Vendredi 7 septembre

J'ai passé l'été avec Robert Musil. 

Selon Henry Miller, il y a trois catégories de livres qu'on ne lit pas: ceux qu'on a l'intention de lire un jour mais qu'on ne lira sans doute jamais, ceux qu'on devrait, estime-t-on, avoir lus, et dont on lira éventuellement quelques-uns un jour, et ceux dont on a entendu parler mais qu'on est à peu près certain de ne jamais lire parce que rien ne pourra jamais abattre le mur de préjugés dressé autour d'eux. Certains livres appartiennent à mes yeux à une quatrième catégorie plus mystérieuse: ce sont ceux avec lesquels on a en quelque sorte rendez-vous, depuis longtemps parfois, et dont on réserve le plaisir de la découverte comme on couve  un grand vin  qu'on craint d'ouvrir trop vite.  L'homme sans qualités était de ceux-là. 

C'est une bien  trop grande chose que pour en rendre compte en quelques lignes. Mais L'homme sans qualités m'accompagnera désormais de ses lumières prodigieuses sur notre temps. 

Dans un récent numéro du Monde, j'ai épinglé les lignes suivantes: Nous n'avons pas encore des services de ressources humaines au sens scientifique. C'est ce à quoi nous essayons de remédier maintenant en mettant en place un système d'évaluation des gens. On peut embaucher quelqu'un de bien à un moment, mais après, il dévie. En l'absence de ressources humaines, on ne peut pas savoir qu'il va échouer. Il faut en faire l'expérience pour pouvoir le remplacer, c'est cela le problème. La vérité, c'est qu'en l'absence de service de ressources humaines scientifiques, tout ce qu'on peut faire, c'est changer les gens de place pour trouver le poste qui leur convient. De qui sont ces nobles propos ? Du dirigeant d'une grande administration ? du patron de d'une usine automobile?  Du chef de cabinet d'un responsable politique ? D'Angela Merkel? Hollande? Barroso ?   Vous n'y êtes pas. Il s'agit de l'analyse de la situation présente…en Syrie par Bachar Al Assad !

N'en concluez pas que ce type est complètement déconnecté des réalités, ou carrément fou. Car ce qui se dénude dans ces paroles aussi lénifiantes que cyniques, c'est la violence féroce  à l'oeuvre dans l'idéologie de l'évaluation, et dans une version contemporaine de L'homme sans qualités, Robert Musil en aurait fait ses délices. 

C'était ce mercredi soir l'(in)finissage de Cent ans après J.C,  l'exposition d'Alain geronneZ. C'était aussi la date précise de l'anniversaire de la naissance de John Cage, et l'occasion d'entendre Jean-Luc Plouvier jouer de sublimes morceaux de Cage, Satie et Felman. Mais le grand moment de la soirée, ce furent les 4' 33" de silence interprétées par Jean-Luc sur la chaussée de Waterloo, parfaite confirmation de la thèse de Geronnez, qui voit en Cage l'inventeur  le plus génial de la performance.

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>