Dimanche 28 mars

 

Julie Deliquet était donc ce soir l’invitée du Collectif Théâtre et psychanalyse de  l’Envers de Paris  pour sa mise en scène de Fanny et Alexandre à la Comédie Française. L’occasion pour moi de dire tout le bien que j’ai pensé de son adaptation, sentiment que partageaient Philippe Bénichou et Clothilde Leguil. Voici les quelques mots que j’avais préparé pour introduire à cette sympathique discussion.

De l’adaptation de Fanny et Alexandre proposée par Julie Deliquet , je soulignerai d’abord combien elle est respectueuse de l’oeuvre de Bergman. En tous cas elle est profondément  fidèle à l’esprit de celui-ci; . il faut dire que passer de l’écran à la scène, ou dans l’autre sens du théâtre au cinéma, n’a jamais représenté une difficulté pour Bergman. Conjuguer les deux lui permettait de ne pas mettre en veilleuse sa soif permanente de création. Sa recette de départ était des plus simples: faire du théâtre l’hiver et faire du cinéma l’été, pendant la saison de fermeture des théâtres !

Peut-être Julie Deliquet  a-t-elle déjà songé, elle aussi,  à faire du cinéma l’été….

Respectueuse de l’oeuvre qu’elle adapte au théâtre,  J.D ne l’est jamais servilement. Elle en est respectueuse,  même quand elle s’en émancipe, comme par exemple, dans la scène de la répétition d’Hamlet rencontrant le spectre de son père, et où nous voyons Denis Poladylès littéralement décoller dans une scène géniale, formidable numéro d’acteur. incarnant l’acteur jouant le rôle du spectre et s’empêtrant dans le costume trop grand dans lequel il ne retrouve plus ses mains ! La scène est irrésistiblement drôle, et pourtant elle est aussi tragique en son dénouement  que celle, légendaire, de Molière mourant sur les planches  en jouant Le Malade imaginaire.
La scène est très différente de celle filmée par  Bergman, mais elle est parfaitement fidèle à son esprit. Y résonnent les  allusions innombrables de  Bergman au lien complexe, ambigu et amplificateur du théâtre et de la vie. Bergman lui-même s’est d’ailleurs livré à l’exercice dans un certain nombre de films mettant en scène des comédiens.

 Fanny et Alexandre tient d’une manière de chiasme original. Si  l’action se déroule pour une grande part dans un théâtre, sur la scène ou dans ses coulisses, elle est aussi truffée d’allusions à des épisodes de l’enfance de Bergman. Cependant,  s’ effectue  ici une torsion. Ce n’est pas dans un théâtre que fût élevé le petit Ingmar, mais dans le presbytère où son père exerçait comme pasteur. Fanny et Alexandre n’est en somme rien d’autre qu’une version élaborée du roman familial que le petit Ingmar s’était inventé quand il racontait à un de ses  camarades d’école qu’il avait été vendu à une troupe de bohémiens pour y devenir acrobate  et surtout le partenaire d’une femme de rêve (cf.son autobiographie: Laterna Magic, p.22). Trahi par ce camarade, Ingmar fut, comme Alexandre, sévèrement puni pour ce soi-disant mensonge.

A ce moment se joue pour lui quelque chose qui n’est pas sans rappeler la « fin du bonheur enfantin » selon les Confessions de Jean-Jacques Rousseau quand il est  accusé injustement du vol d’un peigne. Il y a l’avant et l’après cet  instant où l’innocence est comme poussée aux abois et où se creuse pour Bergman le lit d’une angoisse irrésorbable.

Un voeu puissant est  à l’oeuvre dans  un autre souvenir d’affabulation  très proche, rapporté dans Laterna Magica (p.110),  : à l’amie d’enfance dont il s’était follement épris peu avant la puberté, il avait raconté que le pasteur Bergman n’était pas son père, que celui-ci le haïssait,  et qu’il était le fils d’un comédien célèbre, dont on pouvait entendre la voix à la radi, non pas le soir de Noël, mais  le soir de Nouvel An. Sa mère était secrètement toujours amoureuse de cet acteur du Théâtre Dramatique, où sitôt qu’il en aurait fini avec l’école, il irait le rejoindre.

Cette filiation imaginaire touche un point de réel,  dont Bergman  prend tôt la mesure: celui de la haine qui ravageait le couple de ses parents.  Après la mort de sa mère, il découvre  son  Journal intime et la chronique de leurs déchirements . C’est  sur une page terrible de ce Journal que se clôt Laterna Magica , page datée de juillet 1918, soit du mois de la naissance d’Ingmar Bergman (p.380), où sa mère,  malade et incapable de s’occuper du nouveau-né malade lui aussi, se désespère à propos de son mariage, devenu un enfer.

