Mardi 26 septembre

Je me suis laissé aller à évoquer quelques souvenirs du temps de ma scolarité dans le numéro 13 – toujours le 13 me poursuit !- de Mallapris, le bulletin électronique préparant aux prochaines Journées de l’ECF.sur le thème  Apprendre: désir ou dressage?  Je les reprends ici, ainsi qu’une autre contribution à paraître à propos du livre Théâtre et psychanalyse, récemment publié aux éditions Entretemps.

Souvenirs scolaires

L’homme intelligent aime à apprendre, l’imbécile aime à enseigner  (Bertrand Russell)

Dès mon premier jour d’école, a débuté la longue expérience de l’ennui. A son grand mécontentement, j’avais posé à l’institutrice une question impertinente qui en témoignait déjà: « Quelle heure est-il ? » .
Ma première insurrection fut intellectuelle. Pour des raisons qui m’échappaient, j’atterris dans un cours de religion. J’y fus horrifié par l’histoire du Christ, « qui s’est sacrifié sur une croix pour sauver les hommes ».
Vers 8 ans, je me pris d’une grande affection pour un nouvel instituteur. Le transfert opéra: mes résultats scolaires devinrent d’un coup les meilleurs.
Je dus changer régulièrement d’école, de sorte que je n’avais guère le temps de m’y faire des camarades. Quand pour la première fois je me fis un ami, j’étais fou de joie. Elle fut gâchée par ma mère, qui l’accueillit mal.
Mon frère cadet entra dans la même école que moi. Au coup de cloche, nous devions rejoindre nos rangs dans la cour. Tancé sévèrement par le directeur pour avoir tardé à y prendre sa place, il prit peur et urina dans sa culotte. Le grand éclat de rire de tous les enfants devant cette humiliation me révolta.
On disait de moi que j’étais « en avance ». J’entrai effectivement plus tôt que les autres à l’école secondaire, où d’un seul coup, comme j’avais 15 ans, les choses s’inversèrent . L’école me dégoutait, et je n’en fichais plus une.
Je lus avec délectation Ferdydurke, le roman de Witold Gombrowicz, y trouvant le mot sous lequel classer définitivement toute entreprise éducative: cuculisation. Et je répétais à l’envi l’adage de Bertrand Russell que j’ai mis en exergue de ces quelques lignes.
Un seul professeur trouvait grâce à mes yeux. Il fut la première personne que j’entendis prononcer le nom de Freud. Il m’impressionna beaucoup en nous lançant un jour cette question: « Qui parmi vous n’a jamais pensé à se suicider ? ». Je repensai à lui plus tard en entendant Lacan à Louvain: « Comment pourriez-vous supporter une histoire pareille, si vous n’étiez pas assuré que ça va finir un jour? ».
Je dus absurdement redoubler une année pour avoir échoué en chimie, petit cours d’une heure par semaine dans la section gréco-latine. Le monde s’éteignait.
J’avais fait -était-ce à cette occasion, je n’en suis plus sûr- l’expérience traumatisante, que Lacan épingle dans son Séminaire X: celle de l’angoisse de l’ examen, angoisse culminant dans une éjaculation involontaire. Où l’on saisit que pour le garçon, la première rencontre avec une femme tient toujours un peu de l’examen. Remets ta copie, petit gars!
J’eus un sursaut. Sortir au plus vite de cette prison.
Je m’enorgueillissais d’être le meilleur en dissertation, où je pouvais faire étalage de tout ce que j’avais appris par moi-même de philosophie. Je gagnai même un concours national en la matière. Trente ans plus tard, je fus consterné, au grand amusement d’une de mes filles, que j’avais aidée dans cet exercice, de recevoir la mention : travail insuffisant !

 

   « Regards croisés »

Il y a beaucoup à apprendre dans le volumineux ouvrage collectif Théâtre et psychanalyse (regards croisés sur le malaise dans la civilisation) conçu par Christiane Page, Carolina Koretsky et Laetitia Jodeau-Belle. Et d’abord, comment Freud ou Lacan se sont laissés enseigner par le théâtre. En retour, nombre d’auteurs de théâtre ou de metteurs en scène ont été sensibles à la dimension de l’inconscient. Plusieurs de ces metteurs en scène -Stéphane Braunschweig, Myriam Saduis, Alain Françon, Brigitte Jacques-Wajcman, Christine Letailleur, Olivier Py, Daniel Mesguich- en témoignent dans des entretiens dont j’ai épinglé quelques réflexions.

