Mercredi 29 juin

 

A rebours de l’accélération que j’évoquais hier, les propos d’ Alain Corbin , à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage-  Histoire du repos-dans un entretien avec Philosophie magazine: « L’histoire est un voyage à l’extérieur du temps ». Entendons : à l’extérieur de cette accélération dévastatrice, qui fabrique de l’oubli, à la manière d’un train  à grande vitesse laminant le paysage, et  qui n’autorise aucun regard en arrière. Alain Corbin ne siffle pas plus vite que la musique;  au contraire toute  son entreprise vise à lutter contre cette fabrique de l’oubli. Il a en particulier « la hantise de la disparition des gens ordinaires ».

A cet égard, son ouvrage le plus emblématique est Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, livre merveilleux, le plus beau libre d’histoire que je connaisse, et qui retrace  avec une minutie extraordinaire, la biographie invisible de cet inconnu. Sabotier illettré du Perche au XIXème siècle, Corbin choisit son nom au hasard dans les archives municipales d’Alençon, et, reconstituant son regard sur le monde qui l’entoure,  fait revivre un univers quasiment aussi lointain du nôtre que celui du Moyen-Age.

Louis-François Pinagot nait en juin 1798 et meurt en janvier 1876. Il vit à Origny-le-Butin, petit hameau du département de l’Orne. Alain Corbin découvre qu’il épousa une fileuse, dont il eût huit enfants, mesurait un mètre soixante-six, belle taille pour l’époque, posséda une vache, et vota en 1869 sous le Second Empire. C’est tout. Ah oui, sur un registre communal, l’historien a retrouvé avec émotion la seule trace personnelle qui nous soit parvenue de lui: une croix ample et malhabile, tracée de la main d’un homme qui peut-être était appelé pour la première fois à faire usage d’un porte-plume.

Cette extraordinaire enquête pour répertorier tout ce que  Louis-François Pinagot n’a pu ignorer nous conduit à la rencontre de toute une société rurale disparue, dont il nous donne à entendre de quoi les conversations à la veillée devaient bruire: les disettes, les échanges de services entre paysans, forestiers, artisans, voituriers, les brouilles et les arrangements, les devenirs de la chapelle et de la « maison d’école », les réquisitions et la levée des hommes, les souvenirs de la Révolution et des invasions prussiennes, les marchés au bourg voisin, les légendes de la forêt, les charivaris.  C’est toute la texture d’une société disparue que Corbin ressuscite, non sans du même coup ébranler les découpages temporels et idéologiques suivant lesquels nous imaginons aujourd’hui qu’une telle population a traversé le XIXème siècle. Nous découvrons ainsi un monde complexe, qui résiste tardivement à l’industrialisation, réglé par des pratiques d’arrangement par l’échange, où le prix d’une journée de travail se mesure à celui d’une journée de prêt d’une jument, un monde endogame où chacun se connait, et où l’on est annoncé et identifié par le bruit de ses sabots !

Mardi 28 juin

Mon vélo tourne mal , j’en souhaite un nouveau. 

Comme à la parade la nuit dernière ( parait-il ), Mercure, Vénus,  Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune , les huit planètes du système solaire se sont alignées sur un même axe. Le phénomène se reproduira en 2124, à moins que d’ici là nous n’ayons  réussi à détraquer cette belle horlogerie céleste.

Non sans évoquer les planètes, Lacan faisait de ce qui revient toujours à la même place une définition du réel. La science  introduit  cependant chaque jour dans le réel quelques nouveautés, au point que sur terre, la nature n’est guère plus à présent, disait le même Lacan, qu’un « pot-pourri de hors nature ». De là à perturber l’alignement des planètes ? Qui sait ? Pourquoi nous arrêterions-nous en si bon chemin ?

Les Pythagoriciens croyaient en la musique des sphères. Les rapports d’harmonie sur la lyre en était l’écho, transcriptibles en termes mathématiques. Avec l’avénement du discours de la science, nous basculons dans une ère nouvelle: le calcul n’est plus le reflet de l’ordre  immuable du monde, auquel  la mathesis universalis de Descartes et Leibniz pouvaient encore se rapporter,  mais l’outil de sa transformation à marche forcée. Sur terre, c’est le temps de ce qu’on appelle désormais l’anthropocène. Le temps où l’on siffle plus vite que la musique !

