Jeudi 19 aout

Denis Grozdanovich, qui est un type dans mon genre en beaucoup mieux, signe chez Grasset un savoureux La vie rêvée du joueur d’échecs, en somme sa Vie anecdotique à lui.  Ancien joueur de tennis  professionnel et grand amateur d’échecs, Grozdanovitch est le parfait speciman de l’ homo ludens cher à Johan Huyzinga.

Schiller disait que l’homme n’est pleinement lui-même que lorsqu’il joue. C’est  aussi le credo de Grozdanovitch, dont le livre est un hymne à l’enchantement du jeu, en tant qu’il est source de plaisir mais aussi en tant qu’il peut se révéler une manière d’école de pensée. En ce sens,  La vie rêvée du joueur d’échecs mérite une place en nos bibliothèques au côté du merveilleux Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc d’Eugen Herrigel, que Grozdanovitch évoque d’ailleurs p.127 de son ouvrage.

Autobiographique, le bouquin de Grozda -diminutif qu’il emploie volontiers- ne l’est pas  à travers le récit de sa carrière sportive et de ses exploits tennistiques ou échiquéens, mais  dans celui de la progressive philosophie du jeu qu’il s’est faite, à ses dépens à l’occasion.  Et à travers le prisme de  sa passion du jeu d’échecs, nous croisons les destins illustres, tragiques parfois, originaux toujours de Mikhaïl Tal, Nimzovitch, Bobby Fisher, Kasparov et autres génies du jeu, mais aussi Carroll, Borges, Zweig, Nabokov, Pessoa, Caillois et j’en passe beaucoup , à qui le jeu a inspiré contes,  romans ou essais.

Depuis la fameuse défaite de Gary Kasparov contre l’ordinateur Deep Blue en 1997, c’est entendu croit-on, le jeu d’échecs n’a plus de secret pour l’Intelligence artificielle. Il n’en  est rien, même 25 ans plus tard. Peu de temps plus tard, Wiswanathan Anand, Indien plusieurs années champion du monde, fut confronté à un autre ordinateur, qu’il décida de « faire mourir d’ennui »! Jouant sans prendre le moindre risque, il bloqua la partie de façon telle qu’elle se termina par nul. Mais il y a mieux: dans une seconde partie, il finit par s’impatienter, et arrivé au 80ème coup, tenta de façon intuitive un coup improbable qui se révéla payant soixante coups plus tard ! Et en 2007, l’Américain Nakamura réussit à faire tourner en rond l’ordinateur Rybka en jouant une partie purement aléatoire, sans tactique préétablie, qu’il finit par emporter. Après tout, commente Grozdanovitch, l’ordinateur n’est jamais qu’une machine conçue par nos soins, et qui fonctionne à l’électricité ! Et puis surtout, elle calcule certes, et mieux que personne peut-être, mais elle ne JOUE pas.

 

 

Vendredi 13 août

Point final ou fin de Saison 2 ? Et bien, va pour une Saison 3 !

Le mot saison vient du latin satio -action de semer. On peut semer bien des choses: des graines (le geste auguste du semeur) ,  de l’argent  (quand on a les poches trouées), le vent (et récolter la tempête, ou -dixit le professeur Choron- courir après son chapeau), on peut semer la pagaie, la zizanie, quelqu’un (à la course)….

Glané sur Internet: on ne peut semer de l’avoine et récolter du froment (proverbe rom). On a semé un Si mais il n’a pas poussé, dit-on en Russie.  La semence des fous est fort fructueuse, dit cependant un autre beau proverbe. On peut semer sur l’arène ou en terre ingrate, jolie formule qui, selon Furetière, « se dit figurément en choses morales, pour dire donner des instructions, faire des remontrances à des gens qui n’en profitent point, faire du bien à des ingrats qui rendent le mal pour le bien ».

Bref on peut semer à tous vents et en toutes saisons. Alors poussera ce qui poussera sur le chemin de cette Vie anecdotique 3.

Trois semaines en Toscane m’ont boosté. J’y ai allègrement semé tous les soucis. A une période de ma vie où je n’en étais pas privé , je n’arrivais jamais à me souvenir du nom de la fleur qu’on désigne ainsi !  Ah l’insouciance!  C’est le vrai nom du bonheur. Je me suis toujours défié de Heidegger à cause de son Sorge, son Souci  fondamental. Pour lui, l’Etre se dévoile dans le souci. Misère !

