Dimanche 7 août

Petit bulletin de santé!  Dix jours que ça dure, et ça ne va pas encore franchement mieux. Avec cette double otite et la tête comme dans une cloche, je vis au ralenti et j’ai le sentiment d’être coupé du monde. J’ai repoussé des visites, annulé des rendez-vous et arrêté de regarder des séries, qui me filaient la migraine. Bref, je consens à être malade, bon gré mal gré.

Le moment était bien choisi pour lire la biographie …d’un musicien! Celle du jazzman René Urtreger par Agnès Desarthe. De vingt  à trente ans, Urtreger a joué  avec les plus grands noms du be bop: Bud Powell,  Lester Young, Stan Getz, Chet Baker,  Dexter Gordon, René Thomas, John Lewis, Miles Davis (avec qui il enregistra la musique d’Ascenseur pour l’échafaud). Paris était alors la capitale mondiale du jazz. Il fut le premier jazzman français à signer une exclusivité chez Barclay (en 55). Puis Urtreger a sombré dans la came. Il s’est retrouvé à la rue. Avec le rock et la pop, le jazz aussi connaissait un long purgatoire. Pour survivre, Urtreger s’est perdu dans la musique de variété la plus débile. Il a fini par rebondir. Au sortir de longues années d’autodestruction. Il était moins une.

Ce livre est aussi le récit d’une rencontre. Urtreger a trouvé en Agnès Desarthe une complice, qu’il entraînera même sur la scène! Ensemble ils remontent le temps. La vie commence durement pour le petit Juif d’origine polonaise né en 1936, dont la maman est raflée à Pau en 44 et expédiée à Auschwitz. Sans le savoir, René a sans doute dénoncé sa mère à un instituteur collabo. La culpabilité se loge de façon pathétique dans le remords d’avoir, dans la fuite du reste de la famille, emporté la boîte de crayons de couleurs qui lui avait été confiée dans sa troupe de scouts.

C’est en écoutant un disque de Charlie Parker quand il a 13 ans qu’Urtreger a la révélation d’un destin, qui prend forme cinq ans plus tard un peu par hasard dans une boite d’Auteuil, où il est engagé, alors qu’il a été recalé au concours d’entrée au conservatoire, et puis surtout à la faveur d’un concours radiophonique qu’il remporte et lui ouvre les portes du Ring Side, l’ancêtre du célèbre Blue Note. Mais sans doute les choses vont-elles un peu trop vite pour ce garçon mal dégrossi, moins sûr de lui qu’il n’y parait. La chute sera aussi vertigineuse que fulgurante l’ascension. La rencontre d’une femme le sort du trou. Quand il redémarre une carrière de jazzman, c’est tout en bas de l’échelle. Un signe ténu mais providentiel de Dizzy Gillepsie le ramènera au sommet.

Au travers de la figure de René Urtreger, ce que dessine de plus intéressant Agnès Desarthe concerne l’histoire du jazz. La descente aux enfers d’ Urteger va de pair avec la longue éclipse du be bop. Comme si le coeur n’y était plus. Ni le cerveau, ni les couilles, puisque tels sont les organes à l’oeuvre dans la musique à ses dires. Chopin, Charlie Parker, c’est les trois. La musique atonale n’a pas de coeur. La country seulement un coeur. Le hard-rock n’a que les couilles! Les musicologues jugeront de cette répartition! Reste qu’on n’a rien fait de mieux que le be bop. C’est le coeur du jazz, qui n’a jamais vraiment cessé de battre, sous des avatars divers.  Et le livre d’Agnès Desarthe est un hymne à la gloire du be bop, cette musique de fils perdus, semblable, dit-elle joliment, à une pluie d’été: inattendue, sauvage, nécessaire, folle,brève,euphorisante, une pluie qui porte en elle le souvenir de la chaleur, le souvenir du soleil. Les gouttes larges comme des soucoupes rebondissent sur le sol, si bien qu’on ne sait plus si l’eau se déverse du ciel ou jaillit de la terre. 

 

 

 

 

 

2 réflexions au sujet de « Dimanche 7 août »

  1. Entendu Agnès Desarthe invitée sur France Musique, parler de ce livre que je n’ai pas lu… ( pas encore!).
    En effet elle en parlait magnifiquement!
    Bon retablissement aux oreilles!

  2. « Les gouttes larges comme des soucoupes rebondissent sur le sol », dit Desarthe pour décrire le bop et c’est très breau.
    La version de Langston Hugues, poète de Harlem : « Le bop est issu de la police qui cogne sur la tête des noirs. Chaque fois qu’un flic frappe un noir avec sa matraque, ce sacré bâton dit : ‘bop, bop, be-bop !’ »
    Paix sur ton otite !

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