Lundi 26 septembre

 

André Markowicz était à Bruxelles ce week-end pour trois conférences. J’ai assisté à la première, qui s’est déroulée à l’UPJB, et qui, me dit-on,  sera disponible prochainement sur Youtube. Je ne peux qu’en recommander l’écoute. Pas de voix plus éclairée que celle-là à propos de la guerre en Ukraine et de ses ravages.

« A un chien, mort de chien »: Markowiz a rappelé cette phrase de Nicolas 1er apprenant la mort en duel de Lermontov. Elle me frappe  d’autant plus aujourd’hui, à découvrir les fausses Une de Charlie Hebdo que les suppôts de Poutine ont fait circuler sur la toile, représentant Volodymyr Zelinski en chien. L’Ukrénien n’est pas plus une personne humaine aux yeux d’un nationaliste russe abreuvé aux théories d’Alexandre  Dougine, qui a appelé à leur extermination,  qu’un Juif aux yeux des nazis.

Nicolas 1er avait pour mentor Serguei Uvarov, dont la doctrine reposait sur la triade orthodoxie, autocratie, sentiment national (narodnost). Markowicz tient que le socle idéologique du poutinisme est fondamentalement le même. Avec la bénédiction de la mafia qui l’a porté au pouvoir.

Au départ, la « narodnost » ne  désignait pas autre chose que l’accent de singularité propre à la langue et à la culture russe. Théorisée par des écrivains, Pouchkine en particulier, qui la reconnaissait à l’oeuvre dans toutes les traditions littéraires nationales ou régionalistes, elle est utilisé par Uvarov dans une perspective hégémoniste et  expansionniste, pour en faire une des bases du pouvoir impérial.

La période communiste n’a rien ébranlé de la doctrine d’Uvarov.  C’est ce que nous observons aujourd’hui, Poutine en est l’héritier direct, lui qui a remis l’orthodoxie à sa  place d’avant 1917, comme Cioran, dans un texte à relire, intitulé « Histoire et utopie » datant de 1957, l’avait prophétisé.  Cioran y dresse de la Russie un portrait étonnamment actuel, celui d’un empire qui a absolument besoin pour subsister du « principe cohésif de la terreur ».

 

 

 

 

 

 

 

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Mardi 20 septembre

 

Je me suis un peu forcé ce week-end à écrire quelques mots à propos de Jean-Luc Godard, dont la disparition m’a plus qu’affligé. En vérité, elle m’avait coupé le sifflet. Alors ce que j’en ai bafouillé ici, autant dire rien.

Je ne sais pas ce que Godard aurait bien pensé des hommages divers qui se sont multipliés depuis son suicide assisté. Le suicide assisté, tel que la loi suisse l’entend, n’est pas une euthanasie. En présence d’un médecin qui l’assiste, soit, le sujet pose lui-même l’acte qui met fin à sa vie. Godard, qui naguère fit au moins deux ou trois tentatives, n’a donc laissé à personne d’autre le soin d’en décider.

Je ne vais pas disserter sur cet acte, ce serait indécent. Mais je réécoute inlassablement depuis mardi dernier les innombrables interviews laissées par Godard. La tonalité des dernières est évidemment très émouvante. Dans celle du 3 novembre 21 avec Mediapart, toute entière sous le signe du malentendu, il dit des choses très profondes. « Les gens confondent langage et langue, y compris la science »; « le langage nous a coupé de toute relation aux autres espèces »; « je m’aperçois que je ne regarde pas, on parle de ce qu’on voit, je regarde dans une langue »; « le coupable, c’est l’Alphabet. Les 26 lettres de l’alphabet sont devenues des chiffres ». Il conclut cet entretien en évoquant cinq phrases qu’il se répète  volontiers de mémoire  avant de s’endormir. L’une est d’Elias Canetti: « Nous ne sommes jamais assez tristes pour que le monde soit meilleur ». L’autre de Raymond Queneau: « Tous les gens pensent que 2 et 2 font 4, mais ils oublient la vitesse du vent ».

Dans une conversation avec Serge Daney, datant de l’époque où il travaillait à ses « Histoire(s) du cinéma », il fait sien ce dit de Francis Ponge, selon qui la tâche du créateur est de prendre le monde en réparation. Ce n’était pas pour Godard qu’une formule. Dans les années militantes du groupe Dziga Vertov, il se rend au Mozambique, pays nouvellement indépendant et meurtri par la guerre, pour apporter son concours à la création d’une télévision. Une télévision pensée autrement. Ce sera un échec, mais peu importe. Mon ami Joao de Azevedo, qui vivait alors au Mozambique et y a croisé Godard, m’a témoigné de l’humilité avec laquelle il avait entrepris ce projet.

Il eut pu, comme Rimbaud en Abyssinie, disparaître à ce moment-là. Ceci me vient, à me souvenir de ce que dit un jour la merveilleuse Macha Méril, la Charlotte d’Une femme mariée: Godard a la fulgurance de Rimbaud.  Dieu merci, il revint au cinéma pour ne plus cesser de le réinventer.

 

 

 

 

Dimanche 18 septembre

Le cinéma est une invention sans avenir. C’est ce que pensait…Louis Lumière ! Jean-Luc Godard a souvent repris ce propos. Quel avenir pour le cinéma?  N’est-il pas mort depuis longtemps? Ou alors qu’en reste-t-il ? Quelques ilots, disait-il volontiers de sa voix crépusculaire.

