe féminin, mais une vue dans et même par celui-ci. Jean Eustache, plus mélancolique que pervers semble-t-il, ne s’en est pas remis. C’était sans issue.

 

Une réflexion au sujet de « Samedi 13 avril »

  1. C’est qui « Lesfemmes » ? C’est qui celle-là ? Je la connais ?
    Trêve de plaisanterie, votre article est passionnant comme toujours.
    C’est vieux tout ça, je crois que j’avais aimé le film, pas pour l’histoire, mais pour le film, l’idée, l’onsdale. Sans comprendre grand chose au plaisir masculin, sans doute. Sans comprendre grand chose. Sans comprendre. Sans.
    Bien à vous

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