Lundi 22 novembre

La norme mâle était le thème des 51èmes Journées de l’Ecole de la Cause Freudienne ce week-end. Pour la seconde fois en visioconférence. Patatras. Gros problème technique le dimanche matin, finalement réglé à temps pour la séquence que j’attendais le plus: celle qui réunissait Brigitte Jacques-Wajcman et François Regnault à propos de l’Antigone de Sophocle et de L’Ecole des femmes de Molière. Une scène de l’une et l’autre furent jouées. Surprenant mais très convaincant rapprochement.

Le samedi, les « simultanées » étaient introduites par une série de « portraits ». J’avais précisément planché sur le personnage d’Arnolphe dans L’école des femmes de Molière. Voici ma tirade !

La marotte d’éduquer les femmes ou le merveilleux malentendu arnolphien

Dans la liste cocasse des portraits que m’ont suggérés Aurélie Paufwardel et Damien Guyonnet, qui allait d’Aristote à Virgine Descentes, j’ai, sans beaucoup d’hésitations, choisi le personnage d’Arnolphe de L’Ecole des femmes. J’avais en effet pu voir la pièce de Molière, excellemment  mise en scène par Stéphane Braunschweig à l’Odéon, laquelle avait fait l’objet d’une intéressante conversation avec celui-ci, organisée par L’envers de Paris au mois de mai denier. La pièce est toujours en ligne, sur le site du Théâtre de l’Odéon et je ne saurais trop en recommander la vision.

Inspirée de La précaution inutile de Scarron, nouvelle elle-même inspirée de Doña Maria de Zayas, L’Ecole des femmes reprend et approfondit le propos de Molière autour d’une figure masculine déjà observée dans L’Ecole des maris,  figure sur laquelle Beaumarchais reviendra à son tour  dans Le barbier de Séville.  Soit un certain type d’homme, dont Molière, marié dans la quarantaine à Armande Béjart âgée de 17 ans, a spécialement cerné la figure pour en avoir lui-même partagé le sort mi-comique mi-pathétique, celle de l’amant trahi, du mari jaloux, bref du cocu magnifique, organisateur à son insu de son tourment.
A en croire Sganarelle dans L’Ecole des maris, « les filles sont ce qu’on les fait être ». Mais ce que, tant Sganarelle qu’Arnolphe, les font être, n’est pas du tout ce qu’ils pensaient; c’en est même tout le contraire. Tous deux sont les arroseurs arrosés de leur possessivité, de leur hantise de l’étourderie féminine, et surtout de leur fureur éducative.

Pour s’assurer de la fidélité absolue de celle qu’il entend épouser, Arnolphe a choisi une jeune femme, Agnès, dont il a fait la connaissance quand elle n’avait pas plus de quatre ans. Charmé par cette enfant, que sa mère n’a pas les moyens d’élever, il a pris en charge son éducation en la confiant à une institution religieuse, où prier Dieu, coudre et  filer sera le seul programme, histoire de la « rendre idiote autant qu’il se pourrait ». Il l’ a à présent établie, en compagnie d’un couple de domestiques aussi simples qu’elle, en une maison voisine de la sienne,  bien à l’abri des visites de quelque marquis et autres beaux esprits, loin des cercles et des ruelles (allusion aux Précieuses, naturellement).
Ce plan parfait se trouve malencontreusement contrarié par un jeune homme, Horace, dont le père est un ami d’Arnolphe, qui a découvert la présence d’Agnès et s’en est épris.  Arnolphe en est averti par Horace lui-même, qui peut d’autant moins soupçonner les intentions matrimoniales d’Arnolphe que celui-ci a changé son nom -  un nom bien fait pour lui déplaire, puisque c’est celui du Saint patron des maris trompés ! Il se présente désormais comme Monsieur de la Souche. Très inquiet,  Arnolphe presse Agnès de questions, qui lui  répond, avec ingénuité, sans rien dissimuler de l’émoi où l’a mise le jeune homme. Arnolphe décide aussitôt d’avancer le  mariage, d’instruire Agnès des Devoirs de la femme mariée  à travers un recueil de maximes édifiantes et de mettre hors d’état de nuire le godelureau, qui veut la lui ravir et dont il reçoit toujours des confidences, qui le mettent au supplice.
Agnès feint d’abord de n’opposer à  son entreprise nulle résistance . Mais sommée de signifier son congé à Horace, elle l’avise astucieusement du sort qui les menacent, et trouve refuge chez celui-ci. A partir de ce moment, et bien qu’il ait réussi à la faire revenir au logis en dupant Horace, Arnolphe perd complètement pied. Sa jalousie ravageante le pousse à faire à Agnès les déclarations les plus contraires à ses principes pour la conserver. Il se dit prêt à lui laisser désormais toute la liberté qu’il lui plaira, à lui donner toutes les preuves de sa soumission, à s’arracher les cheveux, à se tuer s’il le faut!
Le retour providentiel  du père d’Agnès, parti treize ans plus tôt chercher fortune à l’étranger, et qui se trouve être l’ami du père d’Horace,  réglera finalement l’affaire, et Horace obtiendra la main d’Agnès.

