Mardi 18 décembre

Les textes de deux cours inédits de Michel Foucault viennent d’être publiés: d’une part  Du gouvernement des vivants, cours au Collège de France 1979-1980 établi par Michel Senellart  dans l’édition Ehess-Gallimard-Seuil; d’autre part  Mal faire, dire vrai (Fonction de l’aveu en justice), cours donné l’année suivante par Foucault à l’invitation de la Faculté de Criminologie de l’Université de Louvain, publié aux Presses Universitaires de Louvain, et établi selon les mêmes principes  par mon amie Fabienne Brion, professeur à l’UCL et Bernard E.Harcourt son collègue de l’Université de Chicago. Dans les deux cas, un admirable travail de bénédictin.

On se réjouira d’autant plus de cette parution simultanée que ces deux cours viennent en quelque sorte combler au moins provisoirement un manque, je veux parler du deuxième tome de l’Histoire de la sexualité, intitulé Les aveux de la chair. C’est bien en effet du christianisme primitif, thème annoncé de ce volume non publié, qu’il est fort largement question dans ces deux cours.

Ampleur de l’érudition, finesse d’analyse, limpidité de la langue,  profondeur des perspectives ouvertes, de tout cela on ne sait ce qu’il faut louer davantage. Mais le plus captivant,  c’est l’aperçu lumineux  que, dans le fil de ses propos, Michel Foucault donne véritablement  de l’ensemble de son oeuvre.

La question de la vérité, voilà en un mot le point de gravitation. Si on appelle philosophie critique une philosophie qui part non de l’étonnement qu’il y ait de l’être, mais de la surprise qu’il y ait de la vérité, on peut voir qu’il y a deux sortes de philosophie critique. Il y a d’une part celle qui se demande à quelles conditions il peut y avoir des énoncés vrais – conditions formelles ou conditions transcendantales. Et il y a d’autre part celle qui s’interroge sur les formes de véridiction, sur les différentes formes du dire vrai. Dans le cas d’une philosophie qui s’interroge sur la véridiction, le problème n’est pas de savoir à quelles conditions un énoncé sera vrai, mais quels sont les différents jeux de vrai et de faux qui sont instaurés et sous quelles formes. Dans le cas d’une philosophie critique des véridictions, le problème n’est pas de savoir comment un sujet en général peut connaître un objet en général. Le problème est de savoir comment les sujets sont effectivement liés dans et par les formes de véridiction où ils s’engagent. ( Mal faire, dire vrai, p.9).

C’est dans ce cadre général que se situe, poursuit Foucault, ce que j’ai essayé de faire dans différents domaines. Je n’ai pas essayé de savoir si le discours des psychiâtres était vrai, ni celui des médecins, bien que ce problème soit tout à fait légitime; je n’ai pas essayé de déterminer à quelle idéologie obéissait le discours des criminologues – bien que ce soit également un problème intéressant. Le problème que j’ai voulu poser était différent: c’était de m’interroger sur les raisons et les formes de l’entreprise de dire vrai à propos de chose comme la folie, la maladie ou le crime. Cette sorte d’ethnologie du dire vrai, centrée à partir de ces deux cours sur l’examen des pratiques de l’aveu, de l’obligation de dire vrai à propos de soi-même, occupera Foucault jusqu’à son dernier cours en 1983-1984 Le Courage de la vérité.

La naissance de la psychanalyse s’inscrit-elle dans cette histoire de la discipline de l’aveu, telle qu’elle s’institue entre le deuxième et le troisième siècle de l’ère chrétienne avec Tertullien ? Interrogé à ce propos, Foucault répond: Ils (les psychanalystes) rejettent cette idée, c’est un fait. Pourquoi? Vous savez, c’est assez important dans l’histoire d’une discipline ou d’un savoir ou d’une pratique d’accepter son histoire, aussi humiliante qu’elle soit. J’ai en tous cas pu remarquer que les psychiatres n’aiment pas du tout qu’on essaye de repenser l’histoire de leurs propres connaissances à travers une pratique asilaire. Je remarque, en revanche, qu’Einstein a pu dire que la causalité physique s’enracinait dans la démonologie sans que cela ne blesse les physiciens. (…) Quand les psychanalystes se seront calmés à propos des histoires de leur pratique, j’aurai beaucoup plus confiance en la vérité de ce qu’ils disent. ( Mal faire, dire vrai, p.261). Voilà qui est envoyé.

Personnellement il ne me choque pas du tout que  soit posée la question du « régime de vérité » sur fond duquel la psychanalyse a pu émerger et sa pratique s’instituer. Cette question vaut bien celle, rebattue, de ses conditions épistémiques et historiques. N’est-ce pas une évidence qu’il y a une fonction de l’aveu en psychanalyse? Qui, en ayant fait l’expérience, le contesterait? En quoi l’aveu en psychanalyse  se distingue de l’aveu dans la confession et la direction de conscience, en quoi il se sépare de l’aveu dans les pratiques judiciaires ou psychiatriques, en quoi ce que Lacan formalise comme le discours analytique pourrait opérer une subversion du régime de vérité dont relèvent ces pratiques de l’aveu, voilà autant de questions essentielles, à partir desquelles c’est la distinction entre la psychanalyse vraie et la fausse qui est aussi en cause.

 

 

 

 

 

Une réflexion au sujet de « Mardi 18 décembre »

  1. Je ne sais pas si c’est dans le sujet, mais le « dire vrai », me fait penser à la « malédiction », un aspect du film d’Ang Lee, « le secret de Brokeback mountain ». Au début du film on voit que le père d’Ennis (un des deux protagonistes), homophobe comme il se doit dans les années 50/60 dans l’ouest américain, emmène ses 2 garçons, lorsqu’ils ont une dizaine d’années, voir le cadavre de deux hommes qui ont été massacrés pour leur homosexualité, pour les marquer, pour que jamais ça n’arrive à ses fils. Le film montrera que cet acte violent sensé protéger ses fils, produira en fait exactement l’inverse chez Ennis, c’est-à-dire la répétition du destin malheureux et tragique de ces hommes. Il y a chez le père ce jour-là, à son insu, comme une sorte de « dire vrai » prophétique du destin de son fils. Ennis, contrairement à Jack (l’autre protagoniste), est dans ce film toujours accablé, détruit par sa passion, il semble ne pas pouvoir échapper à cette « malédiction » du père, et il est bouleversant.

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