Samedi 3 septembre

 

Je découvre, et c’est une joyeuse surprise, un petit livre épatant: Constance Chlore avec Paul Nougé,  Il faut penser à travers tout (A petits pas autour de Paul Nougé et par fragments), publié dans la collection Bookleg ( éd.Maelstrom).

Joyeuse surprise pour deux raisons: D’abord, parce que Constance (c’est son nom d’autrice) est une amie délicieuse dont je n’ai plus eu de nouvelles depuis bien longtemps, de sorte que ces petits pas me parviennent à la manière d’une carte postale charmante et  inattendue. Ensuite, parce que j’aime beaucoup Paul Nougé, un grand poète encore trop méconnu, dont l’oeuvre ne doit d’ailleurs d’avoir été sauvée d’un oubli complet  que grâce à son ami Marcel Marien, qui veilla à sa publication quand l’espoir de Nougé était juste de « devenir un jour une épave anonyme ».

Constance met donc ses pas dans ceux de Nougé. En un poème-documentaire fort bien ficelé, elle nous introduit à l’expérience continue qui se déroule dans ce laboratoire langagier, où Nougé, qui était chimiste, fabrique ses précipités poétiques.

Il y a quelques années, dans un séminaire intitulé « Poétique lacanienne », j’avais évoqué Paul Nougé, et particulièrement  épinglé ses « équations poétiques », dont voici un exemple:

chat                seins         cils             sort            sol
____       =       ____      =    ____    =      ____  =     ______
chapeau        ceinture      silence       sorcière     soleil

Ce qui nous donne :

Du chat au chapeau
Des seins à la ceinture
Du sort à la sorcière
Comme du sol au soleil
La distance n’est pas grande

Le chat est au chapeau
Les seins à la ceinture
Les cils au silence
 Le sort à la sorcière
Ce que le sol est au soleil
Toutes choses  d’ailleurs à leur place

Une ceinture de seins
Un chapeau de soleil
Un silence de cils
Le chat sorcière touche le sol
Le sort en est jeté

La sorcière a dénoué sa ceinture
Un chapeau de cils la protège
Pendant que le soleil lui chatouille la pointe des seins
Et que le sort sur le sol roule son ombre de chat

Un chat entre les seins
Le sort entre les cils
Sur le chapeau ou ceinture…
Silence de sorcière au soleil

Les seins sont à la ceinture
Non comme au chat le chapeau
Mais comme les cils au silence
Non comme au sol le soleil
Mais comme le sort à la sorcière

(in Les dents blanches, recueil de 1929 repris dans : L’expérience continue, Cistre/L’âge d’homme,  1981 p. 187)

Il s’agit, écrit Nougé lui-même, « d’établir des systèmes d’équations de plus en plus complexes par le choix et le rapport des éléments, et ensuite résoudre ce système en poèmes. Dans l’expérience ci-dessus relaté, les rapports premiers sont des rapports matériels (rapports sonores) utilisés et modifiés par la suite selon le sens ou l’effet des mots engagés ».  Nougé rejoint là le linguiste Roman Jakobson qui définissait la fonction poétique comme la projection de l’axe de la sélection sur l’axe de la combinaison. Métonymiquement , par la pure assonance, chat appelle chapeau, seins appelle ceinture, sort appelle sorcière, etc. Sur l’axe de la combinaison (l’axe syntagmatique) s’inscrit donc une suite métonymique, d’où surgit l’étincelle poétique.

Je me souviens d’une belle soirée , au cours de laquelle Constance m’avait fait découvrir un disque de Jeanne Moreau chantant des poèmes de Norge. Avec Nougé, elle reste en excellente compagnie.

 

Une réflexion au sujet de « Samedi 3 septembre »

  1. Bonjour Monsieur Depelsenaire,

    oui, des doutes, continuez?, FB?, à quoi bon?, comme disait Bernd Lohaus, Cheise! puis il ajoutait directement « Ja! ». Donc: continuez votre blog, Ja! Une constellation de Nougé à Broodthaers, de Norge à Moreau, de Lacan à Freud, de Markowicz à Rushdie. Amicalement. M.A.

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