Vendredi 16 octobre

 

J’ai été ravi de participer à un débat auquel mes collègues liègeois de lACF-Belgique m’avait convié ce mercredi au cinéma Le Parc à Droixhe, après la projection du film d’Emmanuel Mouret  Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait. D’autant plus ravi que  jusqu’au jour même, il n’était pas assuré qu’elle puisse avoir lieu. Les temps sont durs pour le cinéma, et pour tout ce qui concerne la vie artistique et intellectuelle.  La semaine prochaine, je suppose que c’était cuit !

Entre les choses qu’on dit et les choses qu’on fait, il y a les sentiments. Et toute la gamme des affects complexes, mouvants, contradictoires, violents qui traversent les hommes et les femmes, spécialement quand il s’agit d’amour et de désir.  Le senti ment, équivoquait volontiers Lacan, et cela se vérifie, ô combien, à travers le film d’Emmanuel Mouret. Il y a les choses qu’on dit, celles qu’on ne dit pas ou à moitié, celles qu’on dit mal -ce qu’on dit ment !- , il y a les choses qu’on fait, ou qu’on ne fait pas, ou de travers, celles qu’on aurait dû dire ou pas, celles qu’on aurait dû faire ou pas, etc. Bref, il s’agit d’un film sur le malentendu, d’autant plus sensible que les protagonistes se tuent à essayer de l’éclaircir,  de le contourner, de le réparer, sans jamais y parvenir sinon au prix d’un nouveau malentendu, qui le porte à une puissance seconde. Un film très röhmérien, un conte cruel et tendre à la fois, et une histoire  dont je me demandais tout de même comment l’aurait traitée Ingmar Bergman ou Cassavetes.

C’est en effet plutôt le ton de la comédie qui l’emporte ici. Pourtant, dans une scène au moins, nous sommes au bord du drame. Louise, l’épouse trompée de François, qui s’est jurée d’attendre patiemment que son mari se lasse de sa rivale, et multiplie toutes les marques d’attention à son égard, se trouve soudain au bord du passage à l’acte meurtrier ou suicidaire. François, endormi, ne s’est aperçu de rien, ce qui est chez lui comme une vocation.

Louise et François ne sont pas les personnages centraux. Ceux-ci, Daphné et Maxime, se racontent leurs histoires d’amour respectives. Ce faisant, elles s’enchâssent subtilement,  dessinant une trame qui se referme sur eux, et  dans laquelle chacun de leurs partenaires vient prendre place, jusqu’à ce qu’ils apparaissent peu ou prou comme ficelés, sans le savoir,dans  les mailles de la même nasse. Pour Daphné, qui est enceinte de François, et qui n’aime rien tant que les histoires d’amour des autres, Maxime devient irrésistiblement celui à travers lequel elle ne peut plus se cacher qu’elle n’aime François que par défaut. Et  Maxime, obsessionnel embarrassé toujours en retard d’une guerre,  retrouve en Daphné la figure récurrente de celle qu’il va laisser lui échapper, comme il a laissé s’échapper Victoire, comme il a laissé s’échapper Sandra, pour un autre à chaque fois.

Tombons-nous amoureux par le jeu du pur hasard ? Par affinités électives ? Par intérêt ? Par convention ? Quels sont donc les ressorts de la rencontre amoureuse? Vieille question, qu’agite volontiers Sandra, par qui les défenses de Maxime  ont été durement ébranlées. De tous les protagonistes, Sandra est sans doute celle qui s’en tire le mieux, à toujours rappeler les droits du désir.  C’est sa cause, et rien ne l’en détourne. Noblesse de l’hystérie.

La fin du film, d’une ironie parfaite, montre bien qu’il n’est jamais de rencontre que manquée, et que le sort commun est le malentendu. Daphné y aperçoit en effet Maxime sur un marché de Noël.  Va t’il l’apercevoir lui aussi ? Mais non, le voici rejoint par Victoire…enceinte jusqu’aux dents, comme Daphné, mais des oeuvres d’un autre ! Le sort de  chacun de nous est d’être né malentendu,  disait volontiers Lacan. Ces deux grossesses ne le démentent certes pas.

 

 

 

 

 

 

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