Mercredi 23 mars

Marcel Broodthaers m’intéresse depuis fort longtemps. Je ne l’ai pas connu mais curieusement, j’éprouve à son endroit un véritable sentiment d’amitié. L’été dernier, sa compagnie ne m’a pas quitté et il en est résulté un petit essai: Eloge de Marcel Broodthaers, que publie La Lettre Volée dans son élégante collection Palimpsestes.

J’avais déjà commis quelques articles à propos de Marcel Broodthaers, mais pour me mettre à cet éloge, il a fallu une conversation avec Charlotte Friling et Dirk Snauwaert, alors qu’ils préparaient l’importante exposition du Wiels,  exposition dont j’ai déjà parlé sur ce blog (à l’occasion de son ouverture en septembre 21). Ils m’en ont en quelque sorte ouvert la porte, en attirant mon attention sur un des « poèmes industriels » rassemblés pour l’occasion, plaque intitulée  précisément Porte A . J’en ai tenté un exercice de lecture, qui a débordé celle-ci. Il fait, comme il se doit, 13 chapitres. .

Eloge de Marcel Broodthaers fait écho à une autre oeuvre très intrigante: une installation intitulée Eloge du sujet. A travers celle-ci, s’éclaire le fil qui relie Marcel Broodthaers à Jacques Lacan, un fil qui se croise avec ceux menant à Magritte, à Mallarmé ou à Edgar Poe. Broodthaers était en effet quelqu’un de très cultivé.

J’aurai l’occasion de présenter ce livre très prochainement à la librairie Peinture fraîche (10, rue du Tabellion à Ixelles) au cours d’une conversation avec mes amis Michel Lorand et François de Conninck. Ce sera jeudi 14 avril à 18h.

Comme eût dit le perroquet cher à Broodthaers :

Ne dites pas que je ne l’ai pas dit !

Dimanche 20 mars

 

A l’occasion du centenaire de Pier Paolo Pasolini,  la Cinematek de Bruxelles programme en ce mois de mars un cycle dédié à l’ensemble de sa production filmique. Ainsi, ai-je pu hier voir son étrange Oedipe Roi, dont il disait qu’il était de tous ses films le plus autobiographique. Mais outre ce cycle, la Cinematek a eu l’heureuse idée de proposer  une exposition consacrée à Chantal Vey et son magnifique travail sur les pas de La longue route de sable, récit du voyage solitaire qu’entrepris Pasolini en 1959 en suivant la côte italienne de tout son long de Vintimille jusqu’à Trieste. Un demi siècle plus tard, Chantal Vey  a refait ce voyage a contra-corrente, au départ de Trieste donc.

Je dois ici faire un aveu. Je suis à la fois émerveillé et un rien jaloux. En effet, dès la lecture du livre de Pasolini, j’ai eu la même idée: faire à mon tour ce voyage et  revisiter tous ces lieux que Pasolini avait évoqués. C’est donc avec une certaine émotion, comme si Chantal Vey s’était dévouée à réaliser ce rêve, que j’ai découvert les superbes photographies qui ponctuent son propre récit, photographies qui font l’objet d’un très beau livre (éd.Loco), parallèlement aux trois volumes racontant son propre voyage.

Une marche non funèbre, comme l’a bien dit Emmanuel d’Autreppe dans un numéro récent de L’Art même, à rebours des hommages ambigus et des récupérations douteuses que ce centenaire n’a pas manqué non plus de susciter.

 

 

Dimanche 13 mars

 

J’ai eu beau prendre la précaution de préciser dans mon article précédent qu’il y avait plus d’une cause au divorce entre la Russie et l’Occident, on voit à travers le commentaire que m’adresse Bernard Debacker, combien cette prudence était vaine. A vrai dire  j’eus aimé qu’il développe un peu davantage son point de vue, car je le sais fort bien informé des réalités de l’Ukraine et de son histoire. Mais est-ce vraiment une version du « choc des civilisations » théorisé par Samuel Huntington qui est à l’oeuvre aujourd’hui dans ce malheureux pays ? Il ne suffit pas qu’Huntington ait présagé du conflit en cours pour le conclure.

