Dimanche 27 février

 

Plutôt que le xième album du Chat, je ne saurais trop recommander la lecture du Hors série de Charlie Hebdo: Janvier 2015 Le procès, à propos du récent procès des attentats contre la rédaction de Charlie et l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. J’ai déjà ici même évoqué les percutants compte-rendus quotidiens qu’en rédigeait Yannick Haenel sur le site web de Charlie Hebdo. Ce volume les rassemble, accompagnés des dessins de François Boucq.

Ce n’est pas pour rien que j’oppose cette lecture à celle du Chat. Levé trop tôt et de mauvaise humeur ce matin, j’ouvre la télévision, histoire de me détendre en retrouvant la charmante Charlotte Dekocker sur Week-end première. Mais que vois-je? De grâce, Charlotte, ôte-moi ce masque du Chat, que je ne supporte plus !

Et pourquoi donc cette détestation ? J’aimais bien Philippe Geluck à ses débuts, et mes gosses aussi qui le regardaient présenter une émission pour enfants, assez joyeuse: Lollypop ! Nous avons même eu un chat, un gros matou, que nous avions appelé Geluck! Pauvre Geluck qui s’est perdu, et que nous n’avons pas retrouvé. Comme son homonyme en somme ! Ce dernier est-il récupérable, comme sa lampe de bureau ? J’en doute beaucoup depuis  la visite de son stand solo il y a 3 ou 4 ans à la Foire d’Art Contemporain (à moins que ce ne fût à la Braffa) , persiflage facile et putassier de l’art contemporain. Mais surtout j’en doute depuis ses déclarations impardonnables à propos des attentats de Paris, à travers lesquelles il se désolidarisait lâchement des caricaturistes massacrés par les frères Kouachi.

Mercredi 10 février

 

A dangerous method était le titre du film de David Cronenberg réalisé en 2011, qui retraçait la tumultueuse histoire de Sabina Spielrein. Celle-ci fut au coeur de la rupture entre Freud et Jung. Il pourrait parfaitement convenir à la série En thérapie, qui connait un succès assez phénoménal ces temps-ci.

Ce n’est pourtant pas qu’elle fasse scandale. Au contraire, il semble qu’elle vaille à la psychanalyse une sorte de retour en grâce dans l’opinion. Selon Stuart Schneiderman, dans Libération, le contexte actuel de la pandémie et du confinement y contribue beaucoup, chacun dans l’isolement où il est tenu éprouvant de plus en plus vivement une véritable soif de parole. Ce n’est certainement pas faux. L’horizon de la série est d’ailleurs un autre lockdown, celui qui suivit l’attentat meurtrier du Bataclan.

Le psychanalyste mis en scène dans En thérapie, le très empathique Dr Dayan, ne vit pas très loin de là.  Il n’a pourtant rien vu ni entendu. Il dormait. Des patients vont le tirer de son sommeil, en particulier deux d’entre eux, qui en sont autrement secoués:  Ariane,une jeune et fort jolie urgentiste chirurgienne, et  Adel, un policier d’origine algérienne. La première a prodigué les premiers soins à de nombreux blessés et vu mourir certains; le second a participé à l’assaut donné par les forces spéciales d’intervention et découvert le carnage.

Dans la même période, Dayan est sollicité par deux autres situations un peu atypiques. Il y a Camille, adolescente de seize ans qui, suite à un accident de vélo qui a toutes les allures d’un passage à l’acte suicidaire, ne veut au départ de lui qu’une chose: un rapport pour une assurance qui la mettrait hors cause. Et puis il y a  Léonora et Damien, venus solliciter une thérapie de couple, qui se déchirent sous ses yeux de plus en plus violemment.

Dayan a un sens clinique certain. Cependant, à travers ces situations très différentes , il se retrouve invariablement en butte aux mêmes impasses. A trop vouloir le bien de ses patients, il exacerbe leur agressivité. Et comme il en redemande, car il n’en tire aucune conséquence, le moins qu’on puisse dire est qu’il est servi.

Là est la ligne de partage entre la psychothérapie et la psychanalyse: en aucun cas, le psychanalyste ne prétendra jamais savoir où est le bien pour l’analysant. Par contre, il est requis à l’occasion d’intervenir avec énergie quand celui-ci va droit dans le mur. La psychothérapie ramène au pire, disait Lacan dans Télévision. Cette série en donne à plus d’une occasion la démonstration. Avec Adel, son patient flic, Dayan en fait l’épreuve douloureuse. A ses interprétations précipitées, Adel répond par une série de réponses dans le réel qui le conduisent finalement à une mort sacrificielle en Syrie, simple métonymie de son Algérie natale.

