Samedi 10 novembre

Ah ! mes amis. Quel jour de fête / Je vais marcher sous vos drapeaux / L’amour qui m’a tourné la tête / Désormais me rendra héros / (…) Pour mon âme quel destin ! J’ai sa flamme ! / Et j’ai sa main. Jour prospère ! Me voici / Militaire et mari !

Juan Diego Florez a fait un triomphe à Covent Garden dans cet air célèbre de La fille du régiment de Donizetti, repris ces jours-ci à l’Opéra-Bastille. Il sera retransmis ce dimanche 11 novembre à 20h sur Musique 3 , et à cette occasion Camille De Rijck m’a convié à bavarder pendant l’entracte en compagnie de Carmela Giusto et Jean-Luc Plouvier.

Le premier acte de cet opéra comique se termine sur l’air martial et enflammé du caporal amoureux ! Militaire et mari, à suivre Freud dans la Psychopathologie de la vie quotidienne, c’est presqu’un pléonasme, puisqu’il y assimile le mariage à une sorte de service militaire!  Le public de l’opéra applaudit-il à cette comparaison saumâtre? Peut-être, mais ce qui le ravit par-dessus tout tient à la performance vocale du ténor qui en l’espace des cinq minutes de ce morceau, pousse pas moins de neuf contre-ut !C’est ce qui avait retenu l’attention de Camille Derijcke et l’avait conduit à nous réunir. Quelle jouissance, tant pour le chanteur que pour son public, est-elle là à l’oeuvre?

Donner de la voix est assurément une jouissance, et pas seulement dans le chant. Les armées, précisément, frisonnent à quoi,  sinon à la jouissance du commandement, et partant, de l’obéissance. La voix, c’est la racine pulsionnelle du Surmoi, cette instance obscène et féroce, comme disait Lacan. Peut-être la fonction  du chant tient-elle fondamentalement dans l’apprivoisemment de cette instance mortifère, dont Homère ne donne pourtant pas pour rien un paradigme avec le chant des Sirènes. Le chant d’Orphée émouvant les puissances infernales en est l’image inversée. Enchantement contre enchantement. L’opéra naît , rappelons-le, avec l’ Orfeo de Monteverdi.

L’opéra est à bien des égards la mise en forme artistique  la plus accomplie de ce que Lacan a nommé la pulsion invocante. Aux côtés de l’ objet oral, anal et scopique, Lacan a en effet situé la voix comme une des versions de l’objet perdu freudien, celui autour duquel tourne le désir et s’organise la jouissance de l’être parlant.  La voix est cause du désir de se faire entendre -peut-être l’aspiration la plus vive chez l’être humain- , et le miracle du chant, pour l’auditeur autant, sinon plus, que  pour le chanteur, est d’y donner vie. Cecilia Bartoli n’a pas pour rien tenté récemment de ressuciter la voix perdue du castrat qui fût  longtemps le fétiche, le symbôle même de l’opéra.

Si la virtuosité de Cécilia Bartoli m’émeut, je confesse qu’il n’en va de même avec les neuf contre-ut de La fille du régiment. Le priapisme vocal du soldat, telle une performance à homologuer au guiness Book des records,  m’apparait même comme le déni passablement niais de ce qui vibre si intensément dans Purcell ou dans Mozart, quand  la voix est amenée au bord de la brisure, qu’elle se tend et ploie tout à la fois, et fait résonner en nous une jouissance aussi céleste qu’éphémère.

 

 

2 réflexions au sujet de « Samedi 10 novembre »

  1. Ta remarque sur la voix comme objet perdu, je l’illustrerai par la question du ‘Bel Canto’ , que j’avais étudiée pour l’émission. (L’intérêt de la radio, c’est que pour bavarder en trois phrases, on est est toujours bien obligé d’étudier quelque chose). La Fille du Régiment, 1840, vocalises et contre-ut en force, voix énormes et legato impeccable : c’est en tout cela que l’on croit reconnaître le grand art romantique du ‘Bel Canto’ . Or, il n’en est rien. Pour le connaisseur, “bel canto romantique” est même un oxymore, un monstre esthétique. L’art du chant fleuri, du “trapèze vocal” (c’est le titre d’un manuel à l’usage des chanteurs) et de l’ornement sublime, entrelacé à la plus grande versatilité de phrasé – souple, malléable, épousant les nuances de chaque syllabe – est intrinsèquement baroque. Les maîtres du jeu en sont les castrats. Son régime est celui de l’ambiguïté sexuelle, et sa qualité est l’agilité plutôt que la vaillance. Le chanteur belcantiste n’est ni militaire, ni mari, et ne craint pas de féminiser sa voix : car c’est dans l’aigu que se déploie toute jouissance. C’est chez Haendel et Alessandro Scarlatti qu’on peut écouter le le plus pur, explicité par tout un merveilleux lexique italien qui circule alors dans toute l’Europe : “sprezzatura”, nonchalance, légères déviations rythmiques; “canto di sbalzo”, sauts de registre acrobatiques, passages de bas en haut sans ciller (Haendel) …

