Dimanche 18 décembre

Regarder des séries me fait-il oublier qu’il existe encore un art qui s’appelle le cinéma, avec des salles conçues pour lui ? Je dois bien convenir que ce n’est pas faux, et je me désapprouve, au sortir de Paterson, le délicieux dernier film de Jim Jarmush.

C’est moins palpitant qu’ Under the dome sans doute, ou que The bridge (vu dans sa version originale suédoise). Il ne se passe rien dans Paterson, enfin ni crime, ni viol, ni adultère, ni grande catastrophe, ni scandale politico-financier. c’est le récit d’une semaine de la  vie bien réglée d’un chauffeur de bus dans une petite ville  proprette du New Jersey et de sa compagne, qui repeint tout en noir et blanc et cuisine des cookies. Ils s’adorent, ils roucoulent tendrement. Ils ont un chien, un affreux bouledogue anglais  qui s’en prend bêtement à la boite aux lettres dès qu’il le peut.

Il se trouve que Paterson est la ville d’où est originaire le poète William Carlos Williams. Et c’est le titre qu’il donna à son recueil le plus célèbre.  Paterson est aussi le nom propre de notre chauffeur de bus; lui aussi écrit des poèmes, dédiés à son aimée et consigné dans un carnet, qui est leur trésor commun, leur livre secret, aussi précieux que celui destiné à Laura par Pétrarque. Ils sont très beaux, au fait , ces poèmes, empruntés à un certain Ron Padgett, et qui prennent pour objet les plus banales observations de la vie quotidienne. D’autres vocations poétiques éclosent par ailleurs à Paterson !

Tout de même il va y avoir un drame. A la fin d’une semaine pas complétement tranquille – une panne du bus le jeudi ! – , les toutereaux vont au cinéma, voir , en noir et blanc bien sûr, L’île du Docteur Moreau de Charles Laughton.  Mais au retour, aie aie aie,que trouvent-ils ?  Le cher carnet de poèmes, déchiqueté en mille morceaux par le cabot. Le choc est rude, mais l’amour est bien au-delà de ça, et renait dès le lundi matin  le doux et simple bonheur des réveils à deux.

Jarmush signe là une de ces fables dont il a le secret, avec ces personnages lunaires, décalés, qui ne semblent rien connaître des passions tristes, grands enfants candides qui traversent le monde comme un sortilège qui se défait sous leurs pas. Et qu’est-ce qui opère là, sinon la singulière magie du cinéma ?

 

 

 

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