Mercredi 20 novembre

J’en  reviens à L’Origine du monde. Un commencement qui, en vérité est une suite, comme je l’ai fait remarquer à  Pascal Quignard. En effet, Courbet avait auparavant peint pour Kahlil-Bey un autre tableau – une Venus et Psyché aujourd’hui perdue-, et en recevant une nouvelle commande, lui avait dit: « je vous peindrai la suite ».

Parmi les nombreuses questions que nous n’avons pas eu le temps d’aborder au cours de cet échange, il y a celle du cadrage. Celui-ci avait inspiré à Maxime du Champ un commentaire faussement niais, qui se voulait ironique: « Par un inconcevable oubli, l’artiste, qui a copié son modèle sur nature,a négligé de représenter les pieds, les jambes,  la poitrine, les mains,, le cou, et la tête ! ».  On sait qu’il y a cinq ans, Paris Match crût tenir un scoop -j’en ai parlé sur ce blog à l’époque- comme quoi la tête de cette malheureuse décapitée avait été retrouvée. L’hypothèse était donc que Courbet avait morcelé sa toile. En réalité, Courbet n’a jamais découpé celle-ci. Mais il s’est inspiré du cadrage très similaire d’une photographie de Belloc de quelques années antérieures (1860).

L’effet saisissant de ce cadrage est évident: il ne s’agit plus de la peinture plus ou moins audacieuse d’un nu féminin, mais du dévoilement du sexe féminin au regard du spectateur sans que lui soit ménagée la  possibilité du déplacement de celui-ci sur le corps en entier, c’est-à-dire le mouvement que Freud considère dans ses Trois essais sur la théorie de la sexualité comme le ressort premier de la sublimation. D’où un effet de fascination, ou d’aversion, c’est selon, mais à tous les coups un choc.

Pascal Quignard, dans son dernier livre: L’enfant d’Ingolstadt, épingle précisément  une autre définition de la sublimation, qui constitue d’ailleurs la première occurence du terme sous la plume de Freud. Elle se trouve dans une lettre à Wilhelm Fliess datée de mai 1997: la sublimation, écrit Freud, est une « construction pour se protéger de la scène primitive ». On le voit, le tableau de Courbet constitue un fameux coup de pied à l’idée de la sublimation au sens d’une censure sur le sexe.

Ceci n’entraîne pas que le dispositif du coffre à volet imaginé par Lacan pour enchâsser L’Origine du monde participe du refoulement. On pourrait dire dans une première analyse qu’il tient  à la structure même du fétichisme, où l’objet est à la fois présent et absent. Mais plus profondément, il répond à ce que Lacan dans son Séminaire 4 (La relation d’objet) a mis en lumière de la relation du regard à tout tableau, soit la présence  du manque au-delà de l’objet .

Un dernier point à propos de l’identité du modèle. Ce n’est que très récemment qu’elle fût découverte par C.Schoff à travers la correspondance d’Alexandre Dumas fils et Georges Sand.  Son nom: Constance Queniaux, danseuse de l’opéra qui fût un temps la maîtresse de Kahlil-Bey. Depuis que réapparût L’Origine du monde, et son installation au Musée d’Orsay, il n’y avait plus qu’une question sur toutes les lèvres: qui Courbet avait-il donc peint ? A qui ce sexe ?  Comme si une fois dévoilé le tableau lui-même, là était désormais le mystère. Comme si à toutes forces il fallait désormais poser un nom qui recouvre ce trou.

Une réflexion au sujet de « Mercredi 20 novembre »

  1. De même qu’il faut ôter l’s au prénom de Madame Sand…. (je suis bien placée pour ne pas l’oublier…) on ne peut pas ne pas penser au Vorstellungsrepräsentanz, représentant de la représentation dont il n’y a pas, voile sur le trou, voile créant le trou, comme le potier le vide qui le regarde de son oeil mort. Le Magritte qui récapitule le corps nu d’une femme au lieu de son visage est-il une réplique ? un …pied de nez ?

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