Jeudi 3 mai

Le rapprochement du jeu d’échecs et de l’art remonte à loin. Deux des plus anciens traités concernant ce jeu portent d’ailleurs des titres très significatifs à cet égard. Le premier, en langue espagnole datant de 1497 et oeuvre de Luis Ramirez de Lucena, s’intitulait  Repeticiones de Amores y Arte de Ajedrez.  Le second  Trattato dell’inventione et arte liberale del gioco di sciacci  d’Alessandro Salvio est publié à Naples en 1604.

La revue Ligeia publie en son dernier numéro un dossier thématique volumineux et fort bien documenté sur le thème: Jeu d’échecs et art, dans lequel est retracé l’histoire de ce noble jeu, vraisemblablement né en Inde, en ses croisements avec l’art, la littérature,le théâtre ou le cinéma. Ainsi ce dossier s’ouvre-t’il par un texte posthume d’Hubert Damisch, commenté par Claire Salles,  qui voit dans le dispositif de l’échiquier une pièce essentielle à la construction au Quatrocento de la forme tableau, sur laquelle viendra s’inscrire l’istoria chère à Alberti.

Si la Renaissance a tenu le jeu d’échecs particulièrement en honneur, il est considéré comme prestigieux  en Occident dès le XIème siècle. Il est régulièrement évoqué dans les chansons de geste ou dans le roman courtois;  métaphore de la guerre ou du tournoi amoureux, c’est selon. Il est certes un temps prohibé par Saint Louis mais  Rutebeuf, son contemporain, puis Charles d’Orléans ou  Rabelais ne manquent pas de l’évoquer.

On trouve dans ce dossier plusieurs études fouillées sur la place du jeu d’échecs dans la littérature: les troubadours, Rabelais mais aussi Middleton, Lewis Caroll, Edgar Poe, Cocteau, Nabokov, Gracq, Stefan Zweig. Et bien entendu une place particulière est faite à Marcel Duchamp, pour qui la pratique du jeu d’échecs était une passion. En collaboration avec Vitaly Halberstadt, Duchamp écrivit même un traité: L’opposition et les cases conjuguées sont réconciliées, examen sur 200 pages de deux variantes d’une même fin de partie ! Il y a quelques années, j’ai acquis chanceusement un exemplaire de ce livre, typographiquement conçu avec un grand soin par Duchamp.

Pour le numéro à venir de Ligeia, un dossier, dont je ne dévoilerai pas le titre, est en préparation sur l’art et la psychanalyse, auquel j’aurai le plaisir de contribuer. Si j’avais été amené à le faire pour ce dossier échiquéen, j’aurais évidemment repris ces propos de Lacan en son Séminaire Le désir et l’interprétation: On devrait comparer tout le déroulement d’une analyse au jeu d’échecs […] parce que, ce qu’il y a de plus beau et de plus saillant dans ce jeu, c’est que chacune des pièces est un élément signifiant. Le jeu se joue en une série de mouvements en réplique, fondés sur la nature de ces signifiants, chacun ayant son propre mouvement caractérisé par sa position comme signifiant, et ce qui se passe, c’est la progressive réduction du nombre de signifiants qui sont dans le coup. Il s’agit, comme dans une analyse, d’éliminer suffisamment de signifiants pour qu’il en reste un nombre assez petit pour qu’on sente bien où est, entre eux, à l’intérieur de la structure, la position du sujet .

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