Dimanche 29 avril

C’est un livre sidérant,  à ranger aux côtés des Souvenirs de la maison des morts de Dostoievski ou de Si c’est un homme de Primo Levi, dont l’auteur, Philippe Lançon, a survécu à la tuerie du 7 janvier 2015 au siège de Charlie Hebdo. Précipitez-vous chez votre libraire, et lisez le, car sa lecture est désormais essentielle.

Son titre: Le lambeau est glaçant et précis. Il désigne le segment de chair ou d’os prélevé sur le corps d’un patient pour être greffé sur une partie du corps qui a été mutilée, en l’occurence la machoire de Lançon.

Le lambeau a donc un double sens. D’une part, c’est celui de la chair mise à nu, du morceau de corps en bouillie  que Philippe Lançon découvre d’abord avec horreur à ses côtés sur le cadavre de Bernard Maris, et qui lui évoquera plus tard  les vers de l’Athalie de Racine : Je lui tendais les mains pour l’embrasser/ Mais je n’ai plus trouvé qu’un horrible mélange/ D’os et de chair meurtris et traînés dans la fange/ Des lambeaux plein de sang et de membres affreux/ Que des chiens dévorants se disputaient entre eux. D’autre part, le lambeau est une pièce de la reconstruction de son corps brisé et de sa vie coupée en deux.

Le récit va du 6 janvier 2015, veille de l’attentat, au 13 novembre de la même année, jour du carnage du Bataclan qu’il apprend alors qu’il est à New-York. Le temps entre ces deux dates s’est interrompu; c’est littéralement le temps de l’entre deux morts,  dans lequel bascule Philippe Lançon en l’espace de deux minutes et de quelques rafales de kalachnikov. De quelle douleur Paris devient alors la capitale, voilà ce dont témoigne Le lambeau, de manière ô combien plus efficace que tous les bavardages psycho-sociologiques. Philippe Lançon évitait d’ailleurs de lire dans la presse ces océans de commentaires, s’efforçant à travers l’écriture de ce livre, non  pas de me consoler d’avoir perdu, à part un gros bout de mâchoire, je ne sais trop quoi, mais simplement de circonscrire la nature de l’événement, en découvrant comment il a modifié la mienne. Je cherche, mais je n’y arrive pas. Les mots permettent d’aller plus loin, mais quand on est allé si loin, d’un seul coup, malgré soi, ils n’explorent plus, ne font plus de conquêtes; ils se contentent maintenant de suivre ce qui a eu lieu, comme de vieux chiens essoufflés. Ils fixent des limites artificielles, trop étroites, au troupeau des sensations et des visions. 

Cet effort pour circonscrire l’événement, et ses suites ( il subit pas moins de 17 opérations en un an),  cet effort  pour dire, d’aussi près qu’il est possible, le réel en cause,  Philippe Lançon le soutient d’autant plus impérieusement qu’il est pendant des mois  littéralement retranché du monde de la parole. Mais de manière générale, il a  le sentiment de n’appartenir plus qu’à demi au monde des vivants, d’être dans un autre monde tout en étant dans celui-ci, c’est-à-dire celui de l’hôpital , qu’ il découvre et explore avec intérêt, où il se sent à l’abri et dont il craint de devoir s’éloigner. Il consacre de très belles pages au personnel hospitalier: médecins, infirmières ou kinés, ainsi qu’à d’autres patients des divers services où il séjourne, et qui ont formé avec  ses proches et ses collègues les maillons de cette chaîne humaine qui m’a permis de tenir, comme il l’écrit très joliment.

A cette chaîne, puisse à présent le lecteur s’ajouter et se réjouir de souhaiter longue vie à Philippe Lançon.

 

 

 

 

 


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