Quant au soupçon de l’ histoire de l’amour empêché de la mère, il est  certainement pour beaucoup dans le trait névrotique le plus douloureux dont Bergman a fait état, à savoir sa jalousie dévorante, insupportable  pour lui-même, mais pas moins pour les femmes qui en étaient l’objet.

Pénétrer l’énigme de l’âme féminine, voilà ce qui n’a cessé d’agiter Ingmar Bergman.

Il semble qu’aucune femme ne pouvait  être épargnée du soupçon de désirer  plus ou moins secrètement un autre, de préférence un autre qui l’aurait précédé dans son cœur. Bergman  a  plus d’une fois mis en  scène cette jalousie rétrospective, spécialement pénible pour le partenaire. Dans la relation à une femme, Bergman se tient à la place de ce père haï et trompé, et  en même temps il s’identifie à la femme malheureuse  qu’il tourmentait de sa « jalouissance » selon le mot de Jacques Lacan. Les hommes et les femmes peuvent s’entendre, oui, ironisait Lacan, ils peuvent s’entendre…crier.  Chez Bergman, le malentendu entre les sexes est sans issue. Mais en définitive,  il fait foncièrement  preuve à l’égard des femmes d’une compassion qu’il refuse le plus souvent aux hommes, ces êtres juste bons à « maltraiter les femmes et leur faire des enfants sans arrêt », disait-il !  Bergman a eu neuf enfants…

Faire des enfants n’est peut-être pas ce que les hommes font de pire cependant.  Dans  la famille Ekdal, des deux beaux-frères d’Helena, Carl et Gustav Adolf, le pire n’est pas Gustave Adolf  qui trompe allègrement son épouse et engrosse aussi allègrement la bonne, mais Carl, atroce tourmenteur d’une femme  qu’il accuse de stérilité alors qu’il la repousse et qui se se montre d’autant plus abject qu’elle se révèle servile.

Mais que dire de la figure noire de l’Evêque dans Fanny et Alexandre ? Son sadisme ne le délivre pas de la douleur d’exister, qu’il rejette dans l’Autre.  « La vie n’est qu’une succession de rôles. Marguerite, Juliette, la femme, la mère, la  grand mère… » dit la grand mère  de Fanny et Alexandre.  « Moi je porte un masque qui me colle à la chair si bien qu’il ne peut se décoller de mon visage », dit l’Evêque. On songe là au célèbre portrait de Sade muraillé par Man Ray, qui figure en couverture du Séminaire 7 de Jacques Lacan.   Dans le film de Bergman, on voit le visage incendié de l’Evêque, comme la grimace du réel imprimée sur sa face.
On  voit aussi dans l’Epilogue, resurgir son fantôme aux yeux d’Alexandre: « Je ne te lâcherai pas » , lui dit-il. J.Deliquet n’a pas repris cette séquence, dans son adaptation théâtrale et en somme c’est heureux.

Car  ce qui est merveilleux dans  Fanny et Alexandre, c’est que le théâtre,  la fiction, le jeu, et à travers le théâtre, la vie, le jeu de la vie l’emportent sur la destructivité qui mène le bal,  et  sur la danse de mort qui fait de chacun infirmes affectifs et  pitoyables marionnettes.  Cette grande fresque est une réconciliation avec cette vie dans laquelle Bergman est entré si douloureusement, une célébration de la vie, dans ses va et vient entre l’horreur et la grâce. Et c’est surtout un hymne à l’enfance, à ses joies sans mélange, ses peines muettes et son innocence traversée de violence pulsionnelle. Dans le making off de Fanny et Alexandre  (documentaire réalisé par Bergman lui-même) il est très touchant de voir  avec quel plaisir intense il dirige ses acteurs, et en particulier les enfants, et avec quel émotion il manipule le petit théâtre de marionnettes d’Alexandre de la scène d’ouverture du film: « J’en ai la chair de poule, dit Bergman.  C’est un sentiment extraordinaire de reconstituer des bribes de son enfance dans les moindres détails ,60 ans plus tard ». Toute la magie de Fanny et Alexandre est là en effet en raccourci , dans cette image du petit  garçon manipulant les figurines de son  théâtre miniature.  Entre l’enfant jouant avec des soldats de plomb et ce qu’il fait à l’âge adulte, il n’y a aucune rupture.  C’est une célébration du théâtre,  de l’enfance et de la vie , et  où cela pouvait-il mieux  se dire, et puis, grâce à vous Julie, se redire , sinon  sur une scène, avec des comédiens et des magiciens?  De cette représentation sur la scène de la Comédie française , émane en tous cas  aussi l’ impression d’une jubilation qui traverse la troupe et que le spectateur est invité à partager.

