Mardi 20 septembre

 

Je me suis un peu forcé ce week-end à écrire quelques mots à propos de Jean-Luc Godard, dont la disparition m’a plus qu’affligé. En vérité, elle m’avait coupé le sifflet. Alors ce que j’en ai bafouillé ici, autant dire rien.

Je ne sais pas ce que Godard aurait bien pensé des hommages divers qui se sont multipliés depuis son suicide assisté. Le suicide assisté, tel que la loi suisse l’entend, n’est pas une euthanasie. En présence d’un médecin qui l’assiste, soit, le sujet pose lui-même l’acte qui met fin à sa vie. Godard, qui naguère fit au moins deux ou trois tentatives, n’a donc laissé à personne d’autre le soin d’en décider.

Je ne vais pas disserter sur cet acte, ce serait indécent. Mais je réécoute inlassablement depuis mardi dernier les innombrables interviews laissées par Godard. La tonalité des dernières est évidemment très émouvante. Dans celle du 3 novembre 21 avec Mediapart, toute entière sous le signe du malentendu, il dit des choses très profondes. « Les gens confondent langage et langue, y compris la science »; « le langage nous a coupé de toute relation aux autres espèces »; « je m’aperçois que je ne regarde pas, on parle de ce qu’on voit, je regarde dans une langue »; « le coupable, c’est l’Alphabet. Les 26 lettres de l’alphabet sont devenues des chiffres ». Il conclut cet entretien en évoquant cinq phrases qu’il se répète  volontiers de mémoire  avant de s’endormir. L’une est d’Elias Canetti: « Nous ne sommes jamais assez tristes pour que le monde soit meilleur ». L’autre de Raymond Queneau: « Tous les gens pensent que 2 et 2 font 4, mais ils oublient la vitesse du vent ».

Dans une conversation avec Serge Daney, datant de l’époque où il travaillait à ses « Histoire(s) du cinéma », il fait sien ce dit de Francis Ponge, selon qui la tâche du créateur est de prendre le monde en réparation. Ce n’était pas pour Godard qu’une formule. Dans les années militantes du groupe Dziga Vertov, il se rend au Mozambique, pays nouvellement indépendant et meurtri par la guerre, pour apporter son concours à la création d’une télévision. Une télévision pensée autrement. Ce sera un échec, mais peu importe. Mon ami Joao de Azevedo, qui vivait alors au Mozambique et y a croisé Godard, m’a témoigné de l’humilité avec laquelle il avait entrepris ce projet.

Il eut pu, comme Rimbaud en Abyssinie, disparaître à ce moment-là. Ceci me vient, à me souvenir de ce que dit un jour la merveilleuse Macha Méril, la Charlotte d’Une femme mariée: Godard a la fulgurance de Rimbaud.  Dieu merci, il revint au cinéma pour ne plus cesser de le réinventer.

 

 

 

 

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