Samedi 2 octobre

Enfin j’ai reçu Lacan Redivivus, le hors série d’Ornicar?, commandé il y a près d’un mois. Je devenais enragé. C’est peu dire qu’il contient des perles, il s’agit d’un collier qui fera date, au-delà  celle du quarantième anniversaire du décès de Jacques Lacan, qui en est l’occasion. C’est une mine.

D’abord, il nous livre des textes inédits de Lacan. Et quels textes ! Cela s’ouvre par un carnet des rêves, qu’il nota au début de son analyse personnelle dont voici les premières lignes, grandioses, datées de novembre 1934: Sur ce livre marqué du sceau d’une des grandes obsessions de l’humanité, j’écrirai à partir d’aujourd’hui, le journal de mon aventure de libération analytique ».
Ce carnet porte imprimé en couverture : Oberramergau Passion 1930.  Petite ville de Haute Bavière, Oberramergau est depuis 1634 le théâtre d’un Jeu de la Passion, qui célèbre la fin d’une épidémie de peste. Le carnet lui est dédicacé par Anton Lang, acteur qui joua plusieurs fois le rôle du Christ dans cette célébration.   Le christianisme, telle est donc cette grande obsession dont le jeune Jacques Lacan aspire à se libérer.

Freud avait en effet situé la religion comme la névrose obsessionnelle de l’humanité. Lui aussi avait dû s’arracher à la tradition religieuse, l’hébraïque. La psychanalyse n’en restait pas moins aux yeux de beaucoup une « science juive ». Avec Lacan, les Jésuites eurent l’espoir qu’elle pourrait se convertir. Une dizaine d’entre eux devinrent même membre de l’Ecole Freudienne de Paris! Lacan le paya très cher, comme nous l’apprenons de manière définitive à travers un entretien de Jacques-Alain Miller avec France Jaigu, où les derniers jours de l’Ecole Freudienne de Paris sont évoqués. A leur manière, ils valent bien ceux de Pompéi.

Ce carnet de rêves n’en compte en vérité que trois, à travers lesquels c’est un sujet profondément tourmenté dans sa vie amoureuse que nous découvrons. La prévalence de Freud sur Janet – toute en ceci, note-t-il : Freud a vu que le moteur était sexuel, toute la dynamique repose là-dessus. Cela laisse intacte la question du structural. C’est la définition de sa tâche à venir, à lui Lacan: de structure, il n’y a pas de rapport sexuel.

Le gros morceau de cette suite d’inédits tient en un texte dense (plus de soixante pages de ce numéro), texte  inachevé, datant selon toute vraisemblance de la fin 1963,  en tous cas  écrit après son exclusion de l’IPA, et titré Mise en question du psychanalyste. Il commence ainsi: Bien des fois j’ai recommencé cet ouvrage,  une phrase, qui résonne étrangement avec la première de La Recherche du temps perdu: Longtemps je me suis couché de bonne heure ! La suite est plus aride, c’est un texte difficile, qu’une première lecture rapide ne me permet pas de résumer ici;  sachez seulement qu’on y trouve de longs et passionnants développements à propos du Cogito cartésien et de surprenantes et profondes réflexions au départ du syllogisme bateau tous les hommes sont mortels; Socrate est un homme; donc Socrate est mortel.

Deux « présentations cliniques » suivent. Il s’agit de la sténographie d’entretiens menés à l’Hôpital Saint Anne, exercice que Lacan pousuivit pendant des décennies.  Ce sont deux extraordinaires leçons cliniques, bienvenues pour démentir la légende débile d’un Lacan mixte du Sar Péladan et de Raymond Devos.

Des correspondances variées (avec  son père et son frère Marc, ou avec Alquié, Althusser, Jakobson, Foucault, Lévi-Strauss, Fellini…) sont reprises. Avec Christiane Alberti, qui introduit l’ensemble du numéro, épinglons cette phrase dans une lettre adressée  par Lacan à son père à l’âge de 18 ans: Je suis pour les révolutions lentes, mûrement préparées, et conformes aux réalités, et non aux utopies cocasses. Cette position ne variera guère. Ce qui lui paraitra toujours mériter le plus d’attention chemine dans les profondeurs du goût, comme il le formulera dans son écrit Kant avec Sade. L’époustouflant et spirituel article d’Alain Grosrichard, appuyé sur ce texte, ne le démentira pas, qui ne recule pas à rapprocher le sous-titre des Cent vingt journées de Sodome : L’école du libertinage de l’Ecole de Lacan.

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>