Samedi 24 avril

 

Mon « Tintin / Le Chat, même combat » du 16 avril dernier suscite des réactions variées. Ce n’est pas la presse de cette semaine qui me fera changer d’avis. On s’y émerveille en effet  du permis de bâtir accordé au futur Musée du Chat et de son ouverture promise pour 2024.

4000 m2 sur 7 étages ! Rien moins. Et où donc? Rue Royale, adossé au Palais des Beaux-Arts. De quoi en rendre jaloux Hergé lui-même, qui certes a son musée, mais à Louvain la Neuve, pas dans le prestigieux périmètre de la place Royale, à deux pas du Musée Magritte. Les Champs Elysées, la rue Royale, où s’arrêtera donc le Chat? Quelles pompes lui seront refusées ? Il gonfle , le Chat, il gonfle…

Ce qui est particulièrement indécent, c’est d’entendre le Ministre Président de la Région et son Secrétaire d’Etat à l’Urbanisme se réjouir de cette « importante concrétisation d’un projet culturel ambitieux » quand, de l’autre côté de la place Royale, le Musée d’Art Moderne reste désespérément fermé depuis 10 ans. Je sais bien que celui-ci dépend de l’Etat fédéral et non de la Région bruxelloise. Il n’empêche, on ne peut qu’être atterré par cette indifférence, il est vrai très significative de l’air du temps. Trois cent mètres plus loin, c’est le Conservatoire de Musique qui s’écroule.

Revenons à Hergé, dont je ne conteste en rien le talent, même si de tout temps, j’en ai déjà parlé ici, j’ai préféré Spirou, Fantasio le Marsupilami  et Gaston la Gaffe à Tintin et Milou. Cela ne m’empêchait pas d’apprécier les injures savoureuses du Capitaine Haddock ou les facéties involontaires des Dupont et Dupond.

Mon ami Alain Geronnez m’en voulait beaucoup de « noircir son enfance » , enchantée par les aventures de Tintin, quand j’évoquais le passé trouble de Hergé. M’enfin!, comme dirait Gaston, ce n’est pas le point. C’est la célébration d’Hergé, et l’occultation délibérée de son passé collaborationniste, qui m’est toujours apparue comme un symptôme très écoeurant d’une certaine « belgitude », mot exécrable par ailleurs, dont le Chat, « ambassadeur de Bruxelles à l’étranger » (dixit Pascal Smet)  devient peu à peu le nouvel emblème .

 

 

Jeudi 22 avril

 

Mon cher ami Claude Panier vient de mourir.

C’est presque jour pour jour l’anniversaire de la mort de Joao de Azevedo, peintre lui aussi, l’an dernier à Lisbonne. Claude et lui se connaissaient un peu. Deux êtres flamboyants, comme Isabelle, sa compagne,  me le disait si justement de Claude tout à l’heure. Deux amis irremplaçables que je perds à un an d’intervalle.

Sa peinture aussi était flamboyante. Ses derniers tableaux, inspirés de La bataille de San Romano de Paolo Uccello, brûlent d’un feu violent, âcre; ils sont traversés d’un souffle puissant, ils sidèrent.

Ils seront l’objet de sa prochaine exposition, prévue dans deux semaines à l’Abbaye de la Cambre. Il savait fort bien que ce serait la dernière et je pense qu’aucune ne lui a jamais autant importé. Non pas parce que ce serait la dernière, mais parce qu’elle est l’aboutissement d’un travail médité près de quinze ans, et qui a trouvé son accomplissement dans une hâte fiévreuse ces derniers mois.

Adieu Claude l’Oiseau , adieu céleste ami.

Vendredi 16 avril

Le Chat, Tintin, même combat !

200.OOO euros: voilà ce que la S.A. Moulinsart réclame en justice à Christophe Texier, alias Peppone, pour avoir détourné l’image de Tintin, sur laquelle elle veille avec un soin jaloux et lucratif à travers tous les produits dérivés dont elle a le monopole. D’autres, avant Peppone, en ont fait les frais.

Oui, mais voilà: Hergé est-il véritablement le créateur du personnage de Tintin ? Question sacrilège, que les avocats de Peppone, ont soulevée, non sans quelques arguments. En effet, le dessinateur français  Benjamin Rabier (1864-1939), plus connu aujourd’hui  par l’immortel dessin de La Vache qui rit, croqua dans les années 20 dans le journal Le Rire un personnage baptisé Tintin-Lutin, dont Hergé s’inspira à l’évidence, et pas seulement pour son nom mais aussi pour sa silhouette. C’est aussi à Rabier qu’Hergé doit ce qui est à tort considéré comme sa marque de fabrique stylistique, à savoir la ligne claire. Rendons-lui justice, il a, au moins une fois, dit son admiration pour Rabier.

Le marketing Tintin a-t-il donné des idées à celui du Chat ? Celui-ci ne manque en tous cas pas une occase de faire son business sous des formes variées. La dernière en date: à l’heure où musées et galeries sont fermées en France,  de gigantesques (et hideuses)  sculptures à l’effigie du Chat ont envahi…les Champs-Elysées ! Coup de pub parfaitement réussi naturellement. Voici Geluck et ses produits dérivés à lui, rejoignant Koons, McCarthy et Kapoor dans la galerie des stars de la provocation. Sauf que ce ne sont pas les tenants d’une esthétique compassée qu’il divise, pas plus que ce n’est  le grand public qu’il consterne, mais la communauté des artistes réduits au silence. Faudra-t-il que l’un d’eux détourne le personnage du Chat et que Geluck lui entame un procès, pour avoir droit à un peu d’attention ?

Si Hergé a, disons, emprunté Tintin à Benjamin Rabier, il n’en va pas de même pour Milou, Celui-ci ne sort pourtant pas de nulle part. Le régiment dans lequel servit  Adolf Hitler avait en effet pour mascotte un petit clebs qui ressemblait étonnamment au fidèle compagnon de Tintin.