La figure la plus pathétique de cette galerie de cas n’est en vérité autre que celle du Dr. Dayan. Celui-ci ne perd pas pied seulement à cause de l’onde de choc des attentats islamistes, c’est là l’occasion scénaristique dont il use volontiers pour laisser éclater le désarroi où il se trouve tant dans sa pratique professionnelle que dans sa vie privée. Or ces deux sphères se mélangent soudain à travers sa relation avec Ariane et le  transfert de nature érotomaniaque auquel il va progressivement succomber. Au propre comme au figuré, il est réduit à faire profession d’impuissance.

Car Dayan n’est pas pervers pour un sou. Ni une canaille, comme Jung, qui se défaussa de son désir pour Sabina Spielrein et noya son ressentiment vis-à-vis de Freud dans un différend prétendûment théorique quant à l’étiologie sexuelle des névroses -pur déni du réel en cause. Avec Ariane, Dayan ne reçoit que de manière troublante son propre message sous un forme inversée. A interprêter en effet tous les dits de ses patients en termes de résistance à la vérité inconsciente, il n’a pour boussole de son action que la perspective du transfert conçu comme pure répétition imaginaire, et pour la direction de la cure, pas d’autre mesure que l’examen de son contre-transfert. Pourtant, quand celui-ci lui est renvoyé de plein fouet par la collègue qu’il a sollicitée comme contrôleuse – collègue avec qui il a quelques comptes à solder de longue date !- il ne s’en insurge pas moins violemment. Où l’on voit qu’il n’est en vérité de résistance que de l’analyste, comme Lacan le formulait dès les années 50 pour mettre en garde contre cette réduction de la psychanalyse à l’analyse des dites résistances et une conception peu dialectique du transfert.

Dangerous method que la psychanalyse, oui, comme Dayan l’apprend à ses dépens tour à tour avec Adel et Ariane. Avec Camille, l’adolescente suicidaire, Dayan tire mieux son épingle du jeu, mais avec Léonora et Damien, bien qu’ il ne s’agit certes pas de psychanalyse, les dégâts ne sont pas moins sensibles. A vouloir à toutes forces  sauver un couple, dans le même temps où le sien prend l’eau, comment pouvait-il en aller autrement?

Accordons-le à cette série, interprêtée par des acteurs magnifiques, elle est empreinte d’ accents de vérité. `Quelque chose de l’expérience analytique en ressort sans doute, Mais surtout elle rend sensible que ce n’est jamais sans danger qu’on fait remuer quelque chose dans cette zone de larves qu’est l’inconscient, comme Lacan le formulait dans son Séminaire Les 4 concepts fondamentaux de la psychanalyse (p.26) . Croyez bien, ajoutait-il, que moi-même,  je ne la rouvre jamais sans précaution.

 

 

 

 

 

 

 

Jeudi 4 février

 

Encore un mot s’agissant des violences policières à travers une évocation forte et juste du meurtre de la petite Mawda, la fillette kurde tuée par le tir d’un policier vers une camionnette de migrants le 17 mai 2018.  Je découvre en effet ce soir, sur Rtbf Auvio, la capture vidéo de Violences, le spectacle de Léa Drouet qui devait être créé au KunstfestivaldesArts dont la programmation est hélas à présent fort incertaine. Dans un dispositif scénique à la fois sobre et puissant, qui n’est pas sans rappeler celui du Dogville de Lars Von Trier, Léa Drouet retrace le fil de cette histoire épouvantable avec en contrepoint celle de Mado, sa grand’mère, enfant juive cachée deux ans par des paysans dans la France occupée.

Violence légitime, ce meurtre, pour lequel un procès bâclé eût lieu en décembre, dont le verdict  est attendu le 14 de ce mois? D’abord dissimulé, maquillé en accident, il fût aussi sans honte présenté comme un acte de…légitime défense! Rappelons-le, si l’attention d’un journaliste anglais, prévenu par l’un des migrants à bord de cette camionnette, n’avait été attirée sur cette affaire, nul n’en saurait rien aujourd’hui. Le corps de Mawda reposerait dans la fosse commune, où dès le lendemain il était décidé de l’y emmener, sans autre devoir d’enquête. Quant aux malheureux parents, après un gracieux séjour  à l’abri des regards dans un centre fermé, sans doute auraient- ils été sans tarder ramenés en Irak, où il fait si bon vivre, par les bons soins de Théo Francken.

Les violences policières commises la semaine dernière à l’endroit des jeunes qui manifestaient à Bruxelles n’ont pas fait de morts, elles n’en sont pourtant  pas sans écho avec cette histoire tragique . En effet, de même que le bourgmestre de Bruxelles stigmatisait l’irresponsabilité des parents qui avaient laissé leurs enfants participer à ce rassemblement, on se souviendra avec Léa Drouet des propos semblables de Bart De Wever à l’endroit des parents de Mawda. Que ne l’avaient-ils laissée  sous la protection des talibans plutôt que de l’entraîner dans ce périple incertain ! De bavures policières décidément, il ne saurait  jamais être question au royaume de Belgique. De responsabilités politiques moins encore.