 

Lundi 6 juin

 

Dans la suite de ce qu’il avait présenté voici quelques mois au Jardin d’hiver, Jean-Marie Molle présente à la galerie Arcane (336, rue Vanderkindere ) une nouvelle exposition pas moins convaincante.

Par quelle voie, lui ai-je demandé,  en est-il venu à ce qu’il peint aujourd’hui, de façon obsessive ?  D’où vient-elle, cette silhouette, dont on ne sait si elle avance, si elle recule ou s’immobilise et dont la présence se fait d’autant plus forte qu’elle s’enfonce dans l’obscurité? Sa réponse n’a pas levé le mystère. Mais la peinture a-t-elle jamais d’autre voie que le mystère lui-même?

Depuis très longtemps, Jean-Marie tente de s’extraire de la figuration. Du moins de la figuration expressionniste de ses débuts. A travers des chemins divers, cet effort fut celui de nombreux peintres. Car on a bien tort de lire l’histoire de la peinture moderne selon l’opposition frontale entre figuration et abstraction. Certains – les cubistes,  les surréalistes, Paul Klee, Matisse, Picasso, Fautrier, Richter n’ont pas franchi le pas de l’abstraction mais n’en sont pas moins aux prises avec cette nécessité. Et parmi les peintres résolument abstraits, il suffira d’évoquer les noms de Pollock, de Twombly ou de Joan Mitchell pour rendre sensible que ce n’est en rien là peinture désincarnée.

S’arracher à la figuration chez Jean-Marie, cela signifie d’abord rejeter le visage, la capture du visage,  rejeter tout ce qui permettrait l’identification d’un sujet. Pour le dire d’un néologisme lacanien, c’est de l’effaçon du sujet qu’il s’agit.

Cependant, un souvenir d’enfance n’est pas étranger, me confie-t-il, à cette série entreprise longtemps après son décès: l’image de son père  apparu à la tombée du jour au pied de son lit, un cadeau enveloppé dans son manteau. Un père devenu pour lui plus proche au fil des années qui ont suivi sa disparition. Pas de hasard à ce qu’une amie, qu’un deuil récent et cruel avait frappé, se soit trouvé bouleversée par le tracé d’ombre de cette silhouette.

Pas identifiable, mais pas du tout anonyme, ce sujet effacé mais ô combien réel, revient de tableau en tableau, toujours plus noyé dans l’opacité d’un fond qui semble déborder le cadre du tableau lui-même, et où le regard du spectateur se trouve lui-même engouffré, empâté. Avec pour  effet troublant que le tableau prend forme d’un miroir de l’effaçon qui est la sienne.

Forcément, s’en déduira que nous voici aussi devant de singuliers autoportraits, comme autant de figures silencieuses de la dépossession de soi, de son dépouillement, de sa dérision.

 

Christian Dotremont est lui, un « peintre de l’écriture » selon l’intitulé bien choisi de la rétrospective qui se tient en ce moment aux Musées des Beaux-Arts. L’invention de ses « logogrammes » est intimement liées à une manière de révélation, survenue en 1956 , année de sa découverte de la Laponie. La Laponie est pour Dotremont comme une immense page blanche; il y trace des logoneiges ou des logoglaces.  C’est le lieu par excellence où ses logogrammes peuvent se déployer en toute liberté, dans un espace-temps qui n’a pour mesure que le geste de leur  tracé, avec l’exquise légèreté d’un reflet sur la neige.
Par bien des aspects, il rejoint Henri Michaux, à ceci près que ses logogrammes ne s’émancipent jamais des mots :
J’écris donc je crée le texte et les formes.(…) Ma liberté poétique et ma liberté graphique dépendent l’une de l’autre, je ne deviens pas tout-à-fait un dessinateur, un dessinateur abstrait: les logogrammes sont fait de mots, d’où leur nom(…) Plusieurs de mes logogrammes me semblent refléter quelque peu figurativement le paysage lapon (…) Mais je ne le fais pas exprès, justement, je ne copie ni texte ni abstraction ni paysage, je suis encore moins paysagiste que dessinateur.
Il m’arrive donc d’avoir le sentiment, quand je trace un logogramme, d’être un Lapon en traîneau rapide sur la page blanche, et de saluer la nature comme au passage, par la forme même de mon cri ou de mon chant ou des deux ensemble. En tous cas, si la Laponie n’existait pas, je ne ferais pas de logogrammes; je ne ferais rien du tout.  ( in Traces, ed. Antoine, Bruxelles, p.20/21).

