Lundi 24 décembre

La Libre Belgique avait publié le 4 décembre dernier un texte de mon collègue et ami Gil Caroz à propos du Forum Européen  « Des discours qui tuent », qui s’est tenu à l’initiative de la Movida Zadig aux Facultés Saint-Louis à Bruxelles le 1er de ce mois. Ce forum, qui réunit plus de 600 personnes ne fut  sans doute pas du goût de tous. Comment ne pas le présumer aujourd’hui, où le même journal refuse la publication du texte de l’intervention que j’y avais faite?

J’avais commencé ce blog voici près de huit ans au lendemain d’une censure analogue, venue du Soir. (cf.l’avant blog), qui avait affermi ma résolution de m’engager dans cet exercice. Les temps n’ont décidément pas changé. S’agissant de ce qui est en question, c’est particulièrement inquiétant .

Voici donc le texte en question.

Des discours qui tuent

Le maître de demain, c’est dès aujourd’hui qu’il commande. A la lumière de cet adage de Jacques Lacan, tâchons de regarder en face ce qui se dessine, c’est-à-dire ce qui est à l’oeuvre aujourd’hui .A quel maître aurons-nous  affaire demain? Sommes-nous disposés à nous en accommoder?

Notre siècle , écrivait récemment Marc Weizmann, est la décharge à ciel ouvert de celui qui précède. Le fascisme, le stalinisme, le colonialisme, le capitalisme, la mondialisation nous ont précipité dans un chaudron, où le sommeil de la raison engendre des monstres: réveil des nationalismes, islamisme radical, illibéralisme, empire de la post-vérité.

Là encore, Jacques Lacan nous éclaire en nous invitant à lire en termes d’épidémie ces faits historiques. Les déceptions diverses engendrées par les promesses de la démocratie  ont ouvert la porte à des discours qu’il ne suffit pas de qualifier de populistes pour en être quitte. Il ne s’agit plus d’en voir les signes, mais les effets, qui se répandent comme une traînée de poudre, à la faveur d’un discrédit généralisé de la politique.
En l’espace de 10 ans, selon une étude de la revue Politis, la poussée de l’électorat d’extrême droite en Europe est de 36 °/°. Cette épidémie n’a pourtant rien d’un phénomène naturel spontané tels les raz de marées, les ouragans ou les éruptions volcaniques. Des incendiaires parfaitement identifiables l’attisent, sans même plus s’en cacher, enivrés par une jouissance mauvaise.
Car plus s’instaure le chaos, plus pressant est l’appel au maître.

Better to reign in hell than serve in heaven : j’ai cité là un vers du Paradise lost du poète anglais John Milton. Mieux vaut régner en enfer que servir au paradis. C’est la devise du nommé Steve Bannon. Ce dangereux personnage, auprès de qui  Donald Trump aux Etats-Unis, Dutertre aux Philippines, Bolsonaro au Brésil ont pris des leçons,  mais aussi Farage au Royaume-Uni,  Salvini en Italie ou Wilders aux Pays-Bas, s’est récemment pavané au Parlement Flamand en compagnie de Marine Le Pen. C’est qu’il   entend à présent mener en Europe sa croisade en vue de l’Apocalypse.

Après avoir activement oeuvré au Brexit  à travers le site de données manipulées de Cambridge Analytica, Bannon s’est beaucoup promené à travers le continent. Et il n’est pas indifférent, dans la perspective des élections européennes de mai 2019, qu’il ait choisi d’installer à Bruxelles le siège de son mouvement, qui s’appelle The Movement précisément. Il en a confié les clés à quelqu’un qu’on n’a guère pris au sérieux jusqu’ici, qui s’appelle Michael Modrikamen. Le grand quotidien anglais The Guardian ne s’y est pas trompé. Prêtons-lui  désormais plus d’attention. Trump, Dutertre, Bolsonaro, aussi on les a longtemps considérés comme des clowns.

Le projet de Steve Bannon est clair: soutenir partout en Europe la droite radicale, l’organiser logistiquement et financièrement, en conseiller  les meneurs, leur donner accès aux data utiles, les assister  dans le choix des candidats et la conduite de leur campagne. Si un certain nombre de dispositions législatives veillent dans la plupart des pays européens à interdire de tels soutiens étrangers, il n’aura cependant aucun mal à contourner ces obstacles via des fondations ou des prête-noms, et cela avec un art consommé de la manipulation des réseaux sociaux sur la toile.

Son projet de déstabilisation des démocraties européennes converge naturellement avec celui tout aussi médité de Vladimir Poutine . Il est vraisemblable que dès à présent, ils oeuvrent, sinon directement en commun à la réalisation de cet objectif, du moins indirectement, par des intermédiaires en coulisse. Chacun convaincu de se servir de l’autre sans doute. Rien d’étonnant à voir un des géopolitologues belges au petit pied qui servent la soupe à Modrikamen, intervenir plus souvent qu’à son tour  sur la chaîne de télévision Russia Today.

N’imaginons pas que je ne sais quel cordon sanitaire nous protège encore sérieusement de l’épidémie. Elle peut aussi prendre des masques.  Les dérives  de plus en plus nombreuses des partis de droite traditionnelle sont régulièrement le résultat d’un entrisme digne de la tradition trotskiste. Il y a plus d’une raison de penser que tel est le cas avec le Mouvement (tiens, le mouvement…) Réformateur en Belgique. A l’insu ou non de certains de ses dirigeants, on a de plus en plus de peine à le croire. Vincent Engel ne me contredira pas.

Michel Foucault avait une thèse précieuse: il n’y a pas d’idéologie cachée, tout est toujours dit par les acteurs eux-mêmes. Il y a eu voici quelques semaines un moment de vérité étonnant qui vérifie ce point de vue essentiel. En tournée dans plusieurs pays d’Europe de l’Est, estomaqué sans doute par ce qu’il avait pu y entendre de leurs dirigeants, Emmanuel Macron, comme un journaliste l’interrogeait sur la montée de l’extrême droite, lâcha ces mots : Mais ils ont déjà gagné !
Non, il n’y a pas d’idéologie cachée. Seulement des discours dont on peut ne rien vouloir savoir. Mais n’oublions pas ce mot de Mussolini, que citait Madeleine Albright dans une interview récente: pour plumer une poule, enlevez-lui les plumes une par une, ni elle ni  personne ne le remarquera.

2 réflexions au sujet de « Lundi 24 décembre »

  1. Ping : Zadig ou l’arme de comparaison massive – Routes et déroutes

  2. Je constate que, par le biais d’un mystérieux « Ping », un lien présenté comme un commentaire a été établi de mon article vers celui-ci. Ce processus est sans doute automatique par le truchement d’une simple référence URL, selon des modalités que j’ignore. Comme je l’ai précisé plus haut, mon texte n’est pas un commentaire du billet ci-dessus et je ne l’ai pas adressé à son auteur. Un ping-pong que se livrent des algorithmes à l’insu de notre plein gré, probablement.

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