Lundi 31 octobre

Pas trop le loisir ces temps derniers de songer à  ce blog.

Il m’importe cependant de saluer la parution de l’ouvrage de mon ami Gérard Wajcman, Ni nature ni morte (Les vies de la nature morte) , Nous éd.

Le sous-titre paradoxal condense fort bien ce que le livre s’emploie à démontrer: la nature morte est un genre qui célèbre la vie, les objets de plaisir de la vie humaine. En quoi elle se distingue  d’un genre auquel on l’dentifie régulièrement, celui de la Vanité. Il est vrai que l’âge d’or de la nature morte, celui de la peinture hollandaise du XVIIème Siècle est aussi bien celui des peintures de vanités. Endroit et envers l’une de l’autre, leurs auteurs sont d’ailleurs les mêmes, il y avait donc de quoi s’y tromper. La thèse de Gérard Wajcman n’en est pas moins robuste, convaincante, éclairante. Elle se déploie sur près de 400 pages denses et agréablement illustrées, dont il ne saurait être question de reprendre ici toutes les arcanes, aussi originales que surprenantes parfois, et qui nous baladent dans l’histoire de l’art bien au-delà de la période où le genre est attesté comme tel.

Pour l’heure, je m’amuserai simplement à épingler une succession d’énoncés témoignant de l’empan extraordinaire de son enquête. C’est quoi la nature morte (nm) selon G.W ?

-la collection de coquillages (collectés par l’homme de Néandertal ) , ce serait la première nm.

-la nm est l’art qui accomplit la sublimation de l’objet naturel en oeuvre d’art. Elle serait donc l’art de la dénaturation de la nature.(…) La nm, c’est l’art de la culture de l’objet

-la nm est l’art qui se consacre à montrer l’objet, et, par là, à le penser. La nm est une forme qui pense

- la nm est l’art qui fait le récit des jouissances du corps par le medium de l’objet (…) les objets des nm sont des condensateurs de jouissance

-la nm est l’art qui donne à voir l’objet qui nous regarde.

-les objets des nm parlent muettement et ils parlent de nous, de notre corps vivant

La nm est un portrait d’objet  (En ce que) elle suppose , implique, appelle le non semblable. Deux objets identiques ne seront pas semblables dans deux nm.

-la nm invente une vision jamais développée, que ce soit par la perspective, par les doctrines optiques renaissantes ou plus tard par le cubisme et la planimétrie amoureuse de Picasso. La nm crée la perspective absolue, soit l’art de donner tout à voir de l’objet

-Peintures du grain de l’objet, les nm donnent toute sa puissance à ce que Berenson a nommé la valeur tactile de la peinture

-le corps vivant est paradoxalement ce qui anime en son fond la nm., en ce qu’elle à déchiffrer le rapport de l’homme, de son corps, aux objets.

-l’objet qu’on ne peut saisir, le fantôme de l’objet de désir, tel est l’art de la nm. La nm est peinture de l’objet manquant, objet perdu

-la nm est un art consommé de « trompe la main »

-Vitrine des jouissances de l’homme, la nm est la vitrine de la vie (…) elle recense tous les plaisirs du corps vivant,  excepté le sexuel (le sexuel est le hors champ de la nm)

-la nm accomplit l’essence visuelle de la peinture (en ce qu’elle est un art de pure monstration (des choses les plus humbles, les plus basses)

-la nm est l’art de faire admirer les choses dont on n’admire pas les originaux (et c’est là sa grandeur, contrairement au jugement pascalien)

-la nm est l’art d’élever la merde (et autres objets indignes, rebuts, déchets, détritus, objets chus) à la dignité du regard. (…) L’histoire de la nm c’est l’histoire de tout ce qui tombe  (l’exemple princeps est ici la « chambre mal balayée » de Sosos de Pergame, mosaïque qui nous montre les restes non sublime du banquet de Platon ) La nm commence en bas, par terre, au plus bas

-la nm en Grêce était xenia (présent d’hospitalité) , offrande faite au regard, à celui des dieux en premier; (…) Double nature de la nm: tendue entre deux pôles radicalement opposés: cadeau et rebut, objet de désir et déchet , don et abandon,

-les nm donnent à manger à l’oeil. .

-les nm égrènent les plaisirs correspondant aux différents trous du corps

les nm sont des énigmes à résoudre. Les objets s’y tiennent comme des indices sur une scène de crime. En silence les nm racontent une histoire (sans dieux, sans héros, sans personne, seulement des objets). Comme des scènes de théâtre où les acteurs seraient absents. (…) la guerre est au bord de la nm

-les nm  (hollandaises) sont habitées par une étrange force de gravité, véritable défi à la loi de la chute des corps. Objets funambules. Dans ces nm, la chute est proche

-la nm met à jour une topologie de l’objet. L’objet est extérieur à nous, mais dans les nm il est à l’intérieur (dans la sphère privée, domestique). En outre, les objets des nm rendent présents à l’extérieur quelque chose de la vie la plus intime du sujet. Ni dans la nature, ni morte, la nm est un morceau de vie privée. Mais aussi le produit et la vitrine de la  conquête humaine  du monde  (au XVIIème)

-La nature morte est un rassemblement d’objets qui fait tableau. Un tableau dont le sujet sont les objets

-le temps pourrait être le vrai objet de la nm . Dans les nm on peut constater l’oeuvre négative du temps. (C’est par où elles virent à la vanité)

Ces énoncés, ainsi détachés des développements qui les justifient, pourraient donner à penser que, décidément, la nature morte est pour G.W partout et nulle part. Qu’on les prenne donc pour ce qu’ils sont: autant d’appâts pour inviter à découvrir combien féconde peut être la méditation sur des oeuvres d’art considérées, non pas  à travers l’appareil interprétatif de la psychanalyse mais comme des objets de pensée qui l’enseignent dans leur connexion avec le désir et la jouissance.

 

 

Samedi 8 octobre

 

Une exposition Füssli vient d’ouvrir ses portes à Paris au Musée Jacquemart-André. Je ne sais si on y retrouve la Lady Macbeth somnambule du Louvre , qui m’avait inspiré quelques commentaires à l’occasion d’un podcast réalisé par Martin Quenehen pour le site du musée, auquel j’avais collaboré ( cf.mon billet du 9 janvier 22) . A dire vrai, celui-ci mérite surtout d’être écouté pour les extraits de Macbeth admirablement lus par Romane Borhinger.  J’ai retrouvé le tableau de Füssli à la minute 36 et 58 secondes du Livre d’image de Jean-Luc Godard.

A celui-ci, les Cahiers du cinéma consacre leur numéro d’octobre. On y retrouvera les articles de critique que Godard y publia entre 1956 et 1959, en particulier un hommage fervent à Ingmar Bergman. Mais ce qui m’a le plus intéressé dans ce numéro est l’entretien avec Dominique Païni  à propos de la relation de Godard à l’art contemporain. Il y revient sur l’expérience compliquée, à l’initiative de laquelle il était, que représenta l’exposition Voyage(s) en utopie ,en 2006 au Centre Pompidou. Païni a la conviction que la scénographie conçue par Godard pour cette expo était, pour une certaine part au moins, inspirée de celle du Jardin d’hiver de Marcel Broodthaers. C’est la première fois que j’entends formuler cette idée, qui naturellement m’excite beaucoup !