    Folie de l’aigu, donc. Marin Mersenne, philosophe, mathématicien et acousticien du XVIIe : “Nous expérimentons que les dessus de concerts, tant aux voix qu’aux instruments, réveillent bien davantage l’attention et sont beaucoup plus agréables, comme s’approchant de plus près du ciel et de la Vie, que les basses : or nous prenons plus de plaisir à nous approcher de ce qui est plus parfait et plus rempli de vie. Les voix basses sont semblables aux ténèbres qui ne sont recherchées que par les hiboux et les lutins. (… ) Donc les musiciens doivent faire plus état des sons aigus puisque leur art consiste dans le bruit et à rompre le silence, dont ils tirent les sons, comme Dieu l’être du Néant”.
    
(Théologie et considérations sur la volupté, d’un seul souffle : pas de doute, nous sommes bien en terre baroque).

    Oui mais voilà : personne, alors, n’utilise l’expression “bel canto”. C’est au XIXe que l’expression se propage, pour désigner un “art des anciens” dont on pressent la chute. L’apparition du mot correspond au déclin de la chose. Rossini l’emploie, qui déplorait la disparition de l’art des castrats. Rossini est le dernier belcantiste, à cheval sur deux époques. Et voilà que le ténor parisien Gilbert Duprez, dans l’air d’Arnold du Guillaume Tell de Rossini, stupéfie son auditoire en prenant son contre-ut “di petto” – dans la poitrine, c‘est-à-dire en force dans le registre mâle, et sans passer en voix de tête. C’est le même contre-ut que celui de la Fille du Régiment, si l’on veut, le contre-ut militaire et mari. Rossini, qui se sent lié à un temps ancien, parle au sujet de Duprez du “cri d’un chapon qu’on égorge”. Stendhal s’en mêle et popularise l’expression “bel canto”, sur le même mode mélancolique. La musique de Donizetti, selon Stendhal, est “un pamphlet satirique contre la bonne musique”.

    Cinquante ans après Mersenne, on peut lire ceci sous la plume du musicographe Jean Laurent Lecerf de la Vieville : “Il est naturel et vraisemblable que tous les hommes aient la voix mâle.”
    
L’histoire est pliée, tout un rapport à la jouissance vocale se clôture. 
(C’est le musicologue liégeois Bernard Schreuder qui met en rapport ces deux citations : http://popups.ulg.ac.be/SLM/docannexe.php?id=800)

    L’opéra était né sur une affaire d’objet perdu : celui de la “lyrique grecque” dont avait fait l’éloge le Florentin Vincenzo Galilei (le père de Galilée) en 1581. L’art musical nouveau, anti-polyphoniste, devait restaurer dans sa pureté l’alliance originelle de la voix et de l’affect : «Les Anciens faisaient vibrer les passions les plus vives par le seul effet d’une voix soutenue par la lyre”, écrivait Galilei. L’histoire de l’opéra démarrait là.
    Et voilà qu’après la Révolution française, la bourgeoisie européenne développait un nouveau type de spectacles qui accompagnerait son triomphe – l’opéra romantique – en l’originant pourtant dans le même constat endeuillé : le beau chant est perdu.

    Amicalement
    JL

  2. Merci Jean-Luc Plouvier. (Réponse à la réponse).

    On pourrait passer du beau grand chant perdu au pauvre petit chat perdu.
    Le chanteur qui miaule mollement perd-il son charme? Addio Duo des Chats.
    Plus de prince charmant dans cette caste qui n’est plus. Le chat miaule qu’il soit castré ou pas. Entendons-nous la différence? Danielle B. me posait la question récemment de savoir si la voix ne muait que chez l’homme. Sais pas. Le chat remue la queue, dodeline de la tête et reste muet sur la question. La voici posée.
    Je ne suis pas fan du régiment, Donna Zetti. Inutile de créer comme un échalas.

    Ah oui… Jean-Luc, Haendel. Justement nous écoutions-regardions Giulio Cesare enregistré en 2005 à Copenhague, en dvd, dernièrement. Andreas Scholl en Jules César, ça ne colle pas vraiment. Mais quand Christopher Robson en Tolemeo chante sous la douche sur scène, Yves, je rigole en me souvenant de To Rome with Love de Woody Allen, qui a eu sept ans de réflexion pour chanter sans la pluie et trouver un appui. Addio Roma.

    Vite : un peu de Cage ou de Rameau.

    amitiés,
    AgZ S/Z

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