Samedi 9 mai

 

Un virus sans qualités : la formule, si juste, est de Michel Houellebecq, dans  une lettre « en réponse à quelques amis », diffusée il y a quelques jours sur France Inter.

Je le cite: Apparenté de manière peu prestigieuse à d’obscurs virus grippaux, aux conditions de survie mal connues, aux caractéristiques floues, tantôt bénin, tantôt mortel, même pas sexuellement transmissible, le coronavirus est en somme un virus sans qualités. Comme c’est bien vu !  C’est un virus à l’image de l’homme moyen de la statistique, qui inspira au génial Robert Musil, son formidable Homme sans qualités. Un virus anonyme, diminuant les contacts matériels  et surtout humains, venu en somme frapper les relations humaines d’obsolescence : des vivants isolés dans leurs cellules, sans contact physique avec leurs semblables, juste quelques échanges par ordinateur (…). Télétravail, paiement généralisé par carte bancaire, rencontres filtrées, déplacements contrôlés (traçabilité), hygiénisme obligatoire, autant de dispositions dont nous faisons bon gré mal gré l’expérience depuis bientôt deux mois, et que la pandémie permet à présent de banaliser d’autant plus facilement que bien de ces changements étaient déjà en cours. Bref, pour Houellebecq, les lendemains de la pandémie, c’est la même chose en un peu pire.

Et puis il y a la mort, qui, loin de rappeler le sens tragique de l’existence, se fait en réalité plus discrète que jamais: on meurt seul dans les maisons de repos -ou aux soins intensifs, comme mon cher ami Joao de Azevedo – pour être aussitôt enterré ou incinéré sans témoins, réduit à un chiffre abstrait dans les statistiques des morts quotidiennes.

Accordons cependant au moins une vertu à ce virus sans qualités. Comme Laurent Joffrin  l’a fort justement relevé dans un éditorial récent de Libé, , il aura été l’occasion de voir, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un problème de santé publique pris en considération prioritairement au point d’imposer l’arrêt de l’économie sur l’ensemble de la planète, quelques soient les régimes en place: démocraties ou dictatures. Il a du même coup aussi révélé de façon criante où nous a conduit la dérive néolibérale des soins de santé et sa logique purement entreprenariale.  Sur ce point au moins, on peut espérer un sursaut.

Pour revenir à Michel Houellebecq, j’avais, au moment de la sortie de Soumission, écrit un article pour Lacan quotidien (repris sur ce blog en date du 14 janvier 2015) intitulé Michel Houellebecq au Métropole. Houellebecq avait en effet évoqué dans son roman la fermeture du bar du Métropole. Il y avait discerné rien moins que le suicide consommé de l’Europe. Le bar du Métropole avait rouvert quelques temps plus tard. Hélas ce n’était qu’un sursis; le virus sans qualités a eu raison de lui définitivement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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