Godard vivait au pays du cinéma. Il en envoyait des lettres, qui, inlassablement, répétaient le même constat tragique: le cinéma vit ses derniers instants. Il s’enfonce lentemendans le noir du temps -court film video de 2009, qui résonne aujourd’hui comme un adieu-, de même que la jeunesse, le courage, la pensée,  la mémoire, l’amour, le silence, l’histoire, la peur, l’Eternel.  » ‘Soir dit-il, ‘Soir dit-elle, ‘Soir disent-ils ».

Mais cette mélancolie de Godard n’a cessé de se conjuguer à son envers, à l’insolence de la jeunesse, au goût du combat, à la soif d’absolu. Sans concession, sans compromis.  Le livre d’image, son dernier film, d’une beauté plastique coupant le souffle, démontre combien sa foi dans le cinéma était totale.

Avec ses Histoire(s) du cinéma,il en donne toute la mesure. L’histoire du cinéma n’est pour lui pas autre chose que l’histoire de notre temps. Retracer l’histoire de cette invention sans avenir revient à user d’un sismographe qui en enregistre  les secousses, les mythes, les illusions, les drames,  les impasses.

Des films de Godard restent à découvrir. Son King Lear ne fut jamais distribué en salle. Et Les enfants jouent à la Russie est retenu par un producteur américain pour d’obscurs motifs. Mais en vérité, c’est toute son oeuvre qui est encore à voir, car plus que jamais, elle est l’avenir du cinéma.

 

 

Samedi 3 septembre

 

Je découvre, et c’est une joyeuse surprise, un petit livre épatant: Constance Chlore avec Paul Nougé,  Il faut penser à travers tout (A petits pas autour de Paul Nougé et par fragments), publié dans la collection Bookleg ( éd.Maelstrom).

Joyeuse surprise pour deux raisons: D’abord, parce que Constance (c’est son nom d’autrice) est une amie délicieuse dont je n’ai plus eu de nouvelles depuis bien longtemps, de sorte que ces petits pas me parviennent à la manière d’une carte postale charmante et  inattendue. Ensuite, parce que j’aime beaucoup Paul Nougé, un grand poète encore trop méconnu, dont l’oeuvre ne doit d’ailleurs d’avoir été sauvée d’un oubli complet  que grâce à son ami Marcel Marien, qui veilla à sa publication quand l’espoir de Nougé était juste de « devenir un jour une épave anonyme ».

Constance met donc ses pas dans ceux de Nougé. En un poème-documentaire fort bien ficelé, elle nous introduit à l’expérience continue qui se déroule dans ce laboratoire langagier, où Nougé, qui était chimiste, fabrique ses précipités poétiques.

Il y a quelques années, dans un séminaire intitulé « Poétique lacanienne », j’avais évoqué Paul Nougé, et particulièrement  épinglé ses « équations poétiques », dont voici un exemple:

chat                seins         cils             sort            sol
____       =       ____      =    ____    =      ____  =     ______
chapeau        ceinture      silence       sorcière     soleil

Ce qui nous donne :

Du chat au chapeau
Des seins à la ceinture
Du sort à la sorcière
Comme du sol au soleil
La distance n’est pas grande

Le chat est au chapeau
Les seins à la ceinture
Les cils au silence
 Le sort à la sorcière
Ce que le sol est au soleil
Toutes choses  d’ailleurs à leur place

Une ceinture de seins
Un chapeau de soleil
Un silence de cils
Le chat sorcière touche le sol
Le sort en est jeté

La sorcière a dénoué sa ceinture
Un chapeau de cils la protège
Pendant que le soleil lui chatouille la pointe des seins
Et que le sort sur le sol roule son ombre de chat

Un chat entre les seins
Le sort entre les cils
Sur le chapeau ou ceinture…
Silence de sorcière au soleil

Les seins sont à la ceinture
Non comme au chat le chapeau
Mais comme les cils au silence
Non comme au sol le soleil
Mais comme le sort à la sorcière

(in Les dents blanches, recueil de 1929 repris dans : L’expérience continue, Cistre/L’âge d’homme,  1981 p. 187)

Il s’agit, écrit Nougé lui-même, « d’établir des systèmes d’équations de plus en plus complexes par le choix et le rapport des éléments, et ensuite résoudre ce système en poèmes. Dans l’expérience ci-dessus relaté, les rapports premiers sont des rapports matériels (rapports sonores) utilisés et modifiés par la suite selon le sens ou l’effet des mots engagés ».  Nougé rejoint là le linguiste Roman Jakobson qui définissait la fonction poétique comme la projection de l’axe de la sélection sur l’axe de la combinaison. Métonymiquement , par la pure assonance, chat appelle chapeau, seins appelle ceinture, sort appelle sorcière, etc. Sur l’axe de la combinaison (l’axe syntagmatique) s’inscrit donc une suite métonymique, d’où surgit l’étincelle poétique.

Je me souviens d’une belle soirée , au cours de laquelle Constance m’avait fait découvrir un disque de Jeanne Moreau chantant des poèmes de Norge. Avec Nougé, elle reste en excellente compagnie.