Jeudi 31 décembre

 

Pour des raisons qui m’échappent, les échos que mes divagations suscitent  me parviennent rarement  sur ce blog lui-même. C’est ainsi, que mes propos d’hier m’ont valu un mail de Philippe Hellebois, grand dix-neuvièmiste devant l’Eternel, que je m’en voudrais de ne pas reproduire ici :

Très juste le pli Ricoeur-Macron. A propos de la violence des années Macron, peut-être rajouter une remarque sur l’orléanisme ? En 1834, ont lieu  émeutes et massacre de la rue Transnonain célèbre grâce à Daumier. Le centrisme (orléaniste en France) ouvre la porte à la violence parce qu’il est orienté par un réel inhumain: la plus-value. C’est son unique radicalisme. Et c’est sous la monarchie de juillet que la France commença à s’industrialiser et à rattraper l’Angleterre. Macron = Louis-Philippe, du moins c’est sa référence insue.

Voilà qui est très éclairant. C’est une erreur commune que d’identifier centrisme et souci d’équilibre, tradition de compromis, souci de modération, et mollesse. Rideau de fumée. Il y a une dureté du centrisme, une Realpolitik du centrisme qui, à l’occasion, ne doit rien à celles des extrémismes qu’il prétend repousser. Il existe un centrisme autoritaire, parfaitement  capable de passer par-dessus les corps dits intermédiaires (syndicats et autres relais de la société civile), de bafouer les droits de l’homme et du citoyen, de gouverner peu démocratiquement, à coup de lois d’exception.  Nous devrions en savoir quelque chose en Belgique après les années du gouvernement Michel. Libéralisme social, tu parles! Que celui-ci fut adoubé par Macron pour  présider à présent le Conseil Européen est à cet égard parfaitement logique. Il sera intéressant d’entendre leurs voeux ce soir.

                             Honoré Daumier, Massacre de la rue Transnonain

 

 

 

Mercredi 30 décembre

 

Une lectrice avisée  (merci Aude) a relevé un lapsus discret -un lapsus typographique- à la dernière phrase de mon texte précédent. Il se termine en effet sur une virgule, et non sur un point.  Sur le pli d’une virgule!

La formule « les plis de l’histoire », employée par Emmanuel Macron au cours de  son entretien du 17 décembre avec L’express, m’a frappée. Car s’il est vrai que l’histoire n’est pas linéaire, au sens où elle est complexe, l’analyse des courbes qu’elle emprunte n’emporte pas qu’on légitime tout propos au titre de la composante d’un discours plus vaste, moins encore qu’on tienne tel événement pour un détail de ladite histoire -suivez mon regard. Pour l’occasion, on peut saisir par quelle filiation douteuse le nom de Charles Maurras chemine dans une certaine narration historique française. Appelez cela des plis si vous le voulez, c’est fort joli un pli, l’esthétique baroque en est pleine, pli sur pli jusqu’à l’infini comme disait Deleuze dans son livre merveilleux  Leibniz et le baroque, mais décidément il y a pli et pli. Ceux qu’évoquent Emmanuel Macron n’ont pas la délicatesse d’un origami. De Pétain à Le Pen, de Barrès à Sarkozy et son honteux ministère de l’Identité nationale, la narration historique française version Maurras a la peau dure.

Jusqu’à quel point Emmanuel Macron s’inscrira-t-il dans cette filiation ? On ne peut qu’être troublé à cet égard par un « pli » caché dans le parcours de celui dont il se dit le disciple spirituel, épisode pétainiste décidé dont Paul Ricoeur est revenu sans doute, mais qu’il a cependant tenté d’occulter soigneusement. Et au ressort de la  conception  qu’il forgera d’ »identité narrative », mouvante et incertaine, il est permis de se demander s’il n’y a pas autre chose qu’un  refoulement de cette foi ancienne en une narration identitaire aux remugles tenaces.

Voilà ce qui était à dire sans l’ombre d’un pli,  au delà de la virgule.

