Samedi 7 novembre

De l’écrivain hollandais Cees Nooteboom, dont je n’ai, à tort me dit-on, guère lu grand chose jusqu’ici, vient de paraître en traduction française Venise, le lion, la ville et l’eau (Actes Sud éd.). Il me donne l’occasion de me projeter un an en arrière  à la même époque, où avec ma fille cadette, j’avais passé quelques jours délicieux là où des hommes ont fait une chose impossible, sur ces quelques lambeaux de terre marécageuse inventer un antidote, une formule magique contre tout ce qu’il y a de laid au monde, comme l’écrit joliment Nooteboom.

Nooteboom partage avec moi la même admiration inconditionnelle pour La tempesta de Giorgione. Dans de belles pages, il dit son désir profond et irrationnel d’être admis à pénétrer dans ce tableau énigmatique, de le traverser pour revenir ensuite, hâtif et inquiet, vers cette jeune femme pour rester avec elle , changé en matière picturale et pourtant invisible, homme peint à côté d’elle dans l’herbe et ayant part à son secret. Pour ma part, j’ai réalisé ce désir au cours d’un rêve voluptueux fait dans mon adolescence,  rêve dont j’ai parlé au premier chapitre de mon livre Un musée imaginaire lacanien, dans lequel j’ai  raconté aussi  la véritable commotion qu’avait suscitée en moi la rencontre de ce tableau conservé à l’Academia de Venise. Tout comme pour Nooteboom, La Tempesta avait une signification, une signification qui me concernait, et je ne savais pas laquelle. A plusieurs reprises, je suis revenu sur elle, dans la réédition augmentée de mon livre, ou ici même, à travers ce blog (le 25 mars 2015). En ai-je percé à présent tout le mystère? Ce serait bien présomptueux. Ainsi Nooteboom met-il le doigt sur un détail qui n’avait pas jusqu’ici retenu mon attention: les feuilles délicates d’un petit buisson se dessinent presque comme un tatouage sur la peau nue de la jeune femme.

Je lis aussi en ce moment Le bonheur, sa dent douce à la mort, l’autobiograhie philosophique de Barbara Cassin (Fayard éd.). C’est un beau livre adressé à son fils, à travers lequel Barbara Cassin s’emploie à transmettre comment sa passion conjuguée de la philosophie et de la langue se nouent au plus intime de son existence, et l’irrigue et la soutient autant qu’elle s’en nourrit en retour. On y croise René Char, Heidegger, Alquié, Michel Deguy, Jean Bollack, Badiou, Lyotard, Alain Rey, Lacan. Mais c’est surtout un hymne au bonheur de vivre,  jusque dans ses moments les plus cruels, où vient résonner le vers de Rimbaud qui donne son beau titre à l’ouvrage.

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