Jeudi 6 août

Tant qu’à faire, puisque j’évoquais hier le dossier Eric Rohmer des Cahiers du Cinéma,  voici un texte que je n’ai jamais publié à propos de celui de ses Contes des Quatre saisons que je préfère: le Conte d’été.
J’avais aussi commis en son temps un texte à propos de  Crash de Cronenberg, qui fut publié dans un numéro de Quarto; donc je ne reprends pas celui-là.

Conte d’été

Quand Eric Röhmer tourne Conte d’été en 1996, il a 75 ans. Francois Truffaut est mort 12 ans plus tôt. Godard est immergé dans ses Histoire(s) du cinéma. En 1992, il a réalisé Nouvelle vague -comme le constat d’une page qui se tourne. Et puis voilà que Röhmer, le plus ancien de la bande des Cahiers du cinéma arrive avec son Conte d’été.

Plus nouvelle vague que ça, tu meurs! : des décors naturels, rien en studio, des acteurs respirant la liberté, qui interprètent des personnages  de leur âge, avec les embarras et les inquiétudes de leur âge, une narration sans emphase et qui coule comme une eau pure, et puis cette grâce, un peu distancée, qui, du premier au dernier plan, conjugue la légèreté et la gravité, au fil de dialogues qui s’enchâssent à la manière d’une fugue.

C’est une espèce de roman-photo avec des dialogues de Musset, qui, à le revoir, m’enchante chaque fois plus, un merveilleux et subtil aperçu de l’adolescence, de l’adolescence en ses derniers feux tout juste avant l’âge adulte, et c’est aussi par lui-même une véritable oeuvre adolescente, comme l’était profondément tout le cinéma de la nouvelle vague.
Oeuvre d’un adolescent de 75 ans, Conte d’été, écrivait très joliment Didier Péron à la sortie du film, est comme une carte du tendre moderne, un savoir ancien d’ascendance courtoise, fait de la complexité de l’équation à plusieurs inconnues, sur l’irrationnel des vies jusqu’à toucher le vide. C’est qu’en effet  l’oeuvre est plus complexe qu’il n’y parait.

Truffaut, avec le personnage d’Antoine Doisnel interprété par Jean-Pierre Léaud,  avait donné de l’adolescence  une figure délicieuse indélébile. Antoine Doisnel, enfant jeté dans le monde cruel des 400 coups, ne rejoindrait jamais vraiment le monde des supposées grandes personnes, mais demeurerait pour toujours l’adolescent décalé, touchant, rêveur et un peu perdu de Baisers volés.

Conte d’été ne nous présente pas la même version de l’adolescent éternel. A beaucoup d’égards, sa plus grande vérité psychologique tient à nous faire découvrir l’adulte déjà à l’oeuvre dans l’adolescent, pour ne pas dire le vieux qui s’est déjà emparé du jeune homme. C’est là un des ressorts de l’effet de comique qui se dégage de façon répétée à travers le manège que nous voyons  Gaspard, le héros de l’histoire, tenter d’organiser et dans lequel il se prend les pieds irréversiblement.

Antoine Doisnel donnait en effet le sentiment d’un être inachevé, et par là même ouvert à toutes les surprises, à l’abri des vanités de l’âge adulte et de la prétendue maturité. Gaspard, lui se révèle au fil de l’histoire le prisonnier d’une névrose déjà parfaitement constituée, pour ne pas dire cadenassée.

Mais ne dirigeons pas trop vite le projecteur sur la dimension simplement psychologique du film. Certes il s’agit aussi d’un film psychologique, dont chaque personnage, comme dans un film de Bergman, a sa consistance. Par sa structure narrative elle-même, il échappe cependant à la réduction à cet angle trop étroit.

Puisqu’il s’agit d’un conte, pourquoi ne pas le prendre d’abord comme tel ? C’est-à-dire comme un récit avec la morphologie particulière dégagée pour ce genre littéraire par Vladimir Propp. Röhmer, qui se rêva longtemps écrivain, et qui, avant de réaliser des films, publia d’ailleurs un roman, n’a naturellement pas intitulé conte par hasard  six de ses films Contes moraux et quatre autres Contes des 4 Saisons, cycle auquel appartient Conte d’été.

De même le cycle des Comédies et proverbes constitue un ensemble de contes, parmi lesquels on épinglera Pauline à la plage, film dont Conte d’été peut apparaître à beaucoup d’égards comme un prolongement, et où le rôle de Pauline est interprété par Amanda Lenglet -Margot dans Conte d’été. La moralité de Pauline à la plage pourrait en tous cas parfaitement s’appliquer au Conte d’été. Un conte, même si elle n’est pas exprimée explicitement, débouche en effet sur une moralité. On se posera donc la question de savoir quelle est la moralité de Conte d’été.

Celle de Pauline à la plage est empruntée à Chrétien de Troyes : Qui trop parole se mesfait.
On sait que Röhmer s’est beaucoup intéressé au monde de la chevalerie et à l’amour courtois. Il adapta même à l’écran l’histoire de Perceval le Gallois. Conte d’été s’inscrit directement dans cette filiation littéraire. Un indice ne trompe pas: l’air de la chanson de marin composée par Gaspard dans Conte d’été est inspiré d’un ballade du moyen-âge chantée dans Perceval le Gallois.