Lacan a fait l’éloge de L’Ecole des femmes dans le Livre V du Séminaire (Les formations de l’inconscient). Je cite :« La comédie -ici la comédie de l’amour -  trouve son sommet dans ce chef d’oeuvre unique (…) d’une limpidité absolument comparable à un théorème d’Euclide»  D’Arnolphe, il souligne que «nous le voyons entrer dès le début avec l’obsession de n’être pas cornard. C’est sa passion principale. C’est une passion comme une autre. Toutes les passions s’équivalent, toutes sont également métonymiques. C’est le principe de la comédie de les poser comme telles, c’est-à-dire de centrer l’attention sur un ça qui croit entièrement à son objet métonymique.» L’avare en est la meilleure démonstration.
Arnolphe « est un homme qui a des lumières, dit son partenaire, le nommé Chrysalde, et en effet, il a des lumières (…) c’est un éducateur. Il a trouvé un très heureux principe, qui consiste à la (Agnès) conserver dans l’état d’être complètement idiote. Il ordonne lui-même les soins supposés concourir à cette fin. « Et vous ne sauriez croire, dit-il à son ami, jusqu’où cela va, ne voilà-t-il pas que l’autre jour elle m’a demandé si l’on ne faisait pas les enfants par l’oreille ». C’est bien ce qui aurait dû lui mettre la puce à la même oreille, car si la fille avait eu une plus saine conception physiologique des choses, peut-être aurait-elle été moins dangereuse (…) Elle est complètement idiote », dit-il, et il croit pouvoir fonder là-dessus, comme tous les éducateurs, l’assurance de sa construction». Il découvrira bientôt qu’Agnès a l’ouïe fine, et combien ce qui passe par l’oreille l’intéresse. En un mot,  Agnès est « un être à qui on a appris à parler et qui articule ».

« Que nous montre le développement de l’histoire ? Cela pourrait s’appeler « Comment l’esprit vient aux filles ». Elle est prise aux mots du personnage du petit jeune homme. Cet Horace entre en jeu dans la question, quand, dans la scène majeure où Arnolphe lui propose de s’arracher la moitié des cheveux, elle lui répond tranquillement : »Horace, avec deux mots, en ferait plus que vous ». Elle ponctue ainsi parfaitement ce qui est présent tout au long de la pièce, à savoir que ce qui lui est venu avec la rencontre du personnage en question, c’est précisément qu’il dit des choses spirituelles et douces à entendre, à ravir. Ce qu’il dit, elle est bien incapable de nous le dire, et de se le dire à elle-même, mais cela vient par la parole, c’est-à-dire par ce qui rompt le système de la parole apprise et de la parole éducative. C’est par là qu’elle est captivée. »
Un renversement s’opère à ce moment: « Nous voyons surgir la raisonneuse devant le personnage qui, lui, devient l’ingénu, car dans des mots qui ne laissent aucune ambiguïté, il lui dit alors qu’il l’aime, et il le lui dit de toutes les façons, et il le lui dit au point que la culmination de sa déclaration consiste à lui dire à peu près ceci — « Tu feras très exactement tout ce que tu voudras, tu auras également Horace si tu le veux à l’occasion. » En fin de compte, le personnage renverse jusqu’au principe de son système, il préfère encore être cornard, ce qui était son départ principal dans l’affaire, plutôt que de perdre l’objet de son amour. »

Arnolphe, pas d’avantage qu’Hamlet, comme Lacan le souligne en en commentant  la figure dans le Séminaire suivant (Le désir et l’interprétation) , Arnolphe n’est un cas clinique. Mais comme Hamlet, il nous donne l’épure d’une question. En cela, il est non seulement le prototype parfait de l’homme destiné à être trompé que j’ai évoqué en commençant, mais aussi l’incarnation d’un malentendu dont les ressorts sont à situer bien au-delà de la psychologie du personnage. Ceux-ci sont évoqués par Lacan dans un texte que  nous avons eu le bonheur de découvrir récemment, puisqu’il s’agit de la Mise en question du psychanalyste, publié dans le hors série d’Ornicar? Lacan Redivivus.

