Lundi 6 juin

 

Dans la suite de ce qu’il avait présenté voici quelques mois au Jardin d’hiver, Jean-Marie Molle présente à la galerie Arcane (336, rue Vanderkindere ) une nouvelle exposition pas moins convaincante.

Par quelle voie, lui ai-je demandé,  en est-il venu à ce qu’il peint aujourd’hui, de façon obsessive ?  D’où vient-elle, cette silhouette, dont on ne sait si elle avance, si elle recule ou s’immobilise et dont la présence se fait d’autant plus forte qu’elle s’enfonce dans l’obscurité? Sa réponse n’a pas levé le mystère. Mais la peinture a-t-elle jamais d’autre voie que le mystère lui-même?

Depuis très longtemps, Jean-Marie tente de s’extraire de la figuration. Du moins de la figuration expressionniste de ses débuts. A travers des chemins divers, cet effort fut celui de nombreux peintres. Car on a bien tort de lire l’histoire de la peinture moderne selon l’opposition frontale entre figuration et abstraction. Certains – les cubistes,  les surréalistes, Paul Klee, Matisse, Picasso, Fautrier, Richter n’ont pas franchi le pas de l’abstraction mais n’en sont pas moins aux prises avec cette nécessité. Et parmi les peintres résolument abstraits, il suffira d’évoquer les noms de Pollock, de Twombly ou de Joan Mitchell pour rendre sensible que ce n’est en rien là peinture désincarnée.

S’arracher à la figuration chez Jean-Marie, cela signifie d’abord rejeter le visage, la capture du visage,  rejeter tout ce qui permettrait l’identification d’un sujet. Pour le dire d’un néologisme lacanien, c’est de l’effaçon du sujet qu’il s’agit.

Cependant, un souvenir d’enfance n’est pas étranger, me confie-t-il, à cette série entreprise longtemps après son décès: l’image de son père  apparu à la tombée du jour au pied de son lit, un cadeau enveloppé dans son manteau. Un père devenu pour lui plus proche au fil des années qui ont suivi sa disparition. Pas de hasard à ce qu’une amie, qu’un deuil récent et cruel avait frappé, se soit trouvé bouleversée par le tracé d’ombre de cette silhouette.

Pas identifiable, mais pas du tout anonyme, ce sujet effacé mais ô combien réel, revient de tableau en tableau, toujours plus noyé dans l’opacité d’un fond qui semble déborder le cadre du tableau lui-même, et où le regard du spectateur se trouve lui-même engouffré, empâté. Avec pour  effet troublant que le tableau prend forme d’un miroir de l’effaçon qui est la sienne.

Forcément, s’en déduira que nous voici aussi devant de singuliers autoportraits, comme autant de figures silencieuses de la dépossession de soi, de son dépouillement, de sa dérision.

 

Christian Dotremont est lui, un « peintre de l’écriture » selon l’intitulé bien choisi de la rétrospective qui se tient en ce moment aux Musées des Beaux-Arts. L’invention de ses « logogrammes » est intimement liées à une manière de révélation, survenue en 1956 , année de sa découverte de la Laponie. La Laponie est pour Dotremont comme une immense page blanche; il y trace des logoneiges ou des logoglaces.  C’est le lieu par excellence où ses logogrammes peuvent se déployer en toute liberté, dans un espace-temps qui n’a pour mesure que le geste de leur  tracé, avec l’exquise légèreté d’un reflet sur la neige.
Par bien des aspects, il rejoint Henri Michaux, à ceci près que ses logogrammes ne s’émancipent jamais des mots :
J’écris donc je crée le texte et les formes.(…) Ma liberté poétique et ma liberté graphique dépendent l’une de l’autre, je ne deviens pas tout-à-fait un dessinateur, un dessinateur abstrait: les logogrammes sont fait de mots, d’où leur nom(…) Plusieurs de mes logogrammes me semblent refléter quelque peu figurativement le paysage lapon (…) Mais je ne le fais pas exprès, justement, je ne copie ni texte ni abstraction ni paysage, je suis encore moins paysagiste que dessinateur.
Il m’arrive donc d’avoir le sentiment, quand je trace un logogramme, d’être un Lapon en traîneau rapide sur la page blanche, et de saluer la nature comme au passage, par la forme même de mon cri ou de mon chant ou des deux ensemble. En tous cas, si la Laponie n’existait pas, je ne ferais pas de logogrammes; je ne ferais rien du tout.  ( in Traces, ed. Antoine, Bruxelles, p.20/21).

Si la Laponie n’existait pas, je ne ferais pas de logogrammes. Je ne peux m’empêcher de rapprocher ceci du dit de Lacan: « Je me suis aperçu d’une chose, c’est que peut-être je ne suis devenu lacanien que parce que j’ai étudié le chinois autrefois. Comment ne pas songer aussi  à la méditation de Lacan survolant la plaine sibérienne dans Lituraterre ? La  Laponie est sa Sibérie à lui, la désolation en moins.

 De la signification à la sinification est par ailleurs  le titre d’un texte de Christian Doteront publié dès 1950.  Tournant un jour une page  manuscrite -il y est question d’un train traversant la Mongolie- , il aperçoit dans son écriture mise à l’horizontale un texte qui semble écrit en chinois.  En lisant avec la même méthode d’autres de ses manuscrits, il découvre avec surprise qu’il écrivait toujours en chinois ! Comme s’il avait été « le scribe d’un écrivain qu’il ne connaissait pas, un médium ignorant de son pouvoir »!   Cette « phrase mongole » a été  écrite dans le train Paris-Bruxelles (!) , mais elle lui révèle que sa langue est, oui, un certain chinois tenant à son écriture : Si l’écrivain écrit, c’est d’abord dans le sens physique: avec la main; c’est ensuite dans le sens « rédactionnel ». comme dans le jazz sont réconciliées la création et l’interprétation, dans la poésie doivent être réunies la rédaction et l’écriture.(.) La vrai poésie est celle où l’écriture a son mot à dire  Celle où la signification se noue à la sinification…
Quelle plus belle équivoque pour dire le nouage de l’effet de sens et de l’effet de trou, du sens plein et du sens blanc comme neige ?

Une réflexion au sujet de « Lundi 6 juin »

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