Jeudi 29 décembre

Je ne sais plus du tout par quel hasard j’avais découvert cette image fort curieuse de la Fortune. Il s’agit d’une enluminure du début du XVème siècle, illustrant le De casibus virorum illustrium de Boccace dans sa première traduction française, dûe à Laurent de Premierfait, également premier traducteur du Décaméron.

On trouve à la même époque de nombreuses représentations de la Roue de la Fortune. Elles accompagnent ainsi  la Cité de Dieu de Saint Augustin, le Roman de la Rose de Jean de Meung , l’Epitre d’Othea  de Christine de Pisan . Mais dans aucune de celles-ci, cette roue n’apparait sous la forme de ces 13 bras qui donnent  à la déesse chère aux Romains un petit air de Shiva.

Dans cette belle enluminure, les caprices de la fortune aux yeux bandés sont évoqués par les dispositions ,à chaque bras changeantes, des doigts de la main. Le personnage qui l’interroge ne semble pas très rassuré. C’est que le De casus virorum illustrium de Boccace semble surtout s’attacher au sort des infortunés, au premier rang desquels ce pauvre Adam!

Est-ce donc l’image la plus appropriée pour formuler des voeux ? Pas sûr! N’empêche, ses 13 bras me ravissent. D’autant que l’année 2023 commence fort bien pour moi. Ce vendredi 13 janvier, je serai en effet à Gap, à l’invitation de mes amis Jacques Ruff et Martine Revel, pour une conversation sur l’art et la psychanalyse au sein du Cercle qu’ils animent. Heureuse fortune !

Mes voeux sont donc simples, et, désolé, à très court terme et parfaitement égoïstes: d’ici vendredi 13 janvier, pas de grêves du personnel aérien, pas de tempêtes de neiges, pas de reprise du covid, pas d’extinction de voix! Est-ce trop demander ?

Quant aux lecteurs de ce blog, je leur souhaite par 13 fois le meilleur.

 

 

 

Mardi 20 décembre

Cette photographie a été prise, à Buenos Aires sans doute,  par mon excellent collègue psychanalyste argentin Fabien Fajnwaks. Et ce même jour, je découvre cette autre vitrine, londonienne:dans laquelle un graffiti fameux de Banksy a été détourné à la grande colère de celui-ci, qui a aussitôt appelé à aller se servir gratuitement dans cette boutique Guess de Regent Street.

Dans la vitrine de Zara House, trône un lit double, qu’on imagine confortable à souhait. A pied de celle-ci,un SDF a donc, avec une ironie confondante, choisi d’installer le carton qui lui tient lieu de couche. Une jeune femme, en lunettes solaires et sac en bandouillère, dans une tenue peut-être achetée chez Zara, passe sans lui prêter la moindre attention,  toute entière occupée à son smartphone. Dans la vitrine du magasin Guess, surmontant quatre mannequins masculins, une reproduction grand format de la Flower Thrower de Banksy, utilisée sans son consentement. Toute la perversion du capitalisme se résume dans la réunion de ces deux images.

Dimanche 4 décembre

En Iran, le beau slogan « Femme, vie, liberté » n’a certes pas encore triomphé. Mais il a déjà réussi à faire reculer le pouvoir islamiste sur la police des moeurs. Manoeuvre tactique peut-être, nous le verrons vite. Il n’empêche, il y a là un signe.

Le geste des femmes -et aussi à présent des hommes- se coupant une mèche de cheveux ou feignant de le faire, est magnifique .

Autre geste admirable, en Chine, où l’on parle à présent de la « Révolution des feuilles blanches ».  Tout y a été fait pour effacer de la mémoire collective le mouvement étudiant de 1989, qui aboutit au massacre de Tiananmen. Les feuilles blanches que les manifestants brandissent, ô combien courageusement,  33 ans plus tard, ne visent pas seulement la censure à l’oeuvre aujourd’hui, elles dénoncent celle sur laquelle s’est bâti un régime tyrannique, un régime qui a fait de l’Empire du milieu l’empire du silence.

Un nouveau chapitre de l’art d’écrire sous la persécution – titre d’un ouvrage célèbre de Léo Strauss- se découvre donc à travers ces feuilles blanches.

Interrogé ce soir sur France 5, Lun  Zhang, un des anciens leaders de 89, réfugié en France, soulignait par ailleurs ceci, qui différencie la situation présente de celle de 89: la révolte en cours est la première insurrection contre une dictature numérique. La surveillance terrifiante  qui pèse en permanence sur la population chinoise -une caméra pour trois habitants et une reconnaissance faciale obtenue en 7 secondes !- est inimaginable sans les outils de la digitalisation. En ce sens, cette révolution des feuilles blanches fait signe d’une menace généralisée, qu’encourt la démocratie partout dans le monde.