Lacan y met en perspective la pièce de Molière avec la préoccupation montante au travers des 17ème et 18ème siècles de l’éducation des femmes. « Il convient, remarque-t-il, de ne pas oublier où chaque époque trouve le corrélatif féminin de l’esprit »(p. 66). « Ce serait une étude instructive, poursuit-il p.84, que s’attacher à récuser les formes de dégradation qu’a mise  en circulation dans l’intelligence générale le soin dont, à juste titre désignés comme ceux du  génie, les hommes sont férus: à savoir de mettre la science en formation à la portée des femmes (…) Simple chapitre du merveilleux malentendu arnolphien présidant à la même époque aux nombreux ouvrages qui s’attellent à l’ouvrage de leur éducation. La présupposition d’infériorité sur quoi repose ce propos de bienfaisance, échappe à la critique, quand elle se trouve masquée du choix de correspondants de haut rang ».

Un exemple retient spécialement  là son attention: celui d’une nièce de Frédéric II de Prusse, présumée quelque peu débile, auprès de qui le grand mathématicien Euler fût appelé en qualité de précepteur, et à qui il dédia l’invention de ses célèbres cercles. Lacan fustige l’usage qu’il en propose à son élève pour illustrer le syllogisme bateau « tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme, Socrate est mortel »; il n’y voit que l’ usage dégradé d’un appareil logique au travers d’un simplisme pédagogique affligeant. Que, pour tout homme, la mort soit inéluctable ne rend pas raison de la singularité de la mort de Socrate, qui l’a demandée. On voit ici se dessiner, 10 ans avant le Séminaire Encore, la mise en question de ce « pour tout homme », et il est saisissant qu’elle soit nouée à la considération de la féminité et  à « cette marotte d’éduquer les femmes où se dénonce pendant deux siècles un mépris pour elles redoublé des odeurs de chambre des petites et grandes cours, lieux de culture d’un eugénisme à l’envers ».  Il ne s’agit pas de former une élite mais des simples d’esprit.

Le souci prétendument bienveillant de l’éducation des femmes masque leur exclusion du champ du savoir. Assigner des savants de haute volée à leur service témoigne seulement de la présupposition de leur infériorité et du mépris qu’elles inspirent. Il ne s’agit qu’en apparence  d’améliorer leur condition et de donner aux meilleures d’entre elles accès au savoir, mais tout au contraire de vérifier leur ignorance, voire de cultiver leur idiotie supposée, de d ‘hommestiquer les filles (à écrire avec l’équivoque dont Lacan a joué ailleurs à propos des animaux de compagnie), bref de veiller à ce qu’elles se tiennent à une place qui ne menacent pas les certitudes narcissiques du sujet masculin. Défenses parfaitement illusoires, comme nous le démontre la mésaventure d’Arnolphe avec Agnès, et dont Lacan note (p.84) combien elles sont vaines à  « protéger le sujet des pulsions qui gravitent autour des couronnes qui font les cours ».
L’empire que les courtisanes n’ont cessé d’exercer dans l’ombre sur les têtes couronnées  objecte puissamment aux certitudes du Maître. Et il ne suffit pas à Descartes, un temps précepteur lui aussi d’une princesse allemande (Elisabeth de Bohême),  de son Discours de la méthode pour régler la question de la jouissance. A l’intention de sa protégée, il écrit son Traité des passions, ou comment maintenir la séparation de l’âme et du corps et tenir son âme à l’abri des tourments qui agitent celui-ci.

La volonté de maintenir les femmes dans l’ignorance est évidemment le symptôme le plus criant du ne rien vouloir savoir du trou autour duquel précisément tourne tout savoir.  Et la norme mâle devient littéralement délirante quand elle s’érige en commandement d’ignorance, comme c’est le cas dans le recueil de  Maximes du mariage à travers lesquelles Arnolphe entend enseigner à Agnès « l’office de la femme ». La scène est irrésistible, – et dans la mise en scène de Stéphane Braunschweig, Agnès, interprétée par la délicieuse Suzanne Aubert, malicieuse à souhait.