Pour un psychanalyste, Conte d’été résonne aussi avec un autre ensemble de récits. Comment en effet ne pas reconnaître dans le choix qui s’offre à Gaspard entre trois jeunes filles celui du thème des trois coffrets du Marchand de Venise, sur lequel Freud écrivit un texte célèbre?
Cette trame du choix entre trois femmes, symbolisées par trois coffrets d’or, d’argent et de plomb dans le Marchand de Venise, se retrouve dans nombre d’autres récits, à commencer chez Shakespeare encore sous une forme diffractée dans Le Roi Lear. Freud la repère dans les histoires du Jugement de Pâris, dans Cendrillon, dans la Psyché d’Apulée. Il en voit la figure matricielle dans les Moires, le trio de fileuses de la mythologie antique, Clotho, Lachesis, Atropos, personnifiant la destinée humaine.

Dans le choix entre trois femmes et dans les diverses variantes que la mythologie et la création littéraire déclinent, Freud reconnait les trois relations majeures de l’homme à la femme, génitrice, compagne ou destructrice. Soit les trois formes par lesquelles passe l’image de la femme au cours de sa vie: la mère, l’amante choisie plus ou moins à son image, et enfin la mort, la terre mère qui l’accueille de nouveau en son sein.

Interrogé sur les trois jeunes filles qui , le temps d’un été en Bretagne du côté de Saint Brieuc, apparaissent à Gaspard,  Röhmer les situait pour sa part de la manière suivante: la sympathique (Margot), la belle (Léa), la sensuelle (Solenne). A quoi on objectera assez facilement bien sûr qu’elles sont belles toutes les trois, mais assurément pas de la même manière.

A un premier niveau, on pourrait dire de Margot, qui materne pas mal Gaspard, qu’elle incarne la mère, et de Solennel qu’elle est choisie métonymiquement par rapport à Margot, qui d’ailleurs la pousse dans ses bras. Quant à Léa, sans être pour autant un ange exterminateur, elle a sur Gaspard des effets destructeurs dont il se défend mal. Mais ces analogies nous masquent en vérité ce qui est en jeu dans le chassé croisé entre Gaspard et ces trois jeunes femmes, au-delà du choix qu’il répugne à effectuer et de son empêtrement dans ses contradictions.

Léa, celle qu’il a cru aimer, le fuit. Il en souffre. Mais cet amour malheureux lui sert aussi à se mettre à l’abri de celui de Margot. Se sent-il tenté de répondre aux invitations de plus en plus claires de celle-ci, alors la figure de Margot se dédouble, et il se dirige vers Solenne. Mais quand Solenne se fait trop pressante, alors ce sera de nouveau Léa ou Margot. C’est que pour Gaspard, le choix véritable, c’est-à-die le choix forcé inconscient, est déjà fait, et c’est celui de la mort, ou plutôt de la mortification pour se préserver du désir de l’Autre, et il paie ce calcul du sentiment récurrent de sa propre inexistence.

Au dernier terme, en effet  ce n’est ni Margot ni Solenne ni Léa qui l’emporte, mais un objet.  A chacune, il a inconsidérément  proposé la même escapade jusqu’à l’île d’Ouessant. Quand, avec deux d’entre elles,  s’avère simultanément possible ce qui avait semblé jusque là de l’ordre du voeu irréalisable, Gaspard ne sait comment s’en sortir, jusqu’au coup de téléphone d’un ami rennais, qui l’avise d’une affaire à ne pas manquer sous les espèces d’un  magnétophone . Il décide alors de planter tout le monde sur le champ, pour les beaux yeux, si je puis dire, de cet objet sûr, docile, inerte, qui a tous les traits de cette petite boite que réclame tyranniquement un futur obsessionnel de 4 ans évoqué par Lacan dans je ne sais plus lequel de ses séminaires. C’est cet objet inanimé qui finalement a la préférence de Gaspard.

Il s’agit donc d’un conte plutôt cruel. Il n’est  pas moins cruel pour Gaspard lui-même que pour ses  partenaires, comme c’est toute la finesse de Röhmer que de le faire sentir dans les derniers instants du film.

Fondamentalement, Gaspard s’avance masqué. A la façon dont Goethe s’avance masqué pour séduire, et puis abandonner  Frédérique Brion, sans y rien comprendre lui-même. L’épisode est raconté dans Poésie et Vérité, et commenté par Lacan dans son texte Le mythe individuel du névrosé. Goethe, pour séduire Frédérique, se dédouble, il se travestit, prend un accoutrement bizarre. A quoi rime cette mascarade ? Elle tient de la parade, dans les deux sens du terme: Goethe fait le coq, il se donne à voir, et dans le même temps il se cache, il se remparde. Et pour finir il s’enfuit.  Mais le souvenir de cette lâcheté ne cessera pas de poursuivre Goethe .