Si la Laponie n’existait pas, je ne ferais pas de logogrammes. Je ne peux m’empêcher de rapprocher ceci du dit de Lacan: « Je me suis aperçu d’une chose, c’est que peut-être je ne suis devenu lacanien que parce que j’ai étudié le chinois autrefois. Comment ne pas songer aussi  à la méditation de Lacan survolant la plaine sibérienne dans Lituraterre ? La  Laponie est sa Sibérie à lui, la désolation en moins.

 De la signification à la sinification est par ailleurs  le titre d’un texte de Christian Doteront publié dès 1950.  Tournant un jour une page  manuscrite -il y est question d’un train traversant la Mongolie- , il aperçoit dans son écriture mise à l’horizontale un texte qui semble écrit en chinois.  En lisant avec la même méthode d’autres de ses manuscrits, il découvre avec surprise qu’il écrivait toujours en chinois ! Comme s’il avait été « le scribe d’un écrivain qu’il ne connaissait pas, un médium ignorant de son pouvoir »!   Cette « phrase mongole » a été  écrite dans le train Paris-Bruxelles (!) , mais elle lui révèle que sa langue est, oui, un certain chinois tenant à son écriture : Si l’écrivain écrit, c’est d’abord dans le sens physique: avec la main; c’est ensuite dans le sens « rédactionnel ». comme dans le jazz sont réconciliées la création et l’interprétation, dans la poésie doivent être réunies la rédaction et l’écriture.(.) La vrai poésie est celle où l’écriture a son mot à dire  Celle où la signification se noue à la sinification…
Quelle plus belle équivoque pour dire le nouage de l’effet de sens et de l’effet de trou, du sens plein et du sens blanc comme neige ?

Vendredi 3 juin

 

Dure semaine ! Roland-Garros, Concours Reine Elisabeth, Jubilé d’ Elisabeth II. Du spectacle à l’envi. Performances, suspense, virtuosité, cérémonies, records. Rayon records, Nadal le dispute à Elisabeth. 13 victoires  à Roland-Garros vs 70 ans de règne.  Nadal va-t-il s’offrir un quatorzième titre ? Il a sans doute fait un grand pas vers ce sacre en ayant raison de Djokovich en 1/4 de finale. En attendant, ce  chiffre 13 orne fièrement ses chaussures ! Sur sa route, restent Zverev, vainqueur d’Alcaraz au terme du plus beau match de la quinzaine, et Ruud, solide contre Rune, ou Cilic, auteur d’un tie-break stratosphérique dans son 5ème set contre Rublev.

Le Reine Elisabeth, consacré cette année au violoncelle, est sportif aussi. Le Serbe Petar Pejcic se dit très inspiré par Djokovich! Plus méditatif, j’ai aimé hier soir ce que j’ai entendu de l’Ukrainien Oleksiy Shadrin, dans la symphonie concertante de Prokofiev. Il a « fait pleurer Prokofiev pour son pays en guerre » écrivait ce matin Nicolas Blanmont dans La Libre Belgique.  On ne pouvait en effet ne pas songer à ce désastre.

Entre deux coups de raquette et deux coups d’archet, j’ai fait un saut à la galerie Meessen Declercq où se tient une nouvelle exposition de mon ami Evariste Richer, dont j’ai souvent parlé sur ce blog. Elle s’intitule  Every thing is gone green. C’est le titre d’un morceau du groupe de rock New Order, qui trouve un écho troublant dans la série de photos Maryon Park, décor de la scène inaugurale de Blow up  d’Antonionni.  Dans la foulée, j’ai vu, dans le nouvel espace bunkérisé et très muséal de la galerie Hufkens, une époustouflante exposition de Christopher Wool, commissionée  par Anne Pontegnie. Si j’admire depuis longtemps le peintre, je  connaissais mal l’oeuvre sculptée et l’oeuvre photographique de Wool. Cette exposition fait la part belle à cette dernière, et c’est une formidable découverte .