Arnolphe: Voyons un peu si vous le lirez bien. -Agnès: Maxime 1: Celle qu’un lien honnête fait entrer au lit d’autrui doit se mettre dans la tête, malgré le train d’aujourd’hui, que l’homme qui la prend ne la prend que pour lui . Arnolphe: Je vous expliquerai ce que cela veut dire . Mais pour l’heure présente il ne faut que lire. Agnès: Maxime II. elle ne doit se parer qu’autant que peut désirer le mari qui la possède. C’est lui que touche seul le soin de sa beauté, et pour rien doit être compté que les autres la trouvent laides. Ainsi de suite, jusqu’à la dixième : Des promenades du temps, ou repas qu’on donne aux champs, il ne faut point qu’elle essaye: selon les prudents cerveaux, le mari, dans ces cadeaux, est toujours celui qui paye.
Ces dix maximes grotesques valurent à Molière la colère de la Compagnie du Saint Sacrement, le parti des dévots, autrement dit l’Opus Dei de l’époque, qui y voyait un pastiche sacrilège des dix commandements, et réclamait l’interdiction de la pièce. Molière s’amuse de ces réactions dans La critique de l’Ecole des femmes.

Molière n’a certes pas manqué de ridiculiser aussi les Précieuses et de se rire des femmes savantes. Mais que les femmes lui pardonnent, en la personne d’Arnolphe, il a réduit au silence celui qui les vouait à une bien sinistre école,  Oh! s’écrie Arnolphe dans la scène finale de l’Acte V, stupéfait de voir définitivement s’écrouler ses plans, avant de disparaître, le sifflet coupé. (Oh , et non pas Ouf, comme erronément transcrit dans l’édition du Séminaire). A l’école des femmes, il a appris à ses dépens le tour que pouvait jouer aux hommes cette politique de l’eugénisme à l’envers.

Lundi 1 novembre

 

Les illusions perdues auraient pu donner matière à plusieurs saisons d’une série. Xavier Giannoli a réalisé l’exploit d’en proposer l’adaptation à l’écran, en un film qui restitue assez fidèlement le grand roman de Balzac. J’y applaudis d’autant plus que je suis fatigué des séries, dont la prolongation de beaucoup n’a pas d’autre motif que leur succès commercial. L’intérêt des séries tend d’ailleurs à s’épuiser depuis un moment. Exception, et ce n’est pas un hasard je crois, de l’une ou l’autre « mini-série », format qui tend à s’imposer ces temps derniers.

Ceci pour dire que j’ai retrouvé beaucoup de plaisir à la fréquentation des cinémas, dont nous avons trop longtemps été privés. Et donc, à voir  Les illusions perdues, porté par de grands acteurs (Cécile de France, Gérard Depardieu, Louis-Do de Lancquesaing,
Sabine Dewaels et le jeune Benjamin Voisin dans le rôle de Lucien de Rubempré). Cette fresque historique du temps de la Monarchie de Juillet et de l’avénement du libéralisme triomphant est d’une actualité stupéfiante. Un renard libre dans un poulailler libre: la phrase n’est pas de Balzac, on en attribue la paternité tantôt à Marx, Lacordaire ou Jaurès; mise dans la bouche d’un des personnages du film, elle en résume assez bien l’atmosphère, au temps du capitalisme industriel en pleine ascension et de la bourgeoisie montante. Dans ce monde nouveau, libre est censée être aussi la presse, mais elle est surtout le lieu de fort juteuses affaires, liées à la fabrication de fake news avant l’heure. Comme nos medias d’aujourd’hui, elle a ses stars qui font et défont sans scrupules, opinions, réputations, crédit. A ce redoutable instrument de pouvoir, Lucien de Rubempré sacrifie ses idéaux littéraires de jeunesse, et le payera cher. Mais tiens, tiens,  connaissez-vous le nom de la maison d’éditions dirigée par Eric Zemmour? Il a la saveur d’un aveu: ..Rubempré!

J’ai aimé deux autres films. Et d’abord No time to die. Oui, le dernier James Bond. Car pour le coup, c’est bien le dernier. Adieu Bond, James Bond ! 007 n’était pas éternel, en dépit de ses métamorphoses successives à travers Sean Connery, Roger Moore, Peter Brosman et Daniel Craig. Il est vrai qu’on pouvait à bon droit oublier la parenthèse Roger Moore /Brosman, ce dernier n’ayant d’ailleurs incarné le personnage qu’une seule fois. Et Daniel Craig, qui l’a véritablement réinventé et lui a donné une autre consistance, ne pouvait avoir de successeur. C’est bien avec lui que Bond devait disparaître, avec le panache d’un héros tragique.

Les intranquilles est le troisième film que j’évoquerai. Il exemplifie avec une grande justesse le tableau de la maniaco-dépression. Joachim Lafosse, qu’on peut sans doute identifier en la personne du petit garçon du couple qui se défait par la faute de cette insoluble maladie de son papa, donne là, après A perte la raison, un nouvel aperçu remarquable d’un sens clinique aiguisé.