Dimanche 24 juillet

 

Depuis le début de la guerre en Ukraine, géostratèges de salon et politologues délirants nous abreuvent de leurs certitudes. Parmi eux, la palme va à Alexandre Adler qui, au mois d’avril, prophétisait la chute inéluctable de Vladimir Poutine début juin. Ceci,  à l’en croire, sur la base de confidences reçues de certains diplomates russes, source qu’il brûlait allégremment (c’est-à-dire scandaleusement)  au passage. On attend toujours.

A rebours de ce concert, une voix mérite toute l’attention: celle d’un homme passionnément épris de la culture et de la langue russe, traducteur de Pouchkine, de Dostoievski et de Tchekhov,  j’ai nommé André Markowicz. Depuis le début de cette guerre, dont, en Russie, on ne peut dire le nom, je lis sur Facebook tout ce qu’écrit  Markowicz. Il publie à présent au Seuil un petit livre lumineux: Et si l’Ukraine libérait la Russie ?

Et si l’Ukraine libérait la Russie ?  Voilà l’espoir d’André Markowicz: que le désastre ukrainien arrive, en Russie, à réveiller les consciences et à changer l’histoire russe. Et Markowicz de commencer par rappeler où se déroule La Cerisaie d’Anton Tchekhov: à la frontière entre l’Ukraine et la Russie, non loin de Kharkiv, là  où tout le monde part à la fin quand « le plus beau domaine du monde » est livré à la démolition. « Toute la Russie est notre Cerisaie » dit un des personnages. La phrase résonne amèrement aujourd’hui, mais pour Markowicz elle est aussi le terreau de son espoir: voir passer les Russes de Dostoievski à Tchekhov, soit du messianisme nationaliste à la « réparation des vivants » évoquée dans Platonov. 

Il faudra pour cela que les Russes se libérent de la propagande poutinienne et de la terreur qui l’accompagne. En prétendant libérer l’Ukraine en l’écrasant sous les bombes, Poutine  a jusqu’ici surtout réussi à faire naître chez ses habitants une haine pour la Russie, qui, à coup sûr, sera tenace.  La honte qui pésera sur les Russes quand ils se débarrasseront de leur tyran et de sa clique sera tenace aussi.

 

 

 

Lundi 4 juillet

Man is least himselff when he talks on his own. Give  a mask and h’ll tell you the truth

Nick Kyrgios, le fantasque mais génial tennisman, qui régale en ce moment sur l’herbe de Wimbledon, s’est fait tatouer la seconde de ces phrases, dûe à Oscar Wilde. Wilde était friand de ce genre de paradoxes, et son propos n’est pas sans rappeler le paradoxe sur le comédien de Diderot.

Un court de tennis est à bien des égards une scène de théâtre, sur laquelle évoluent de bons et de moins bons acteurs. C’est à Wimbledon que la différence éclate le plus. Nick Kyrgios, qui compte parmi les meilleurs, porte-t-il un masque? Difficile à dire. et peut-être est-ce là ce qui fait toute la singularité de sa présence à géométrie variable, au cours d’un même match bien souvent.

Le regretté Jean-Louis Trintignant savait se composer un masque avec tant d’art qu’il était devenu chez lui comme une seconde nature. Mais c’était le fruit d’un travail acharné. Dans une interview ancienne, réécoutée la semaine dernière, il évoquait Simone Signoret, dont Carné disait qu’elle était si authentique que si vous la laissiez dans une baignoire vide plus de trois minutes, vous la retrouveriez noyée ! Pas tout-à-fait un compliment en vérité. Quand le grand acteur meurt sur scène, c’est comme Molière, en jouant le rôle d’un malade imaginaire.

Récemment, avec mes collègues Céline Aulit et Maud Ferauge, j’ai rencontré pour Quarto le réalisateur Joachim Lafosse à propos de son dernier film Les intranquilles. Cet entretien figure au sommaire du dernier numéro, mais un de ses propos , sans doute hors micro, n’y a pas été repris. La costumière du film, avec qui il collabore de longue date, le prend à part quelques jours avant le début du tournage et lui confie son inquiétude: Leila Bekti, l’actrice principale du film ne se sent à l’aise dans aucun costume. Lafosse y réfléchit et le soir même écrit une nouvelle scène, dans laquelle elle devra se plaindre de n’avoir pu prendre soin d’elle, d’avoir grossi, de n’avoir plus rien à se mettre, etc. Génial, lui dit Bekti, je vais pouvoir bouffer des hamburgers ! Où l’on voit que, si l’acteur joue avec son corps bel et bien réel, il en fera un masque à la mesure de la vérité de son rôle.