 

Vendredi 25 décembre

 

La « deuxième saison » de cette Vie anecdotique a commencé au mois de  mars 2018. C’est parfaitement anecdotique de le noter bien entendu, conformément à la vocation « non essentielle »  (mais pas encore interdite) de ce blog ! Si j’en reprenais alors le chemin, quitté en novembre 2017, j’observe que ce n’était pas sans me demander: A quoi bon ce soliloque ? Aujourd’hui, nous voici tous condamnés à soliloquer. Et personnellement j’en ai ma claque!  O Saison deux! O châteaux !…Quelle âme est sans défauts?

Pour Rimbaud, la saison deux se passe en Abyssinie à trafiquer des armes. De retour à Marseille, la saison trois tourne tragiquement. Une saison quatre est à l’étude: l’entrée au Panthéon, en compagnie de Verlaine. Quelle farce !

La France, qui aime tant célébrer ses grands hommes, seraient-ce ceux qu’elle a maltraités, se célébrant elle-même à travers eux, la France me navre. Pire, elle m’inquiète. Est-ce bien en France que les citoyens doivent être informés de la politique étrangère de leur chef de l’Etat par les medias étrangers, comme on l’a vu à l’occasion de la réception à l’Elysée du général Al Sissi?Je ne reconnais plus la France que j’aime dans la dérive répressive cynique où l’a engagée son président, dans les exactions de sa police ou ses tentatives de museler la presse.  Bref, faudra-t-il bientôt parler de macro-lepénisme? Il n’y a pas de fumée sans feu: récemment, Emmanuel Macron a, non sans habileté, quasi réhabilité Charles Maurras, au titre d’un « pli » dans l’histoire de France. Un pli: j’aime ce mot, qui dit bien celui que prend le bon élève de Paul Ricoeur,

 

 

 

Samedi 5 décembre

 

Depuis le vendredi 13 novembre dernier, je songe à l’opportunité de poursuivre ce blog. J’ai ce réflexe quasi automatique quand le calendrier m’offre de telles dates, mais il se conjugue cette fois avec autre chose: le sentiment d’être sur une sorte de voie de garage.

De quoi ce sentiment fait-il signe ? D’abord, il est le reflet du moment que traverse notre monde, qui semble lui-même « sur pause », moment qui se prolonge avec cette crise sanitaire dont on ne voit pas la fin. Car si le premier confinement avait quelque chose d’une expérience, le second a tout d’une punition. Nous nous retrouvons au coin, comme des garnements qui ont désobéis (pour notre bien évidemment).  Quand serons-nous autorisés à en sortir ? Il se pourrait logiquement que la réponse soit: quand nous serons prêts à mieux obéir. Ce sera le  great reset. Rien de complotiste dans mon propos: voir mon billet du 25 août.

Dans notre vie quotidienne, le reset s’est déjà introduit en douceur avec le zoom et la visioconférence. Ce n’est pas que ces outils ne soient pas les bienvenus au titre d’un moindre mal. Ainsi, le mois dernier, les 50èmes Journées de l’Ecole de la Cause Freudienne, qui rassemblent chaque année autour de 3000 personnes, ont-elles pu se dérouler en visioconférence de manière plutôt réussie. Mais qui ne sent que ce sont là des accommodements avec cette voie de garage généralisée ? Une manière de refuge.

Or pour moi, la tenue d’un blog n’était en rien un refuge. C’était un acte, dont j’ai rappelé à l’occasion, et encore très récemment, le déclencheur décisif: le refus d’un grand journal de publier un texte que je lui avais adressé suite à un rapport inquiétant de la Sûreté de l’état qui épinglait la psychanalyse comme une pratique sectaire.

La prudence n’entraîne pas l’inaction. elle peut même être source d’inventivité. L’impuissance masquée en vertu, non. Elle nous renvoie à une solitude sans horizon. La solitude de l’écran. Au-delà de ce miroir sans tain, y a-t-il autre chose que des « ombres bâclées à la six quatre deux », comme dirait le Président Schreber ? On se prendrait presque à  se le demander. J’observe en ce moment que quelque chose du « joint le plus intime avec le sentiment de la vie » (Lacan) est progressivement touché chez beaucoup dans cette période. On ne vaccinera pas si aisément contre cela.