Fut-ce, cette jubilation, le dernier mot de Bergman?  On n’oserait le dire, si l’on songe à l’atroce Sarabande avec laquelle se termine son parcours. Fanny et Alexandre tenait cependant une place toute spéciale dans le coup d’oeil rétrospectif qu’il jetait lui-même sur son oeuvre, une place partagée avec La flûte enchantée. Soit les deux films où il avait pu enfin exprimer toute sa joie., disait-il.  Une joie insouciante,  venue de l’enfance , une joie trop tôt empoisonnée par le cancer de la honte et de la culpabilité, et qui fait toute la grâce de la vie quand se rallume  sa lumière, même de manière fugace et vacillante, un soir de Noël.

« Crois-tu que nous sommes au théâtre, Alexandre? », demande l’Evêque .  « Je crois que l’Evêque me hait » répond Alexandre, qui a bien compris la noirceur cruelle à l’horizon de de cette question perverse.  Hors du théâtre, hors du jeu, point de salut. C’est tout le sens de l’annonce finale: celle d’une représentation du Songe de Strindberg.  Après la pièce, une autre pièce. Dites-nous donc quel est votre songe à vous, Julie.  Sans doute avez-vous reconnu en Ingmar Bergman quelque chose qui vous est propre. Quelle suite appelle pour vous Fanny et Alexandre ? Strindberg, Molière, une comédie musicale ?

(A cette question, Julie Deliquet ne put répondre , du fait d’un malheureux problème technique intervenu en fin de rencontre. Mais j’apprends à l’instant ce qu’elle a pour projet de monter la saison prochaine au Théâtre Gerard Philippe à St Denis, dont elle a pris la direction: ce  ne sera pas une comédie musicale! Ce sera une pièce adaptée d’un autre cinéaste : Fassbinder . )

Un métier louche, malpropre et cruel: c’est ainsi que Bergman a pu qualifier la mis en scène. Ca pourrait aussi convenir pas mal au  métier de psychanalyste. Je  souhaite  à Julie de l’exercer toujours avec le même bonheur.

 

Dimanche 21 mars

 

Sur le site du Conservatoire de Paris, on peut voir en ce moment , dans une mise en scène impressionnante de Brigitte Jacques-Wajcman, The turn of the screw - Le tour d’écrou- , opéra en deux actes de Benjamin Britten, adapté de la célèbre nouvelle d’Henry James.

Quel tour de force que ce tour d’écrou. Je ne parle pas ici du texte ô combien troublant de James, mais de la musique de Britten, qui distille sur le spectateur le même envoûtement angoissant que celui qui  touche les protagonistes de l’histoire, de la mise en scène, limpide, aussi intense que dépouillée, du  décor, minimaliste et parfait à la manière d’une oeuvre de Joseph Albers,  de la lumière qui irrradie la scène de ses bleus subtils, des costumes si sobres et si justes, de la grâce des chanteurs, et du contraste permanent entre la beauté de l’ensemble de ces éléments et l’horreur de cette cérémonie de l’innocence pervertie.

Sur le site de la Comédie Française à présent, est en ligne l’adaptation théâtrale de Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman par Julie Deliquet.  Une adaptation ma foi très réussie, tout à fait  fidèle à l’esprit de Bergman, sans lui être servile. A l’invitation de L’envers de Paris, j’aurai le plaisir de dialoguer ,via zoom évidemment, avec Julie Deliquet ce dimanche 28 mars à 18h . Cf.  le lien ci-dessous.

 

Jeudi 11 mars

Pure coïncidence avec mes propos d’hier, mais j’apprends ce matin à la radio que nous sommes au jour du dizième anniversaire du tsunami qui entraîna la catastrophe de Fukushima. Selon un récent rapport d’experts commandité par l’ONU, ses conséquences en matière de santé seraient limitées, en tous cas au regard des nombreux cas de cancer observés à Tchernobyl. Les experts semblent quand même oublier facilement les 350.000 personnes déplacées du jour au lendemain et toute la détresse qu’on peut imaginer chez ceux-ci. Par exemple, celles des femmes repoussées parce que suspectées de stérilité.