Quels sont donc les masques empruntés par Gaspard? Il y a d’abord  au contraire de Goethe, celui du garçon réservé, pas à l’aise dans les groupes, bref de celui à qui on ne s’intéressera pas. Mais c’est aussi, à plus d’une occasion, sa guitare. C’est pourquoi il peut indifféremment dédier la même chanson aux trois jeunes filles. Non pas qu’elles lui soient indifférentes, mais il ne peut aller vers aucune d’elles sans emprunter ce biais.

Certes avec Margot, il a le sentiment qu’il peut enfin être lui-même plus authentiquement, et lui parler en ôtant ce masque. Elle n’en devient pas pour autant moins redoutable à ses yeux. S’il pourrait se rendre à Ouessant en sa compagnie, il ne peut l’envisager que plus tard, quand il reviendra. Mais, comment ne le sait-il pas?, cela veut dire trop tard, quand l’autre ami de Margot sera revenu des antipodes. Et quand, au moment de quitter Margot, il réalise qu’il a manqué cette rencontre, il a le coeur gros en passant au large de Saint Malo, comme le dit la chanson qu’on entend quand son bateau lève l’ancre.

Margot est un personnage plus complexe qu’il n’y parait. Elle a une grande aisance de parole, et aime faire parler les autres, auxquels elle a une attention particulière. Car si elle travaille l’été dans une crêperie, elle n’en est pas moins étudiante en anthropologie! En outre, il est probable qu’elle a un peu plus d’expérience amoureuse que les deux autres filles, si bien qu’on pourrait penser qu’elle a comme un tour d’avance sur celles-ci, mais quand ses propres sentiments sont en cause, elle n’est pas la moins embrouillée.

Entre les quatre protagonistes, il y a un point commun: de près ou de loin, chacun a un autre fer au chaud. Sollène, qui affecte une liberté sans trop de freins, dicte volontiers des conditions à l’autre, au principe qu’elle a des principes! Mais elle a trois soupirants. Léa, déjà emprisonnée comme Gaspard dans une position névrotique très décidée, versant hystérie, ne consent pas à être l’objet du désir qu’elle soulève chez les hommes. Du coup, ses cousins lui tiennent lieu de partenaires privilégiés très pratiques. Quant à Margot, elle a donc un amoureux parti aux antipodes. Elle note l’ironie de la situation au début du film: elle, qui est anthropologue, attend son retour en France.

A l’endroit de Gaspard, Margot se plaint d’être considérée comme une remplaçante, mais c’est à ce titre qu’elle se propose à lui d’abord. Elle ne lui demande rien, soit, mais en espère beaucoup. En en espérant moins, peut-être pourrait-elle lui demander quelque chose avec une chance de l’obtenir. Car l’objet du désir de Gaspard, en bon obsessionnel, c’est tout de même la demande!

Mais au-delà des embarras de Gaspard, des ultimatums de Sollène, des dérobades de Léa et de la déception de Margot, il y a autre chose: l’île d’Ouessant ! Pour chacun, Ouessant est le nom qui condense le lieu de l’impossible. Car enfin, que se passerait-il à Ouessant, sinon la rencontre des corps, auquel finalement chacun se refuse prudemment?Tous les quatre le savent: à Ouessant, ce serait l’heure de vérité de l’exercice de la sexualité. Ils y aspirent, et en même temps se tiennent encore sur l’autre rive, celle de l’adolescence qui ne peut plus durer, mais qui dure encore.

Telle Cythère, l’île où naquit Aphrodite, celle qui l’emporte dans le Jugement de Pâris, Ouessant est le lieu fantasmé de la jouissance, vers laquelle s’embarquent les couples dans le tableau célèbre de Watteau. Bien des légendes entourent aussi l’île d’Ouessant. Gaspard y fait d’ailleurs une allusion fort précise en évoquant La fille de la pluie, un livre d’André Savigneau. Là encore, on voit que Röhmer  ne néglige aucune référence littéraire.

Ouessant est une île vers laquelle la traversée est  dangereuse, à cause de courants violents qui entraînèrent bien des naufrages, mais on dit  aussi que certains furent causés par les habitants de l’île pour détrousser les navires . La vie y est dure.  Longtemps restée hors la loi, Ouessant était quand même surtout  peuplée de veuves de marins. Une île bien inquiétante en définitive, qui signifie  la zone de la fin du blablabla, blablabla dont on se régale tant dans cet aimable  conte, même s’il embrouille, mais sans doute aussi parce qu’il embrouille à plaisir. Qui trop parole se mesfait, soit, mais quoi de mieux pour suppléer au non -rapport sexuel ?

Alors, que pourrait donc être la moralité de ce Conte d’été ?  On ne badine pas avec l’amour ? ; Qui trop embrasse mal étreint ? ;  Les filles sont chiantes, mais qu’est-ce que les mecs sont cons ? (dixit Margot) ; Une c’est trop, deux ce n’est pas assez ? Un peu tout cela sans doute. Reste le charme du conte lui-même, qui dit bien davantage. Car que filme Eric Röhmer,, de son propre aveu, sinon cette chose insaisissable, qui ne relie personne à personne peut-être, mais n’en traverse pas moins chacun, cette chose incorporelle qui pourtant agite les corps, les ravit et les tourmente ? La parole, en un mot.

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