Je ferai cependant mon mea culpa s’agissant de mon évocation de « l’Occident » . Cette notion n’a rien d’une évidence. Qu’appelle-t-on l’ Occident ? Le capitalisme? Il est mondialisé. La chrétienté ? Qu’est-ce qu’il en reste ? Ceux qui n’ont à la bouche que le déclin de l’Occident en conviendront. Alors ? La couleur de la peau ?  La démocratie ? Les droits de l’homme et du citoyen ? La liberté individuelle ?  L’universalisme supposé de ces valeurs ?  A quoi s’opposerait encore et toujours le despotisme oriental et le mode de production asiatique ?  L’Occident est à bien des égards une notion fourre-tout. Quel trait pertinent pour en asseoir le concept ? Les manières de table ?

En attendant, Poutine continue sa sale guerre. C’est qu’il n’y a plus pour lui aucune sortie honorable, pour reprendre le titre du livre édifiant d’Eric Vuillard à propos de la guerre d’Indochine.

 

 

Lundi 7 mars

Si je devais reprendre le livre que j’ai consacré à l’art et la guerre il y a une dizaine d’années, j’y ajouterais certainement un chapitre au vu de ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine. Et je l’introduirais volontiers par cette oeuvre: Enough , qui se trouve être la dernière de Lawrence Weiner, récemment décédé,  comme je l’apprends par Karoline Buchner. A l’initiative originale de son ami Olivier Mignon, elle est en ce moment présentée fort simplement, quasi anonymement dans une rue de Kamazawa au Japon sur un « Keijiban » , c’est-à-dire un panneau de type publicitaire.

Lawrence Weiner était mourant. Ce fût donc son mot d’adieu. Sobre, irréfutable, définitif.  Soulageant sans doute. Enough. Salut l’artiste !

Il résonne aujourd’hui bien au-delà de Kamazawa, cet Assez !  Assez entendu de conneries, assez vu d’horreurs.  Assez de temps passé à supporter l’insupportable. Cette guerre d’Ukraine, qui explose aujourd’hui, a débuté en fait il y a huit ans. Avant Kiev, ce fut Grozny, en 1994, puis en 1999. Ce fut Alep en 2016. Entre temps, il y eut l’occupation de l’Ossétie du Sud et de l’Abkazie. En 2020, le Karabagh. Et depuis des années, en Lybie, en Centrafrique, et à présent au Mali, les exactions des mercenaires du  groupe Wagner. Autant de crimes contre l’humanité.

Après la chute du mur de Berlin, une ère nouvelle s’ouvrait. On entendit Mikhaël Gorbatchev parler de la « maison commune européenne ». Quand Elstine lui succéda, il fut même question d’une entrée de la Russie dans…l’Otan ! En 2022, cela semble lunaire. Quelle autre histoire se serait écrite pourtant si l’Occident n’avait accueilli ces rêves avec perplexité ou condescendance ?

De 45 à 89, il n’y eut pas de guerre déclarée entre l’Union soviétique et l’Occident, Dieu merci. Mais de même qu’après 1918, il n’y eut pas d’autre politique vis-à-vis de l’Allemagne que son écrasement sous les dettes de guerre, il n’y eut après 1989 à l’endroit de la Russie d’autre politique que celle de son affaiblissement. Cette politique vis-à-vis de l’Allemagne conduisit à Hitler. Celle menée à l’endroit de la Russie ne nous a-t-elle pas conduit à Poutine ? Le parallèle est rapide, on m’opposera pertinemment  bien d’autres déterminants. Je tiens pourtant qu’entre 1989 et 1994, date de la première guerre de Tchétchénie,  une occasion sans doute unique a été manquée.

On ne refera pas l’histoire. Ni les hommes. Poutine se veut un nouveau Pierre le Grand. C’est ce qui le perdra. Enough.