Jeudi 21 juin

 

A perdre la raison, le dernier film de Joachim Lafosse, m' a beaucoup impressionné.  Comme ses deux précédents longs métrages – Nue propriété et Eléve libre -c'est l'oeuvre d'un cinéaste clinicien.  Je veux dire par là qu'au-delà de la psychologie des personnages, au-delà de l'écheveau plus ou moins tourmenté  de leurs relations , au delà des situations pathogènes qu'ils affrontent, il sait saisir le ressort structural du drame qu'il met en scène, ici le quadruple infanticide de Nivelles encore présent -trop présent-  dans toutes les mémoires: on sait la polémique suscitée par cette "exploitation" de l'affaire. Comme si on avait attendu cette oeuvre, sobre et qui donne à réfléchir, pour cela. 

Certes on peut comprendre l'émotion de certains des protagonistes du drame, à l'idée d'être désormais identifiés sans nuances au portrait  proposé d'eux. Le film de Joachim Lafosse ne porte pourtant aucun jugement à l'égard des uns et des autres, ce n'est pas son propos. Marguerite Duras s'était montré autrement violente quand dans un article à propos de l'affaire Gregory, elle avait écrit, au seul vu de la maison où vivait le garçon et sa famille, qu'elle avait su aussitôt que c'était la mère, forcément la mère, l'auteur du crime. Cette femme est folle ! avait commenté Christine Vuillemin, qui fut innocentée de ces soupçons. Marguerite Duras n'était pas folle mais la folie maternelle était une question qui la poursuivait. 

Du film de Joachim Lafosse, admirablement joué j 'épinglerai une scène, qui donne la mesure de la sûreté de son regard. Murielle, la maman des enfants, est en train de perdre pied. Elle a appelé en vain son psychiâtre à l'aide par téléphone. Le père est en voyage, elle va passer la soirée seule avec ses gosses. Elle   fait des courses dans un grand magasin, y achète des jouets et du gâteau, et, passant devant un rayon d'ustensiles de cuisine, fourgue impulsivement un couteau dans son sac à main. Pourquoi ce vol? Il n'a pas de sens, ou alors celui d'une dernière chance: celle de se faire arrêter. Mais cela suppose-t'il une volonté consciente de supprimer ses enfants, un plan déjà arrêté? Le vol du couteau suggère autre chose, une autre causalité insidieusement à l'oeuvre, inadmissible aux yeux de Murielle elle-même, non subjectivable. La structure du passage à l'acte, comme sortie de la sphère du dire, est là toute entière ramassée dans ce geste furtif.

 

 

 

 

 

 

Une réflexion au sujet de « Jeudi 21 juin »

  1.  
    Pour reprendre le titre d'un bel article de Dominique Autié, « on ne dit pas devant moi du mal de Marguerite Duras », même un tout petit peu, (« ou je fâche » écrit-il !)…
    Alors, quand elle écrit son « sublime, forcément sublime Christine V.», je crois que son propos est moins d'accuser Christine V. que de se mettre à ses côtés, du côté du crime.
    Marguerite D. a toujours été du côté du crime. Toujours un fait divers dans ses écrits : L'amante anglaise, Moderato cantabile, Dix heures et demie du soir en été, etc. Toujours un enfant, un entêtement insensé, toujours une mère, ou une femme au bord de basculer. Christine V., comme Lol V. Stein, pour Marguerite D. ce sont les mêmes au bord de leur initiale, au bord d'une folie.
    Sa propre mère, toutes les mères, Lol V. Stein, toutes les femmes, Claire Lannes, toutes les folles sont sublimes, et elle, Marguerite D., sublime de les suivre aux bords de leur folie. Les femmes vont à leur perte, Marguerite D. aime ces femmes-là.
    Je ne sais pas vous, mais cette femme, Marguerite Duras, me bouleverse.
    Bien à vous,
    Catherine Dupont

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