Dimanche 22 avril

 

Les Soprano, 24 heures chrono, Six feet under, Desperate Hosewives, The White House,, The wire, The Skield, Deadwood, Dr House,…On ne compte plus les séries américaines qui, depuis une décennie, n'ont pas seulement révolutionné le genre du feuilleton télévisuel, mais aussi véritablement introduit à une forme nouvelle de récit, aussitôt devenu  source de nombreuses études.  C'est ainsi qu'une collection -qui se présente elle-même sous l'appellation de série!- a vu le jour aux PUF à propos de cet objet culturel nouveau au succès planétaire. Gérard Wajcman y propose sa lecture des Experts, titre français pour la série la plus regardée au monde ces dernières années :CSI (Crime Scene Investigation). 

Crime: c'est le principe générateur de chaque épisode. Au commencement était le crime. Un crime toujours crapuleux, dans l'anonymat de la grande ville. Las Vegas dans la série originelle, Miami ou Manhattan dans les deux séries dérivées. Un crime donc, ou plutôt une série illimitée de crimes, dont les experts du Département de la police scientifique dissèquent les traces comme autant d'indices, c'est-à-dire de preuves potentielles. Ils suivent de la sorte le principe fondateur de la criminalistique, dû à Edmond Locard: nul ne peut agir avec l'intensité que suppose l'acte criminel sans laisser des traces multiples de son passage. Les experts ne recherchent ni mobiles, ni aveux, ni témoins. Tout cela, qui ressort du champ de la parole est répudié. L'objet qui importe aux experts n'est pas la victime ni le meurtrier, c'est le crime. Précisons: non pas le crime conçu comme l'acte d'un sujet, mais le fait nu,froid,  matériel, du crime.  

Scene: Il s'agira d'abord de circonscrire le lieu du crime. Le premier geste de l'expert est de délimiter une zone, aussitôt clôturée par la célèbre bande plastique jaune : Police line do not cross (Crime Scene). Celle-ci fixe les limites du périmètre sacré de la scène du crime où l'expert va opérer. Il y relève les indices, les ordonne, les classe, les photographie. Ensuite, ils seront numérisés et  visualisés. Le corrélat du principe de Locard selon lequel tout criminel laisse forcément des traces matérielles, c'est qu'il n'y a pas de réel impénétrable,  que rien de ce qui est matériel ne peut se cacher, que tout ce qui est matériel est visible , du macroscopique au microscopique. Tout ce que nous avons à savoir, répète volontiers le chef du Département de criminalistique, nous l'avons sous les yeux. De là à conclure que tout ce qui est visible est réel, il n'y a qu'un pas, que l'idéologie scientiste de notre temps franchit volontiers. 

Investigation : Scientifiques, les moyens de l'élucidation du crime le sont d'abord sur le plan de l'expertise médico-légale. Le cadavre est le haut lieu de la vérité qu'il s'agit d'établir. et à cet égard rien de plus suspect qu'un vivant. Les vivants mentent. Les morts, eux, disent vrai. En ce sens, commente Gérard, il n'y a d'experts que de la mort. Les Experts est  la série du temps de l'autopsie généralisée. 

Au coeur de cette série glaçante, viennent pourtant deux épisodes, réalisés par Quentin Tarantino,  qui subvertissent complètement cette logique fondée sur la foi absolue dans les indices matériels élevés au rand d'évidences et sur le rejet de la parole des sujets. Ils mettent en effet en scène une histoire dans laquelle les experts se trouvent pris au piège de leur propre logique et de ses conséquences à cause d'un indice qui les désempare totalement: un gobelet qui se désigne lui-même comme indice. Il est en effet emballé dans le type de sac utilisé par les experts pour conserver les indices. C'est là le leurre, l'appât perversement disposé pour ferrer l'expert et le conduire à sa perte.  Tarantino révèle ainsi la tache aveugle dans l'oeil de l'expert et délivre en quelque sorte la vérité de la série, en phase avec l'âge de la science et sa frénésie. Symptôme de la déshumanisation de la vie moderne, c'est de ce que Jean-Claude Milner a épinglé comme la politique des choses que cette série nous instruit.

Une réflexion au sujet de « Dimanche 22 avril »

  1. … A propos de scènes de crimes improbables et d'expertises, même Michel Houellebecq  s'y met  dans "La carte et le territoire". Evidemment le fait qu'il ait obtenu le Goncourt pourrait décourager ses fans, mais je dirais qu'il y a quand même du Michel Houellebecq, en tous cas c'est drôle.

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