Lundi 6 décembre

J’ai oublié de signaler dans mon billet d’hier que le Studio Lacan est diffusé chaque samedi à 17h30. L’émission à laquelle j’ai participé le sera le samedi 18 décembre. Avec cette chronique célébrant Lady Sapiens et l’aiguille à chas, j’ai en vérité rendu hommage à ma grand maman, qui était couturière.

Ce saut à Paris m’a donné l’occasion d’aller voir au Théâtre des Bouffes du Nord -lieu mythique où travailla longtemps Peter Brook-un spectaculaire Tartuffe mis en scène par Macha Makeïeff, dont elle a fait un théorème pasolinien, dans un décor des sixties. Tartuffe en ange noir: le rapprochement est inattendu, mais son évidence éclate cependant au fil de la représentation. Les ayatollah de la tradition se récrieront évidemment. Trois acteurs  brillent singulièrement: Jeanne-Marie Lévy, dans le rôle de la mère d’Orgon transformée en une délirante Castafiore, Pascal Ternisien, tour-à-tour Flipote, la bonne, et Monsieur Loyal, l’huissier, d’une drôlerie irrésistible  dans les deux rôles, et enfin Irina Solano, formidable interprète de Dorine, qui irradie la scène de son jubilatoire entrain.

Dimanche 5 décembre

 

 

J’ai passé ces derniers jours en compagnie de deux femmes remarquables. Deux ladies. La première, forcément la première, est Lady Sapiens, compagne méconnue de l’Homo du même nom, à qui un ouvrage récent donne sa juste place :  Lady Sapiens Enquête sur la femme au temps de la préhistoire (T.Cirotteau, J.Kerner, E.Pincas , éd. Les Arènes). La seconde est la redoutable Lady Macbeth.

J’ai eu l’occasion ce samedi de présenter Lady Sapiens dans une chronique sur la toute nouvelle chaîne web Studio Lacan.  Quant à Lady Macbeth, elle fera l’objet d’un prochain podcast, auquel j’ai collaboré, dans la série des Enquêtes du Louvre, réalisée par Martin Quenehen, en ligne sur le site du Louvre .

Je donne ici le texte de ma chronique à propos de Lady Sapiens. Un texte dans lequel j’ai dû sabrer pour respecter le calibre minuté de l’émission.Je reviendrai dans un prochain billet sur Lady Macbeth.

Lady Sapiens

Savez-vous quel est un des plus anciens objets manufacturés datant de la préhistoire ? Hors concours, il y a naturellement le silex taillé , dont le plus ancien, retrouvé au Kenya, date de plus de 3 millions d’années, soit l’ époque où vivait notre lointaine ancêtre Lucy, dont on ne sait trop en vérité s’il s’agit bien d’un sujet féminin, et qui doit son nom à la chanson des Beatles Lucy in the sky with diamonds.
Mais qu’en est-il au paléolithique ? Faites vos jeux. Une lance ? Un bijou ? Une poterie ? Peut-être, songeant aux développements de Lacan à propos du trait unaire, parierez-vous plutôt pour un os gravé? Mais il est un objet d’une importance considérable et trop rarement évoqué: il s’agit de l’aiguille à chas, dont la plus ancienne, découverte à Denisova en Sibérie, date de 50OOO ans.

Ceci, entre bien d’autres choses étonnantes, je l’apprends dans un livre que j’ai découvert à travers une émission de la chaîne Histoire TV,  Historiquement show , émission dont le format et même le dispositif spatial, est étrangement semblable à ce studio Lacan !

Il est bien aventureux de dresser le portrait de la femme au temps de la préhistoire. Les nouveaux outils scientifiques sophistiqués dont disposent aujourd’hui les chercheurs, permettent cependant de faire un sort aux clichés qui ont longtemps eu cours à son propos, réduisant la figure des femmes à  celle de créatures sans défenses, consacrées à leur progéniture, aux côté de chasseurs intrépides affrontant des bêtes sauvages pour assurer la subsistance du groupe. Au fil des  découvertes les plus récentes s’agissant du paléolithique, que cet ouvrage nous fait découvrir, se dessine une toute autre place de la femme, tant dans  ce qui peut se conjoncturer de l’organisation sociale que de la vie quotidienne.

Ainsi du cliché de l’homme chasseur . Outre qu’il apparait que la cueillette était une part beaucoup plus importante des ressources alimentaires que la chasse, de nombreux indices permettent de penser que les femmes participaient aussi à leur manière à la chasse, en particulier la chasse au petit gibier, plus fiable et plus régulière que celle du grand gibier. Mais surtout les femmes régnaient sur le monde végétal, et l’artisanat considérable qui repose sur la collecte du bois et des plantes – outils divers, vannerie, fabriques des vêtements, pharmacopée,etc.  Notre approche de la vie quotidienne au temps de la préhistoire est évidemment biaisé par la mauvaise conservation de ces matériaux organiques. L’usage d’un instrument comme l’aiguille à chas permet cependant de saisir de quelle maîtrise raffinée du textile les femmes pouvaient faire preuve. La trace de tissages a par ailleurs été recueillie sur des fragments d’argile à Dolnii Vistovice en République tchèque. Là encore le cliché d’individus hirsutes vêtus de peaux de bêtes doit être reconsidéré.

Freud, pour des raisons discutables, tenait que le tissage constituait la contribution essentielle, sinon unique, des femmes aux progrès  de la civilisation. En vérité, on peut légitimement poser la question de savoir si une civilisation peut évoluer d’aucune manière sans cet apport majeur, qui se noue à  l’usage du noeud. Pour Lacan, rien n’avait plus d’intérêt que la pratique des noeuds.

Il est plus difficile est de se faire une idée de la place des femmes dans l’organisation sociale au niveau du pouvoir. Des sépultures de femmes richement parées, comme celle de la Dame du Cavillon (à la frontière franco-italienne) , donnent  à penser à celle d’une personne de haut rang. L’hypothèse, soutenue par quelques chercheuses féministes,  de sociétés matriarcales n’a rien d’assuré pour autant. De nouveaux fantasmes ont pris le relais des préjugés patriarcaux des premiers préhistoriens. Et la symbolique des nombreuses statuettes féminines – Dame de Brassempouy, Venus de Hohle Fels, de Wallendorf , de Laugerie ou de Renaucourt, demeure  énigmatique.

Enfin, reste à éclaircir la place des femmes dans les plus hautes réalisations de cette période, je veux parler des peintures rupestres. On sait à présent de façon sûre -l’ADN a parlé-  que les mains négatives de la grotte de Pech Merle sont pour la plupart des mains de femmes.  Chauvet, Lascaux, Altamira, Niaux: dans quelle mesure ces lieux magiques sont-ils l’oeuvre des femmes de la préhistoire? Lady Sapiens mérite, quoi qu’il en soit, le plus grand respect.