Stéphane Braunschweig pose la question de savoir qu’est-ce qu’un personnage de théâtre. Peut-on soutenir que ceux-ci ont un inconscient ? Pour lui, il en va des personnages de théâtre comme de ceux de cette jolie nouvelle de Pirandello où il raconte comment des personnages viennent chaque dimanche matin lui demander d’écrire leurs histoires: ce ne sont pas des personnages de papier, même s’ils sont de pures créations de l’imagination, ils existent, même s’ils seront réinventés par le travail des acteurs. Stéphane Braunschweig invitent toujours ses acteurs à rêver à leurs personnages. Et reformulant le paradoxe du comédien de Diderot, il a cette formule: « le paradoxe de l’acteur, c’est qu’il sait ou qu’il a su, puis su oublier, ce que le personnage ne sait pas de lui-même ». Au théâtre, il faut s’ouvrir à ce qu’on ne sait pas, soutient Olivier Py. Perdre le fil, dit aussi Alain Francon.
Interrogée par Jeanne Joucla sur son interprétation de Rita dans le Petit Eyolf d’Ibsen, l’actrice Anne-Lise Heimburger ne le démentirait pas. Elle dont l’intérêt pour la psychanalyse est intimement entremêlé à sa passion du théâtre, s’est sentie habitée par ce rôle, au point de faire des crises tout-à-fait excessives !
Myriam Saduis, avec qui j’ai eu le plaisir de dialoguer, définit semblablement l’expérience de la psychanalyse et celle de la mise en scène : ce sont deux « déconstructions organisées », formule qui lui vient dans le fil de l’analyse d’un rêve, celui d’un manteau mis en pièces, dont ne reste que bâti. Catastrophe ? « Non, non, lui dit la costumière, on va recomposer le manteau dessus ». Et la rêveuse de comprendre que le manteau sera le même mais en même temps complètement différent. Myriam donne du théâtre cette définition étonnante, mais qui s’entend mieux sur fond de ce songe: faire advenir les âmes mortes.
Brigitte Jacques-Wajcman a fait revivre bien des âmes mortes, en arrachant Corneille à son mausolée scolaire d’héroïsme et de morale, en faisant surgir toute la passion qui habite ses personnages, le plus souvent à leur insu. Ils disent « je veux », mais ils désirent autre chose.
Bien souvent, ils ne sont que les jouets de traités et de marchandages politiques Ils se défendent de toute soumission à l’amour, alors que tout ce qu’ils désirent, c’est posséder l’être aimé. Cette ambiguïté permanente chez Corneille, son ironie aussi, si Brigitte Jacques-Wajcman y a été si sensible, c’est à partir d’une attention au langage tôt nourrie de l’approche analytique.
La même attention habite Daniel Mesguich. Words, words, words, dit Hamlet. Mais à travers ce mot par trois fois répété, se glisse un autre mot swords – épées ! Et dans cette scène où Claudius, réalisant l’objet de la pièce dans la pièce, exige qu’on rallume la salle et s’écrie lights, ligths, ligths, là encore autre chose se donne à entendre : sligth -offense !
Christine Letailleur pour sa part, témoigne des effets subjectifs de son travail, tels qu’ils se répercutent dans les diverses sphères de sa vie quotidienne: obsessions, longues périodes de retrait mutique et d’enfermement, en compagnie des personnages des pièces qu’elle met en scène, et qui lui passent par le corps, qu’elle voit vivre, comme y invitait Braunschweig, qui la hantent et la rendent heureuse.
Un mot d’Olivier Py pour conclure cette trop brève recension: Vilar avait demandé à Maria Casares : « En tant qu’actrice, crois-tu en Dieu ? », et elle avait répondu « En tant qu’actrice, je crois en Zeus ». On pourrait faire un équivalent très fort avec « Est-ce qu’en tant qu’acteur, tu crois à l’inconscient? » Il faudrait qu’il réponde: « En tant qu’acteur, je crois à la folie ».

Une réflexion au sujet de « Mardi 26 septembre »

  1. L’Ernesto de Marguerite Duras, en revenant de l’école, décrète qu’il ne veut plus y aller. « Pourquoi ? » lui demande sa mère. « Parce que à l’école on m’apprend des choses que je ne sais pas ».
    Pour retenir quelque chose en effet, il faut bien qu’on puisse en reconnaître des bribes, qu’on sait déjà d’une manière ou d’une autre.
    Apprendre ce qu’on ne sait pas déjà un tout petit peu ? Aucun intérêt !

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