Samedi 16 juin

 

Je tremble à l'idée de parler de ce livre, dont Claude Lanzmann lui-même a écrit  qu'il lui avait "tout appris".  C'est dire à quelle hauteur se tient L'élimination de Rithy Phanh, ouvrage écrit en collaboration avec Christophe Bataille, dont la lecture laisse sans voix. 

A la différence du génocide des Juifs par les nazis, de celui des Arméniens par les Turcs, des Tutsis au Ruanda ou  des Indiens d'Amérique,  le génocide cambodgien – 1,7 millions de morts en moins de 4 ans de 1975 à 1979 – n'est pas un génocide racial, mais un génocide aux justifications purement idéologiques perpétré par les Khmers rouges à l'endroit de leur propre peuple. Rithy Panh y survécut quasi miraculeusement et son livre est un témoignage hallucinant de  cet enfer.

Quel était le programme des Khmers rouges? Il se condense en un mot, sorti de la bouche d'un de ceux qui le mirent en oeuvre, placé en  titre de l'ouvrage: l'élimination. "Les Khmers rouges, c'est l'élimination. L'homme n'a droit  à rien" dit Duch, l'ancien chef des services de sécurité que Rithy Panh a longuement interrogé. Le récit de Rithy Panh se croise en effet avec un dialogue hors du commun entre l'auteur et le bourreau sans remords, responsable du terrible  centre de torture et d'exécution S21 auquel Rithy Panh a consacré un film.

L'homme n'a droit à rien car pour les Khmers rouges il ne compte pour rien. Il n'est qu'une pièce au service de l'Angkar (l'Organisation), un "technicien de la Révolution" appelé à être anéanti sur le champ s'il n'obéit pas corps et âme à ses exigences. Il lui faut dès lors renoncer à tout ce qui fait son unicité d'être humain: de ses  liens familiaux, amoureux, amicaux, professionnels à sa manière de se vêtir en passant par son nom propre. Il lui faut parler une langue nouvelle faite de slogans impersonnels, de menaces et d'aveux. Il lui faut endurer les coups, les humiliations, les déportations en masse, la famine, l'esclavage. 

Quel est le régime politique dont l'influence va de la chambre à la coopérative? qui abolit l'école, la famille, la justice, toute l'organisation sociale antérieure; qui réécrit l'histoire; qui ne croit pas au savoir et à la science; qui déplace la population; qui contraint les relations amicales et sentimentales; qui régit tous les métiers; forge des mots, en interdit d'autres? Quel est le régime qui envisage une absence d'hommes plutôt que des hommes imparfaits selon ses critères ? Rithy Panh essaie obstinément d'arracher à Duch une explication. Il se refuse à la fois à tenir Duch pour un autre Eichman, incarnation de la banalité bureaucratique du mal selon l'expression d'Anna Arendt, ou pour un monstre de perversité sans rien d'humain. Duch était un homme éduqué, comme nombre de dirigeants khmers rouges, tels  Pol Pot ou Khieu Samphan qui étudièrent à Paris. Duch admirait Pierre et Marie Curie, et même…Gandhi ! Mais quand il évoque les atrocités commises à S21, il rit. Oui, il rit, comme s'il ne doutait pas du retour du pire. Il me montre du doigt en riant "Sous les Khmers rouges, monsieur Rithy, vous auriez pu être à ma place ! Vous auriez fait un bon directeur de S21 !" L'idée lui plait beaucoup. 

Comment Rithy Panh a-t-il trouvé la force nécessaire pour soutenir une telle confrontation? Une nuit , il se souvient avoir aperçu un éclair dans le ciel, comme un reflet métallique. Un objet parachuté ? Je rêvais éveillé: une force bienveillante m'envoyait un appareil photo. Il est pour toi, Rithy, pour que tu saisisses ce que tu vois, pour que rien ne t'échappe. Pour que tu puisses plus tard montrer ce  qui a été.  Montrer ce cauchemar. (…) Quand je suis arrivé en France, je me suis souvenu de cet épisode. Je me suis appliqué et j'ai écrit une longue lettre au secrétaire général de l'ONU. – il s'agissait alors de… Kurt Waldheim -. Je lui racontais ce que j'avais vécu: je concluais en demandant pourquoi rien de sérieux n'avait été entrepris pour le Cambodge. Pourquoi j'avais été si seul, moi l'orphelin et l'enfant ? Pourquoi l'inaction était impardonnable. Pourquoi nul ne pouvait vivre avec ma mémoire. Il n'y eut pas de réponse à cette lettre. Rithy Panh n'a jamais accepté ce silence. Et il s'est fait pour les autres, pour nous qui le lisons en tremblant,  l'incarnation de cette force de vie  bienveillante qui nous montre ce qui a été.

Une réflexion au sujet de « Samedi 16 juin »

  1. La Shoah n’a pas été un génocide. La Shoah à été une industrie de la destruction, avec un budget, transport, collaboration internationelle des pays de l’Europe,  » éclairés par la civilisation », personnel, division du travail, scientifiquement testé. Le terme « génocide » ne va pas pour ce réel. C’est une question européenne et aussi encore ouverte. Un trou. On peut dire tout ce qu’on vienne à l’esprit. Même Karski à la fin de son témoignage dit « c’est impossible pour moi de comprendre ce que j’ai vu ».

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