Dimanche 27 mai

Petite revue de mes dernières lectures. ‘Je’ (une traversée des identités) de Clotilde Leguil (PUF), Miousic de Stéphanie Moris (La Mouette), Après la loi de Laurent de Sutter (PUF), Peut-être (la nuit de dimanche) de Jacques Roubaud (Seuil) .

‘Je’: Clotilde Leguil signe avec ce livre une forme de manifeste. Tout en recensant  les multiples variations autour du terme dans l’enseignement de Lacan (depuis son texte sur Le stade du miroir et la formation du Je jusqu’à ses séminaires ultimes), elle analyse de façon méthodique ce qui fait obstacle, voire forclôt, l’émergence du ‘je’ dans le monde contemporain: le  totalitarisme, l’idéologie scientiste, l’empire de la  statistique,  les communautarismes, les crispations identitaires, les ségrégations, la virtualisation des relations sociales. Comment reconquérir le champ perdu de l’être du sujet -selon une formule reprise au Séminaire Le désir et l’interprétation, tel est donc le propos de ce livre, dont Clotilde nous a fait une présentation très vivante ce jeudi où elle était à Bruxelles l’invitée de l’ACF-Belgique.

En l’entendant, m’est revenu le souvenir de ce que m’avait confié naguère un analysant de Lacan. A plusieurs reprises, celui-ci l’avait interrompu par cette simple interjection : je…! Le minimum, mais aussi bien le maximum de l’interprétation en psychanalyse. Autant une invitation adressée au sujet à parler à la première personne que question sur cet étran-je, phrase interrompue telle une pure énigme suspendant la signification et du coup la portant à son comble autant que  jaculation hors sens, embrayeur linguistique  (shifter) autant que coupure dans le discours.

J’ai découvert Miousic, le livre de Stéphanie Moris à l’occasion d’une autre soirée à l’ACF-Belgique où elle était l’invitée de Jean-Claude Encalado. Il s’agit d’une remarquable étude clinique sur James Ensor menée à partir de l’examen d’une correspondance inédite assez désopilante.  Elle nous découvre un Ensor fou de Wagner et qui se considère meilleur musicien que peintre. On peut en douter au vu de ce qui nous est parvenu de ce qu’il composait sur son harmonium,  où il ne jouait que sur les touches noires! Il est certain par contre que la musique eût pour lui un rôle absolument salvateur, contribuant à le mettre à l’abri d’hallucinations auditives envahissantes. La présence de la musique est par ailleurs constante dans sa peinture au point d’en devenir peu à peu comme une simple chambre d’écho. De là l’idée reçue selon laquelle l’inspiration d’Ensor s’est peu à peu tarie, mais en vérité, si cette peinture perd son caractère grinçant au point de se faire naïve, c’est qu’un apaisement s’est fait jour dans une psychose paranoïaque caractérisée, dont Stéphanie Moris déploie parfaitement les coordonnées.

Après la loi de Laurent de Sutter est un livre  passionnant. Je n’ai pas les  compétences nécessaires pour porter un jugement (un jugement !, que le Ciel me pardonne) sur tous ses développements à propos de l’histoire du droit de la Grèce antique à la Chine en passant par les traditions indiennes , japonaises, hébraïques, arabes et romaines. Mais de ce vaste panorama, ressort avec force la thèse essentielle de l’ouvrage, à savoir que la forme princeps qu’a pris le droit en Occident est issue d’un bouleversement qui s’est accompli en Grèce quand le nomos (la norme, la loi)  a pris le pas sur le thesmos (la décision, le choix), bouleversement dont Cicéron est le passeur décisif à Rome. Une toute  autre forme de droit,  pour laquelle  plaide Laurent de Sutter, est pensable à la lumière de ce qu’il en est advenu dans d’autres cultures.

Dans  ce glissement du thesmos au nomos, la philosophie n’est pas innocente. En quoi se confirme la conviction de Lacan selon laquelle la philosophie travaille fondamentalement pour le maître et prend son départ d’un silence décidé sur la jouissance.

Peut-être (la nuit de dimanche): ce « brouillon de prose » de Jacques Roubaud est-il son dernier livre? J’espère profondément  qu’il n’en soit  rien, mais c’est la crainte de l’auteur , dont la santé est précaire, quand il entreprend cette « autobiographie romanesque ». Mais Roubaud ne serait plus Roubaud s’il n’accompagnait ce récit de quelques contraintes formelles. Pour le coup, ce sera de ne pas revenir en arrière. Cocasse pour une autobiographie! Bref, c’est un brouillon, que Roubaud décide de publier comme tel, et qui se lit avec ravissement.

Pourquoi « autobiographie »? N’est-ce pas, explique Roubaud, que tout roman est  autobiographie de celui qui lui donne son nom . (Madame Bovary c’est moi ,disait déjà Flaubert) . Mais surtout, pourquoi n’y en aurait-il qu’une? (Roubaud a écrit et publié bien des récits au caractère autobiographique) : Si on en composait une tous les dix ans, ce serait déjà moins une prétention ridicule à transmettre au monde LA vérité sur soi-même.
Comme dirait Clotilde avec Rimbaud et Dupont et Dupond  Je est un autre, et je dirais même plus.

A coup sûr , j’aurai l’occasion de  reparler bientôt de Jacques Roubaud . A la rentrée, j’animerai en effet  à l’ACF-Belgique un séminaire de « poétique lacanienne » avec ma chère amie et collègue Ginette Michaux. Celle-ci n’a pas dans le champ freudien toute la visibilité qu’elle mérite. Lisez donc pour vous en convaincre son essai De Sophocle à Proust, de Nerval à Boulgakov (Paris, Eres, 2018)

 

 

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