Dimanche 5 janvier

Voilà un livre dont je voulais parler depuis un certain temps. Mais il fallait pour cela que j’aie du temps disponible pour me plonger dans son ambiance: celle du bebop et du free jazz, en écoutant plus spécialement les grands saxophonistes: Dexter Gordon, Sonny Rollins, Coleman Hawkins, Charlie Parker, John Coltrane, Eric Dolphy, Ornette Coleman et surtout Archie Shepp. Ce livre en effet, qui s’intitule Don Quishepp (Edilivre éd.), est l’oeuvre d’un passionné de jazz, Franck Oflo (de son nom de plume) et  la figure d’Archie Shepp en est le centre.

J’ai eu deux fois la chance d’entendre Archie Shepp en live. La première fois par le plus grand des hasards. En concert à Amsterdam, il était venu la veille saluer un ami qui se trouvait à Bruxelles, et  celui-ci l’avait emmené dans une soirée où je me trouvais. Nous devions être une vingtaine de personnes, pas plus. A un moment donné, sans que nul ne le sollicite, il a pris son saxo, et s’est mis à jouer un morceau  presqu’en s’excusant. Bien sûr nous en avons redemandé, et il ne s’est pas fait prié. Un moment magique.

Le livre de Franck Oflo est versifié. C’est un long poème, tout entier imprégné du souffle d’Archie Shepp, animé par un précepte archimédique :

Tout corps plongé dans le  / Swing subit une poussée / Verticale vers les cieux; / Bref se sent décoller.
(p.14)

Oui, Shepp a préféré / Fuir l’humaine infamie / Pour, au ciel, s’réfugier ! / Tout se passe comm’ si / Pendant que dans les rues / On se jette des pierres / Archie Shepp , dans les nues, / Jette à tous vents des vers ! / L’a pris la voie de l’air / En réponse à tous ceux / Pour qui, six pieds sous terre,  / Il aurait été mieux. / Mieux. En fait il ne sax / Pas d’ s’écrire et il é / Lèv’ l’objet petit sax / Soprano à la dignité / De nouvelle chose ! (p.97)

Cette dernière proposition parlera  évidemment sans peine aux lecteurs de Lacan, qui y retrouveront la formule de son Séminaire L’éthique de la psychanalyse à propos de la sublimation : élever l’objet à la dimension de la Chose. Baliverne ? Pas du tout: n’est-ce pas le jazz qui donna tout son rayonnement  à  l’instrument inventé par Adolphe Sax, longtemps considérée avec mépris par le monde musical ? Contribution essentielle de la Belgique à l’histoire du jazz !

En vérité, travesti sous des allures de farce un peu potache,  Franck Oflo a écrit un véritable Art poétique d’Archie Shepp, qu’on aimerait voir lui-même mis en musique, s’il ne l’a déjà été puisqu’il fut mis en scène au Festival Jazz in Marciac.

Je cherche l’or du temps, disait André Breton. Pour Franck Oflo, c’est sûr, Archie Shepp a converti l’air en or :  Il n’y a qu’à regarder / D’quoi est faite son étoffe / alors vous comprendrez / D’quelle foi il se chauffe. / Le Soleil…il s’en sert / Comme un ventilateur; / Il habite l’éther / Vit en apesanteur ! (p.134).  Shepp est un jazztéroïde, façon Arthur Rimbop !

Bref, voici un livre qui ravira la belle tribu des amateurs de jazz.  Sea, sax and sun  !

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>