Et le souci de soi ?  Peut-on se déprendre de soi-même ? Peut-on imaginer s’en déprendre sans s’en soucier ? Mon ami Laurent (Johnson) de Sutter vient de signer un Pour en finir avec soi-même que j’avais emporté en Toscane.  Il est dédicacé  « A moi-même ». C’est  fort bien dire le paradoxe ! Dans une psychanalyse, on en fait et refait le tour. Selon Lacan, vouloir se connaître soi-même n’était en rien la visée de l’expérience analytique . Mieux, il disait éconduire qui lui formulait en ces termes  une demande d’analyse. En  somme, en finir avec soi-même est impliqué dès le départ d’une cure.

Il y a dans l’essai de  Laurent de Sutter une jolie trouvaille. Elle concerne précisément un texte de Lacan : Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, où le Moi  est situé  comme formation imaginaire et fonction de méconnaissance.  Le texte se termine ainsi: « Dans le recours que nous préservons du sujet au sujet, la psychanalyse peut accompagner le patient jusqu’à la limite extatique du « Tu es cela », où se révèle à lui le chiffre de sa destinée mortelle,mais il n’est pas en notre seul pouvoir de praticien de l’amener à ce moment où commence le véritable voyage ». ( in Ecrits, p.100). Un mot  -extatique- avait dès longtemps retenu mon attention dans ce passage.  Je n’en voyais pas l’explication. Sa présence s’éclaire à travers la référence au Véda, et plus précisément à la Chândogya Upanishad,  texte scandé par ces mots du grand sage Uddalaka Aruni adressés à son fils Shévtakétu: « Tu es cela ». A entendre: tu n’es pas ce Soi que tu crois être, mais l’atman, la réalité inconnaissable et insubstantielle – extatique donc- du monde qu’il s’agit d’apprendre à réaliser une fois toutes les illusions dissipées, au premier rang desquelles le Soi.

Un argument à l’appui de cette lecture se trouve dans un autre texte canonique de Lacan: Fonction et champ de la parole et du langage, où, là encore en guise de conclusion, est cité, explicitement cette fois, un autre texte védique fondamental: l’Aranyaka Upanihad. Preuve s’il en était besoin, de la pratique assidue des textes hindous par Lacan à cette époque.

Bien d’autres choses méritent de retenir l’attention dans ce salubre  « Manuel d’anti-développement personnel ». Je relève en particulier les pages consacrées à Locke, à partir desquelles se dégage une thèse originale quant à la genèse juridique autant, sinon plus, que philosophique, du terme de sujet en Occident. Dans cette perspective,  la subversion du sujet lacanienne s’inscrit parfaitement, étant donné  l’opposition  radicale entre le sujet du droit, nécessairement assigné à une identité, et le sujet de l’inconscient, sujet divisé par le signifiant et évanouissant.

Retournons en Toscane, dans la Florence des Médicis, le temps de lire Un été avec Machiavel (éditions des Equateurs) de Patrick Boucheron.  Machiavel !  » Ne pas l’avoir lu, mais le regarder comme un scélérat », disait Flaubert en son  Dictionnaire des idées reçues, cité d’ailleurs par Patrick Boucheron. L’intérêt pour Machiavel  renait toujours dans l’histoire, écrit Boucheron, « au moment où s’annoncent les tempêtes, car il est celui qui sait philosopher par gros temps »   Si Un été avec Machiavel invite donc  à relire l’auteur du Prince, c’est que la qualita dei tempi est à l’orage.  Or, « au moment où l’on s’inquiète de savoir si une situation politique va déboucher sur telle ou telle issue, mieux vaut comprendre qu’elle est animée par un mouvement d’ensemble qui les emporte plus loin. Peut-être est-ce ceci qui attend bientôt les peuples européens: à force de craindre la catastrophe, ils se préparent à ne pas comprendre qu’elle a déjà eu lieu »!

Parick Boucheron nous propose pourtant de Machiavel une lecture assez joyeuse et dresse le portrait d’un homme dont la chance est « d’avoir toujours été déçu par les hommes d’Etat qu’il a croisés sur son chemin »! Aucun d’eux ne fut jamais à la hauteur de la situation dans une Italie basculant peu à peu dans une guerre qui ménera au sac de Rome en 1527, année même de la mort de Machiavel. En somme, » c’est parce qu’il n’a pas trouvé de prince à admirer qu’il a dû inventer un Prince de papier ». Ce fût là la chance de Machiavel, quand on voit, poursuit Boucheron, « de quelles dégringolades morales et littéraires se paye la fascination des intellectuels pour les hommes de pouvoir ». Bien dit.