Mardi 3 mars

A quelques reprises j’ai déjà évoqué sur ce blog les travaux  philosophiques d’Eric Clemens. Dans cette veine, vient de paraître aux éditions du CEP un nouveau livre: Le fictionnel et le fictif, qui reprend et actualise  les thèses déjà développées dans un ouvrage antérieur: La fiction et l’apparaître (Albin Michel, 1993).

Mais c’est sur un autre aspect de l’oeuvre d’Eric Clemens que je voudrais surtout aujourd’hui attirer l’attention, à la faveur d’un recueil composé par Dominique Costermans et Chistian Prigent et heureusement publié par les mêmes éditions du CEP: TeXTes. Il rassemble  ses diverses contributions à la revue TXT, dont il fut une des chevilles ouvrières, au côté notamment de Christian Prigent et Jean-Pierre Verheggen. C’est un joyeux mélange de textes théoriques (sur l’écriture, le signe, le carnavalesque, le rythme, la création,…) et de textes poétiques habités d’un souffle  étonnant, puissant, jubilatoire.

Dans ceux-ci, usant de toutes les ressources de l’équivoque, du calembour ou du néologisme,  à travers onomatopées, allitérations, homophonies, Clemens fait vibrer, selon la très juste  expression de Christian Prigent , la sensualité érogène de la langue:

…sort sorcelle crelle cré maque   querelle     celle   ( p.12, Magie noire)

Lasse la chatte se lamente  / et tels disent le poète et l’amante /vinaigre dans ma vie nègre un vit n’ai guère !  (p.106, Les flabluleuses de la chatte )

Oh hisse vieil hissement le hennissement du vieillissement  (p.131, La mort n’existe pas)

Créée dans l’immédiat après Mai 68, TXT avait cessé de paraître en 1993 après son trente et unième numéros. Elle laissait un vide. Il n’existait guère en effet dans l’ère francophone de revue semblable, où, loin de se célébrer elle-même dans son illusoire essentialité,, la poésie  était d’abord le nom d’un refus de tous les carcans et d’un effort constant et joyeux de langagement comme disait Verheggen. Ses phares avaient nom Rabelais, Nietzsche, Mallarmé, Ponge, Artaud,  Bataille, Joyce, autant de grands « irréguliers ». Elle représentait dans le champ littéraire un espace de liberté fécond, un véritable champ d’action où se croisaient l’exigence formelle et l’humour le plus ravageur, l’explosivité orale et la matérialité de l’écriture.  Aussi est-ce avec joie qu’on en salua le retour  il y a deux ans, avec,  dès le numéro 33, l’apparition de nouvelles plumes prometteuses.

A cette aventure de TXT, le Clemens poète  reste profondément fidèle. Parfois j’ai le sentiment que le Clemens philosophe lui fait de l’ombre. Sauf dans ces occasions où, délaissant l’essai et ses lourdeurs, il se lance dans le poème philosophique. C’est ainsi qu’ il y a une dizaine d’années, mettant ses pas dans ceux des présocratiques ou de Lucrèce, il y allait d’un épatant  Mythe Le Rythme (des choses de la dénature) (éd. Au coin de la rue de l’Enfer) que j’ai relu plus d’une fois avec délectation. De même, j’ai savouré D’après (la poésie d’amour), très joli volume publié  aussi confidentiellement que le précédent à L’âne qui butine, chant des amants pas méchants, chant des amants tout tremblants, conte insouciant des amants sans décompte que le chant, chant bien rythmé chahuté des amants, octave du chant à la rose des vents: l’infini actuel pour amants.

 

 

 

 

 

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