Il est très troublant d’observer l’opacité qui entoure l’usage de l’énergie nucléaire, s’agissant de sa production comme de ses déchets. Cécile Massart a mille fois raisons de s’en alarmer. Ce matin, j’entendais par exemple qu’il n’existait aucun plan d’évacuation prévu des populations aux alentours de Fukishima. Mais dix ans plus tard, il n’en existe pas davantage autour d’Anvers ou de Liège, deux agglomérations proches de centrales pas toujours rassurantes en activité. Et on attend toujours la distribution préventive de pastilles d’iode (avec quelques bonbons?), promise il y a quelques années.

Restons au Japon, où commence l’ère du nucléaire de la façon que l’on sait,  avec Tsubaki, un très beau livre d’Aki Shimazaki, écrit en français car elle vit au Québec. Paru chez Actes Sud en 2005, il a été republié en 2018 dans la collection Babel. C’est l’histoire d’une jeune femme pendant la seconde guerre mondiale, vivant à Nagasaki . Quelques heures avant la destruction de sa ville, à laquelle elle a chancheusement survécu,  elle a tué son père. De longues années plus tard, dans une lettre laissée après sa mort, nous en apprenons les motifs secrets. C’est un conte cruel, digne de Kawabata. Il débute par un dialogue  stupéfiant  entre cette femme et son petit fils  peu de temps avant sa mort :

Grand-mère, pourquoi les Américains ont-ils envoyé deux bombes atomiques sur le Japon ?  -Parce qu’ils n’en avaient que deux à ce moment-là. -Vous voulez dire que s’ils en avaienteu trois, ils auraient largué la troisième sur une autre ville? -Oui, je crois que cela aurait été possible. -Mais les Américains avaient déjà détruit la plupart des villes avant de lâcher les bombes atomiques, n’est-ce pas? – Oui, pendant les mois de mars, avril, presque cent ville avaient été mises en ruine par les B-29.-Donc,  pour eux il était évident ue le Japon n’était pas en mesure de continuer le combat.(…)alors pourquoi ont-ils quand même lâché ces deux bombes, grand-mère? Les victimes étaient pour la plupart des civils innocents. (…) -C’est la guerre. On ne pense qu’à gagner. -Mais ils avaient déjà gagné la guerre ! Pourquoi les bombes atomiques étaient-elles nécessaires ? (…) -elles n’étaient pas inutiles pour eux. Il y a toujours des raisons ou des avantages à une action. -Alors dis-moi , grand-mère, quels avantages ont-ils eu en lançant ces deux bombes atomiques ?  -Menacer un plus grand ennemi. La Russie. -Menacer la Russie ? Alors pourquoi une seule bombe atomique ne suffisait-elle pas ?  -Je crois que les dirigeants américains voulaient montrer aux Russes qu’ils avaient plus d’une bombe atomique.


Implacable leçon de stratégie politico-militaire dont ceci n’est d’ailleurs encore qu’un aperçu.


 

 

 

Mercredi 10 mars

Voici quelques jours des vents venus du Sahara jusqu’en Europe du Nord déposaient sur le sol une mince pellicule de sable orangé.  Le phénomène, qu’on observe en particulier sur les pare-brises des voitures, n’est pas rare. Ce qui est moins banal est d’apprendre la composition de ce sable. On y a détecté en effet la présence de Celsium, trace des essais nucléaires français des années 60. Aucun danger, parait-il. Alors quoi ? Sans doute un salut météorologique à l’exposition Sarcophagi Radioactiv Wave de Cécile Massart, qui se tient pour l’heure à Bruxelles au Botanique . A voir absolument.

Le titre de l’exposition de Cécile fait naturellement directement songer au sarcophage recouvrant le réacteur de la centrale de Tchernobyl, dont les radiations étaient censées ne pas passer les frontières !

Les centrales nucléaires sont un peu comme les volcans . En 1815, eut lieu en Indonésie l’explosion spectaculaire du Tambora, qui rejeta dans l’atmosphère des gaz formant un véritable écran solaire sur toute la planète, et fit chuter brutalement la température en Europe du Nord pendant une année.

Plus lourdes que ces particules de Celsium venues du Sahara, les cendres retombées ces jours-ci de l’Etna en éruption n’ont cependant pas quitté la Sicile. A l’été 2019, c’est le réveil du volcan qui m’avait décidé à aller rejoindre des amis pour quelques jours à Noto, jolie ville baroque toute proche. Je n’avais guère aperçu qu’un gros nuage gris, alors qu’à présent il crache le feu avec fougue. Je suis très frustré !